Le Quotidien #1 - Rencontres Internationales des Cinémas Arabes

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MERCREDI 29 MAI 2013 ÉDITORIAL

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es Rencontres internationales des cinémas arabes, nouvelle étape d'un travail de longue haleine mené depuis plus de dix ans par Aflam, voient enfin le jour. L'événement est heureux et considérable. Nous allons voir beaucoup de bons et beaux films : des longs, des courts, des documentaires et des fictions. Nous auront le plaisir de les voir en présence de leurs réalisateurs, des critiques passionnés et des professionnels du cinéma – venus parfois de bien loin – qui ont généreusement répondu à l'appel pour qu'ensemble, avec la complicité du public, nous oeuvrions à donner davantage de lisibilité à ces cinématographies. L'absence de dimension compétitive est essentielle, elle dit toute l'ambition de ces Rencontres destinées à favoriser l'échange et le débat. Et nous avons tenu à ce qu'un quotidien accompagne les projections de chaque jour avec quelques articles écrits sur quelques films. Histoire de partager avec les spectateurs certaines de nos découvertes. Pas toutes, bien sûr, parce que le support papier ne peut rendre compte d'un programme si riche dans sa totalité. Heureusement, il y a le site des Rencontres dans lequel nos enthousiasmes trouveront plus de place pour s'exprimer et sur le plus de films possible.

REVOIR LE MOINEAU AUJOURD'HUI par Hajer Bouden

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L n'est pas anodin qu'un film de Youssef Chahine ait trouvé le moyen d'être présent parmi nous en cette première session des Rencontres internationales des cinémas arabes, se faufilant dans la programmation pour une seule et unique projection. Depuis le départ, cette première session visant surtout à projeter des films récents et non du patrimoine, cette présence n'était pas prévue, nonobstant l'importance capitale de Chahine dans l'histoire du cinéma arabe et du cinéma tout court. C'est grâce à Ibrahim El Batout, le réalisateur égyptien dont nous avons voulu suivre le parcours et à qui on avait demandé de choisir un film parmi ceux qui ont joué un rôle dans sa vocation de cinéaste, que Le moineau va de nouveau être visible en salle, sur grand écran, à Marseille. Pour le plus grand bonheur de ceux qui le connaissent déjà et sans doute pour le bonheur de ceux, plus jeunes, qui le découvriront. Il n'est pas anodin, non plus, que ce film de Chahine soit précisément Le moineau. El Batout le savait, lui qui a su à sont tour susciter des vocations et continuer sur la voie du cinéma indépendant ouverte par Chahine. C'est que Le moineau, tourné après la défaite arabe de 67, marque une étape majeure : celle constituée par cette défaite, justement, et ses conséquences sur l'esprit des gens qui l'ont vécue. Son célèbre incipit, sur les raisons qui ont poussé le cinéaste à faire ce film, prend un relief particulier à la lumière des événements qui viennent de secouer le monde arabe et continuent de le secouer. C'est parce que les jeunes de l'époque, au Caire, à Alger, à Tunis et ailleurs lui demandaient, désorientés, ce qui s'était passé qu'il a voulu tenter de répondre à cette question. Mais sa réponse est une réponse de cinéaste, et d'un cinéaste éminemment engagé, à la fois dans son temps et dans le cinéma. Le film dit l'impossibilité, justement, d'une réponse claire mais aussi le devoir d'admettre désormais la nécessaire sortie du discours victimaire. Il est en même temps le reflet de ce désespoir et de cette perplexité profonds et un appel à une lucidité vitale. Son montage est aussi heurté que ses personnages et comme eux débordant d'énergie. Et c'est dans ce film, d'une poésie à couper le souffle, que pour la première fois nous voyons un leader arabe, Nasser en personne, avouer une défaite. La lézarde est enregistrée de manière implacable ; elle crève l'écran, les


yeux des personnages devant la télévision et ceux des spectateurs encore sous le choc. Le moineau, c'est le film qui, à commencer par son titre, fait la part belle au faible et au menu, aux gens de peu dont l'insoupçonnable force – logée dans cette faiblesse même – était plus que soupçonnée par Chahine. Plus de quarante ans plus tard, cette faiblesse, de proche en proche, fera tomber quelques dictateurs, mettra en pièces la figure du leader, charismatique ou pas. Tous ces jeunes sortis dans la rue hurler leur révolte, Place Tahrir comme ailleurs, sont les petits enfants de Baheya et de ses contemporains. Mais ils ne

demandaient pas au raïss de rester, bien au contraire. Pourtant, entre ceux-ci et ceux-là, court un fil rouge : le désir de dignité, la fiévreuse recherche d'une issue et la décision du mot à dire. C'est parce que Chahine avait osé toucher aux idoles que leurs dorures restées sur nos mains ont une chance de disparaître. C'est pourquoi il est salutaire de revoir Le moineau aujourd'hui. Et de le revoir encore et toujours. Mercredi 29 mai à 17h au CRDP Présenté par Ibrahim El Batout

LE COURT DU JOUR RÉSISTANCE DU VIVANT DANS HANEEN DE OSSAMA BAWARDI par Sihem Sidaoui

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ans Haneen, si nostalgie il y a, ce n’est guère celle qui fige. Ce film, quasi muet, peut se voir comme la flamme du vivant qui se bat de toutes ses forces contre l’extinction ou la récupération. On y a l’impression que Ossama Bawardi réinvente le sens du mot « haneen », devenu lueurs intenses de vie et non plus fixation sur des événements passés. Nous sommes face à une nostalgie, non pas tournée vers le passé mais paradoxalement orientée vers l’avenir, une nostalgie qui appelle le vivant, se confondant avec l’attente d’une éclosion de l’instant présent. Cette ouverture sur l’ « à venir » est majestueusement incarnée par le personnage principal : une femme aux aguets, d’un certain âge, très seule, au visage très habité, visage qui vous arrache le regard : à la fois rude et généreux mais jamais aride même lorsqu’il est pris de mélancolie. Une femme s’accrochant à la vie : cela est perceptible à travers des gestes comme se maquiller, écouter de la musique ou danser et se confirmera par le geste majeur du film : arracher le numéro imposé à sa demeure. Les autres personnages principaux tout aussi muets ou presque sont un enfant qui vole des oranges dans le jardin de cette même femme, une boîte aux lettres et notamment un numéro : le « 54 ». Le film nous plonge dans un univers où les sens sont fortement sollicités : une musique très expressive, des couleurs chaudes, un côté plastique indéniable sans tomber dans une tendance esthétisante gratuite qui ne serait que pur décor. En effet, l’espace dans lequel évolue la femme est le lieu d’une tension : d’un côté les photographies d’un mari et d’un fils absents, encadrés et déposés un peu partout ; de l’autre une atmosphère, un climat, qui laisse la part belle à la vie et à la beauté. D’emblée, le décor attire l’attention, une chaleur du foyer se fait pressentir où plantes, couleurs, broderies, objets de décorations susci-

tent des émotions et nous attirent nettement plus vers l’intensité du moment présent que vers la présence mortifère de l’absent, incarnée par toutes ces photos - qui ellesmêmes, par moments, se défigent dans de longs travelling accompagnés d’une musique éminemment sensorielle (…). Le dernier mot du film est à la vie, à l’avenir. L’intensité du désir de vivre est aussi dans cette flaque de sang contemplée par un enfant que nous voyons de dos face à la maison dans le dernier plan du film. L’acharnement à refuser la réduction de son foyer à un numéro devient acte de résistance, une réaffirmation du droit de la vie sur la mort, un refus d’être quadrillée, contrôlée, réduite à une adresse.

Cinéma Les Variétés, salle 1

Jeudi 30 mai à 17h Cinéma Les Variétés, salle 2


LES SOUVENIRS EN PARTAGE* par Olivier Barlet CHRONIQUES D’UNE COUR DE RECRÉ de Brahim Fritah

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e cinéma fabrique des souvenirs", disait Godard. Ce n'est effectivement pas une reconstitution que propose Brahim Fritah pour évoquer son enfance de fils d'immigré ouvrier en banlieue parisienne, mais bien une fabrique de souvenirs, une suite ludique d'anecdotes et historiettes décalées où l'humour côtoie la poésie. Il s'agit, comme dans ses remarquables courts métrages, de faire rupture avec les logiques du spectacle pour se dégager des stéréotypes et amplifier son propos par la symbolisation. D'une extraordinaire fluidité, ces chroniques profitent de l'approche photographique du réalisateur : parfaitement cadrées, les images se fixent parfois comme pour arrêter le temps sur un moment de grâce. Mais ce sont aussi les enfants et professeurs de la cour qui se figent pour que Brahim puisse les considérer de son regard étonné. Il ne cesse de prendre tout le monde en photo sans avoir de pellicule, tant l'acte importe plus que le résultat puisque c'est le cinéma qui fabrique le réel, le reconstruit de son point de vue, celui de Brahim enfant dans l'œilleton de Brahim adulte. Le cinéma est dès lors à la fois témoin et conteur comme Brahim qui transforme la mort de Steve Mc Queen en happy end et persuade tous les autres qu'il a raison. De cette puissance de recréation du réel, Brahim Fritah tire un film d'une extrême originalité qui ouvre à chacun la liberté de se forger son propre passé. Qui n'a pas un jour confié ses rêves à des bouteilles ? Brahim les accroche à une grue qui les confronte aux quatre vents. Elle ne s'écroulera que pour annoncer la grève puis la fermeture de l'usine dont son père est le gardien, scellant pour Brahim la fin de l'enfance. Mais cela sera passé par une joyeuse occupation des lieux

sur laquelle l'imagination de Brahim fabrique encore des souvenirs. Scène d'anthologie que cette échauffourée au ralenti débouchant sur un coup-depoing malheureux ! Ne gâchons pas le plaisir en égrenant les trouvailles de ce film dont le rythme tranquille organise un dialogue avec le spectateur. Rien à voir avec les films de banlieue et rien à voir non plus avec les images d'Épinal de l'immigration : la délicate relation de Brahim à ses parents trouve peu à peu une magnifique épaisseur. Leur interprétation par deux cinéastes contribue sans doute à cette très sensible incarnation : on voit avec plaisir Mostefa Djadjam (réalisateur du beau Frontières) revenir ainsi au cinéma après une période d'absence, tandis que Dalila Ennadre (réalisatrice du documentaire J'ai tant aimé) confère à son personnage une belle présence. Quant à Yanis Bahloul, il campe un Brahim pétillant et convaincant, pas moins d'ailleurs que les autres enfants. Il est clair que le casting du film a été particulièrement soigné, celui des enfants étant toujours complexe, surtout dans une transposition en 1981, époque qui combine crise et espoir (cf. notre entretien avec Brahim Fritah et sa directrice de casting). Le film masque à cet égard avec une grande habileté les limites de son budget : si des objets de l'époque sont bien là, c'est surtout à travers les métaphores et les sons que le temps est restauré. Les accents chaotiques de Thelonious Monk achèvent de brouiller les idées reçues et ouvrent l'imaginaire. C'est cet appel permanent à la sensibilité du spectateur qui fait de la vision de ce film un plaisir sans cesse renouvelé. On va d'étonnement en sourire, de clin d'œil en émotion, de tendresse en partage pour que se précise finalement un tableau impressionniste où chacun peut avec Brahim se fabriquer des souvenirs. *Article déja paru dans africultures.com. Nous le reproduisons avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Mercredi 29 mai à 14h, cinéma Les Variétés, salle 1

Jeudi 30 mai à 9h 30 au CRDP Jeudi 30 mai à 20h, cinéma Les Variétés, salle 2


PROGRAMME DU JOUR mercredi 29 mai 2013 Bulletin quotidien des 1ères Rencontres Internationales des cinémas arabes organisées par Aflam (en coproduction avec Marseille-Provence 2013) Marseille 28 mai - 2 juin 2013 Aflam, BP 30042, 13191 Marseille cedex 20 - France Tél : 04 91 47 73 94 rencontres@aflam.fr www.aflam.fr www.lesrencontresdaflam.fr Equipe de rédaction : Hajer Bouden, Insaf Machta, Sihem Sidaoui. Coordination : Hajer Bouden Maquette : Hichem Abdessamad


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