DIMANCHE 2 JUIN 2013
DERNIERS JOURS À JÉRUSALEM : LES CONFLITS INTIMES DE TAWFIK ABU WAEL par Insaf Machta
A
ussi bien dans Soif (Atash), premier long métrage de Tewfiq Abu Wael, que dans Derniers jour à Jérusalem (Tanathour), le conflit israélo-palestinien n’est pas représenté. Ce parti pris, radical dans Soif, est valable aussi pour le dernier film de Tewfiq Abu Wael même si le choix de Jérusalem-Est comme décor ne peut pas soustraire totalement le vécu du couple à la réalité du conflit qui est suggéré
par certains lieux filmés. Dans Derniers jours à Jérusalem, le cinéaste a choisi un milieu différent de celui dont il est question dans son premier film : une bourgeoisie qui n’a pas à lutter pour sa survie et qui est loin d’être aux prises avec un quelconque archaïsme. Le conflit se situe au sein d’un couple moderne qui semble se débattre contre ses propres démons qui demeurent hors de portée pour le spectateur autant que pour les personnages. Seules les manifestations d’une vie de couple en voie de dissolution se déploient tout au long du film. Cependant, cette dissolution qui est de l’ordre de l’intime n’a-t-elle pas quelque chose à voir avec le contexte du moins dans son versant existentiel, émanation d’un climat où le choix de l’exil, la proxi-
mité de la mort, les frontières sont les principales caractéristiques ? Il n’est pas anodin que la toute première rencontre du couple ait lieu dans un hôpital : Nour va voir Iyad, une vieille connaissance de sa mère, pour lui demander de la faire avorter. On les voit ensuite partir dans une voiture et longer le mur séparant Israël des Territoires occupés, puis interpellés par des soldats israéliens à qui ils refusent de parler hébreu et à qui ils sont obligés de mentir vu que Nour n’a pas sa carte d’identité : « Nous sommes mari et femme ». C’est cette scène qui scelle le destin du couple qu’on retrouve quelques années plus tard en proie à un mal être indéfinissable qui les pousse manifestement à choisir la voie de l’exil sans que les motivations réelles de ce choix ne soient élucidées. Il n’est pas anodin non plus que ce qui diffère le voyage à Paris soit un coup de fil de l’hôpital où exerce Iyad : il y a eu un accident de bus et Iyad doit se rendre immédiatement à l’hôpital. Ce qui le retient donc, c’est le fait de se battre contre la mort. Et sur le plan strictement scénaristique, le report de l’exil sert à explorer l’errance de Nour livrée à ellemême : retour chez sa mère qui révèle une rivalité quasi bergmanienne entre deux femmes et deux artistes (la mère est peintre, la fille est comédienne) et une difficulté d’aimer, aventure amoureuse, une lamentable prestation sur scène qui fait penser à la dérive de la comédienne de Opening night de Cassavetes dans les coulisses. Errance et désamour semblent meubler cet espace-temps qui sépare Nour de l’exil. Et du côté de Iyad, il y a la fatigue, le sommeil à rattraper après les nuits blanches de l’hôpital. C’est sur cette toile de fond désastreuse que se dessine la voie de l’exil toujours en perspective.
Villa Méditerranée, 11h
DIE WELT : LE REGARD FRATERNEL D'ALEX PITSTRA
D
par Hajer Bouden
ie Welt, c'est Le monde, en néerlandais. Le monde qu'Alex Pitstra a choisi d'aborder à partir de la Tunisie. Il y a, dans ce film dont on n'arrive pas à savoir si c'est une fiction ou un documentaire, une extraordinaire justesse de ton. On est frappé par la simplicité du regard, par la capacité du réalisateur à se tenir, le plus naturellement du monde, aux antipodes des discours convenus sur la Tunisie, destination touristique par excellence (avant la révolution du moins). Son personnage principal, le jeune Abdallah qu'on accompagne tout le long du film dans sa quête d'un travail, d'un sens
partement ultra clean qui donne sur une prairie où paît une belle vache hollandaise, la blonde qui l'attend à son retour du travail, le pantalon noir impeccable et la chemise blanche qu'il déboutonne avant d'ouvrir un frigo rempli de canettes de boissons gazeuses – ne sont que le résultat d'une situation dans laquelle est entretenue une séparation draconienne. La fermeture de l'Europe aux habitants des pays dits du Sud entrave la circulation de tous, empêche toute communication réelle. Et à cette circulation entravée des humains correspond la circulation des objets de pacotille et des images fausses. Mais ce n'est pas tant ce constat, évident en somme, qui compte le plus ; ce qui compte et ce pourquoi on a envie de remercier Alex Pitstra, c'est la manière dont il le fait, l'humour qu'il y met et la liberté qu'il accorde à ses personnages, tous ses personnages, avec leurs désirs, leur curiosité de toute espèce d'altérité. Tout se passe entre l'été 2011 et le lendemain du 23 octobre de la même année, jour de l'élection des membres de l'Assemblée constituante tunisienne.
A la toute fin du film, au moment où nous est rendu l'écho d'une scène médiatique saturée par la couverture des événements politiques, le caméra de Pitstra s'attache à accompagner des gens pour qui se pose une question de survie et à montrer des lieux baignés de solitude. Ce n'est là qu'un des multiples décalages qui font la poésie de ce film et qui révèlent une attention rare à ce qui se passe. On est effectivement heureux de voir une Tunisie filmée de cette façon, libérée des mensonges des brochures touristiques comme de tout discours idéologique. Le monde est dur, il n'y a pas de doute, mais on respire. Et Die Welt, incontestablement, fait partie de ce qui nous aide à y respirer.
à sa vie et d'un sens à ce monde, est filmé comme un frère. Une de ses répliques clefs évoque cette parenté ; à la touriste néerlandaise avec qui il discute un soir sur la plage et qui lui demande s'il connaît quelqu'un en Europe, il répond que la moitié de sa famille y est, qu'il a, là-bas, des cousins et même un frère qu'il ne connaît pas. Cette réponse n'est pas une formule ; elle énonce un fait, valable pour la plupart des Tunisiens – sinon pour tous – comme pour un grand nombre de peuples. Elle dit, donc, une des identités du monde que le monde ne reconnaît pas. Mais indépendamment de cette vérité générale, cette phrase nous dit quelque chose du rapport du réalisateur lui-même à ce pays qu'il est venu filmer : il représente en quelque sorte tous ces cousins et ces frères inconnus dispersés en Europe. Quelque chose de lui-même est là, et une de ses propres possibilités. Il aurait pu être Abdallah, Cinéma Les Variétés, salle 2, 17h et la justesse de son ton vient de cette empathie. Il comprend ses fantasmes, s'en amuse délicatement. Ses stéréotypes sur le mode de vie en Europe – l'ap-
LES MENACES DE L'ORAGE DANS CHAOS, DISORDER, DE NADINE KHAN par Hajer Bouden
L
e titre de ce film, en arabe, est bien plus évocateur : harag w marag, le bazar, le bordel, le foutoir, le boxon, la pagaille... Avec tout le vacarme que ça suppose. Et en effet, le film tient la promesse de son titre. Dans ce village où se déroulent les événements, on a d'abord l'impression de ne rien pouvoir saisir à l'histoire. Qui est qui ? Que se passe-t-il au juste ? Pourquoi toute cette agitation ? Des personnages vont et viennent, des cris fusent de partout, on s'énerve, on se tacle, on se brouille, on se pousse du coude. C'est une vie à qui mieux mieux qui se déploie sur une scène finalement réduite et saturée. Un camion arrive tous les jours, distribue à chaque fois une denrée différente, toujours rare, toujours obtenue à l'arrache. Et un haut-parleur domine le tout qui raconte, commente, et qui est, en fait, la voix du narrateur. Ce n'est pas une voix off puisqu'émanant d'une présence à l'écran. On peut voir ce haut-parleur comme un personnage, mais c'est un personnage bien singulier. Il est la voix d'une omniscience étrange, presque la voix de l'invisible.
On songe immédiatement à Naguib Mahfouz, et surtout à son roman Les fils de la médina (Awlad haretna) : une instance éternelle et mystérieuse est là dont dépendent les personnages, sauf qu'ici, cette instance est matérielle – un objet crachotant, gros objet de bimbeloterie qui paraît à la fois susciter ce qu'il commente et s'en amuser. Petit à petit, et sans que la tonicité du film ne tombe, l'histoire se tisse, les rôles s'affinent. Le long d'une semaine unique, dont les événements sont égrenés au jour le jour selon un calendrier rigoureux et régulier, à partir de ce chaos initial, un détail après l'autre émerge, s'ajoute aux précédents, constitue un indice. La quotidienneté à laquelle on s'était laissé prendre s'avère un leurre, car les enjeux sont énormes.
guée au dernier jour de la semaine. Le renversement des rapports de force, et pas obligatoirement d'ailleurs au profit du meilleur, du plus doux ou du plus honnête, a été méthodiquement travaillé depuis le début.
L'intrigue, totalement insaisissable au départ au milieu de toute cette confusion, émerge de ce désordre même et lentement, sûrement, le suspense
devient quasi insoutenable. Au moment du match de foot dont dépend un pari et qui porte à son comble l'excitation de tous les habitants, en même temps que se décide une issue, sur un autre plan, en parallèle, une vie intime est peut-être en train de se défaire. La question du secret, du scandale sur le point d'éclater fait de ce film débordant de vitalité une sorte d'orage. Sans cesser une seconde de porter toute l'attention due aux petites choses qui font le réel dans sa densité, sans sacrifier le détail à l'idée, Nadine Khan signe là une magnifique parabole sur les dangers de la manipulation et les aléas du pouvoir.
Quelque chose couve, depuis longtemps. Le pouvoir établi, représenté par un homme plein d'assurance et du sentiment de sa propre mansuétude qui organise des passe-droits de toute sorte, Cinéma Les Variétés, salle 1, 14h s'avère sur le point de vaciller. Une des géniales trouvailles de Nadine Khan consiste dans le tempo imprimé à son film et au choix du moment de ce vacillement. La catastrophe finale qui peut s'abattre sur la tête du plus riche et du plus fort est relé-