Après le succès des Demoiselles de l’Empire, Gwenaële Barussaud confirme avec cette nouvelle série de romans historiques son immense talent.
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Les Aventurières du Nouveau Monde
Le second tome des Aventurières nous entraîne à la suite de ces pionnières courageuses, lancées sur les routes du Nouveau Monde, au souffle de l’espérance.
GWENAËLE BARUSSAUD
LES AVENTURIÈRES DU NOUVEAU MONDE
Pionnières malgré tout !
Pionnières malgré tout !
En 1664, Ville-Marie, la petite cité fondée par monsieur de Maisonneuve au Canada, fait l’objet des rumeurs les plus inquiétantes. À Québec comme à la Cour de France, on dit que la ville est tombée aux mains des Iroquois. Que sont donc devenues Clotilde, Iris, Apolline et Louise, les filles du Roy envoyées par Louis XIV pour peupler les terres sauvages de la Nouvelle-France ? Thibault de l’Estorade est bien décidé à le savoir. Il connaît le cœur de ces jeunes filles, intrépides et résolues, aucune n’a pu renoncer à s’implanter sur ces terres sauvages pour y réaliser ses rêves d’une vie libre et heureuse.
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Couverture : Christel Espié Direction : Guillaume Arnaud Direction éditoriale : Sarah Malherbe, Sophie Cluzel Édition : Claire Renaud Direction artistique : Élisabeth Hebert Fabrication : Thierry Dubus, Marie Dubourg © Mame, Paris, 2015 Site : www.mameeditions.com 15/27 rue Moussorgski 75895 Paris Cedex 18 ISBN : 978-2-7289-2039-6 MDS : 531 451 N° d’édition : 15163 Tous droits réservés pour tous pays. « Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. »
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Gwenaële Barussaud
Les Aventurières du Nouveau Monde
Pionnières malgré tout !
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Chapitre I La lune était pleine dans le ciel d’encre. Elle vaporisait sa clarté blafarde sur les bois qui ceignaient le fort de Ville-Marie. Quiconque voyant cette nuit-là la petite cité fondée en 1642 par le sieur de Maisonneuve n’eût pu deviner qu’elle était encore habitée. Les planches de chêne de la palissade qui entourait le fortin étaient encore debout, mais éventrées çà et là par des incisions franches, taillées grossièrement à coups de tomahawk. Dans l’enceinte, des maisons brûlées laissaient voir leurs charpentes à nu, calcinées. Des flèches enflammées avaient eu raison du chaume qui coiffait les habitations de bois. Les fermes alentour, les cabanes de rondins, les redoutes étaient désertées : on ne voyait point de fumée sortir des cheminées. Surtout, on n’entendait plus qu’un épais silence, un silence de mort, parfois troué par les aboiements d’un dogue aux aguets. Sur les pieux qui formaient l’enceinte, on avait juché des scalps qui laissaient deviner le sort cruel réservé aux habitants de la cité. Chevelures blondes, brunes, châtains se balançaient au gré du vent en un mouvement lugubre et affreux. Devant l’entrée du fort, une massue, dont les entailles nombreuses figuraient le nombre de victimes, traînait sur le sol. Selon leurs coutumes, les Indiens avaient laissé derrière eux les traces ostensibles de leur victoire : scalps, armes gravées étaient autant de signes destinés à affirmer leur bravoure et à dissuader de potentiels ennemis. Chaque trophée criait que l’Iroquois était maître
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Les Aventurières du Nouveau Monde de ce territoire et que le Français assez aventureux pour le défier était voué à périr. De quand datait la dernière attaque ? Deux jours ? Trois ? Dix ? Clotilde n’aurait pu le dire. Il ne se passait pas de semaine sans alerte. Depuis plus d’un an qu’elle était arrivée au Canada, elle s’était accoutumée à vivre sous la menace permanente du peuple iroquois, pour qui la guérilla était à la fois un plaisir et un honneur. Elle avait appris à être toujours sur ses gardes, à ne jamais quitter seule l’enceinte du fort et même à se servir d’une arme. Son éducation de jeune fille de famille noble, quoique désargentée, l’avait sûrement habituée à manier l’aiguille davantage qu’un pistolet, mais depuis qu’elle avait quitté la France, tout était changé. Elle n’était plus une demoiselle sans dot, vouée au couvent ou au célibat, elle était devenue une pionnière, une de ces femmes hardies et fières parties en quête d’un destin sur les terres du Nouveau Monde. Oh, la vie n’y était pas plus facile qu’au royaume de France, ni moins dangereuse, au contraire ! Clotilde, comme les Filles du Roy enrôlées dans la grande recrue de 1663, avait découvert un pays aux mœurs rudes, au climat âpre, aux hivers interminables… N’empêche, elle ne regrettait rien : il y avait sur ces terres sauvages un tel souffle de liberté que tout y semblait possible, on avait le sentiment qu’ici chacun pouvait inventer son avenir… à condition de survivre aux Iroquois et aux rigueurs de l’hiver. Survivre… pour l’heure, c’était l’unique préoccupation de VilleMarie. Depuis le retour du printemps, les Iroquois harcelaient sans cesse la petite bourgade. Quoique la cité française se défendît avec vigueur, la guérilla menée depuis plus de six mois avait décimé les habitants de la ville. Les moins téméraires avaient pris la fuite, persuadés que la menace iroquoise aurait raison du courage des derniers Français.
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Les Aventurières du Nouveau Monde À la demande de monsieur de Maisonneuve, fondateur et gouverneur de la ville, les familles avaient abandonné les fermes des écarts et s’étaient réfugiées derrière les palissades. On vivait là, en alerte permanente, prêt à se réfugier dans le fortin, l’oreille tendue pour distinguer les cris gutturaux qui précédaient les attaques ennemies. Combien de temps pourrait-on encore tenir ? L’hiver, l’interminable hiver canadien serait bientôt là. Dans la ferme Saint-Ange où monsieur de Maisonneuve les avait convoqués, les habitants de Ville-Marie échangeaient des regards inquiets. Le gouverneur, vêtu d’un manteau de serge brune brodé d’une maigre fourrure, allait parler. Qu’avait-il à leur annoncer ? – Mes chers amis, commença le gouverneur, à l’heure du danger, il ne convient pas à des braves de fermer les yeux. Depuis six mois, notre cité a été l’objet d’attaques incessantes. Nous y avons perdu nos hommes les meilleurs, et parmi les plus vaillants. Notre milice, dont le courage n’a pas failli, est exsangue. Le dernier combat a vu la mort de dix de nos hommes, et de deux de nos chiens. Dix hommes, c’est beaucoup, c’est trop pour notre colonie déjà éprouvée. L’an dernier, à la même heure, nous étions trois cents. Aujourd’hui, comptez-vous mes amis, nous ne sommes guère plus de quatre-vingts… Un long silence se fit. Adossés contre les barils de poudre du fort, rassemblés sous de larges couvertures de fourrure, les habitants de VilleMarie se dévisageaient. Le fait d’être là, présents, vivants, tenait déjà du miracle ; aussi chacun regardait-il l’autre comme un rescapé, et peutêtre aussi comme un ami, tant il est vrai que le lien qui naît sous les armes ressemble à l’amitié et que le danger imminent l’avive. Clotilde se tourna vers Iris et Apolline. Débarquées avec elle de L’Aigle d’or en provenance de La Rochelle, les deux jeunes filles faisaient partie des survivantes. Pour ces trois-là, il n’était nul besoin de danger menaçant pour entretenir la flamme d’une amitié profonde. Depuis que leurs routes s’étaient croisées sur le navire qui les menait aux portes
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Les Aventurières du Nouveau Monde du Nouveau Monde, elles avaient tissé des liens indéfectibles. Aussi, quoiqu’Iris fût une marionnettiste nomade à la chevelure de feu, Clotilde une blonde demoiselle issue de la vieille noblesse française, et Apolline une Huronne récemment convertie, elles étaient comme des sœurs. À défaut du mari qu’on les avait envoyées chercher au-delà de l’Atlantique pour peupler l’Amérique française, elles avaient trouvé dans la petite colonie une famille, fondée sur des liens d’affection mutuelle, dominée par la figure maternelle de Marguerite Bourgeoys qui les avait accueillies et guidées dans la découverte de leur nouvelle vie. Même si les trois jeunes filles connaissaient le danger de leur position, aucune d’elles n’eût voulu quitter le Canada. Pour rien au monde, elles n’auraient fait à l’envers le chemin périlleux mais semé d’espérance qui les avait menées jusque-là. Clotilde savait que monsieur de Maisonneuve était un brave homme. Elle espérait qu’il les inciterait à demeurer en ce lieu pour y attendre des jours meilleurs. Monsieur de Maisonneuve reprit : – Oui, mes amis, il ne conviendrait point à un gentilhomme de vous mentir : notre situation est périlleuse. Périlleuse, mais non désespérée. Partir, renoncer, serait contraire à l’espérance qui nous habite, cette espérance qui a guidé nos pas jusqu’en ces lieux, cette espérance qui a présidé à chacun de nos actes, à chacun de nos choix. Mais demeurer là, dans l’état actuel des choses, est impossible. Alors, que faire ? Si la colonie ne reçoit quelque renfort, sa perte est assurée ; c’est pourquoi je suis déterminé à me rendre en France afin de lever une nouvelle recrue. Il y eut dans l’assistance des murmures. Quoi ? Partir seul, sans protection, sans ressource, traverser l’océan, lever une recrue ? Ce serait une folie ! Quand bien même monsieur de Maisonneuve parviendrait à regagner la France malgré la menace de l’hiver et des Iroquois, rien ne
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Les Aventurières du Nouveau Monde permettait de croire qu’à son retour la colonie serait toujours vivante, toujours debout. – Bien sûr, c’est un risque à courir, continua le gouverneur, et je ne prendrai ma décision sans connaître votre avis. Quand les circonstances sont périlleuses, il n’est jamais bon qu’un seul homme décide pour tous. C’est pourquoi je vous ai réunis aujourd’hui. Que tous ceux qui veulent donner leur opinion se lèvent et s’expriment. Après quoi, je trancherai. Monsieur de Maisonneuve vint s’asseoir parmi les habitants silencieux, à même le sol, le dos appuyé contre les barils de poudre. En matière d’éloquence, les Français installés au Canada avaient adopté les usages des Peaux-Rouges : l’art d’écouter sans jamais interrompre, de prendre la parole chacun à son tour, de méditer les paroles de l’orateur avant de s’exprimer soi-même. Et, chez ce peuple français, bavard et volontiers querelleur, ce n’était pas le moindre signe de son adaptation aux mœurs indigènes que d’avoir réglé sa parole sur celle des Indiens. À son tour, un petit homme sec, habillé d’une longue robe noire, se leva. C’était le Père Anselme. Les vingt années de mission passées au Canada avaient buriné ses traits et blanchi ses cheveux mais n’avaient point altéré le regard doux et bienveillant de ce serviteur de Dieu. Pendant des années, ce jésuite chétif, peu taillé pour l’aventure, avait suivi les tribus nomades, huronnes et algonquines, dans leurs courses. Soucieux comme tous ceux de son ordre de se mêler aux populations locales afin d’y prêcher d’abord par l’exemple, le Père Anselme avait vécu « à l’indienne » : il avait chassé l’orignal et le wapiti, il avait piégé les castors, il avait dormi sous les toiles des tipis, partagé la sagamité, supporté la fumée suffocante des foyers, les longues stations allongées à même le sol, les marches épuisantes dans la neige poudreuse. Jamais on ne l’avait entendu se plaindre. Sa résistance et son inébranlable douceur ne laissaient pas d’étonner les Indiens, qui n’estimaient que la force physique. Désormais, arrêté à Ville-Marie, il était le curé de la paroisse
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Les Aventurières du Nouveau Monde Notre-Dame-du-Bon-Secours. Il avait recouvré une vie sédentaire, mais sa mission ne s’était point allégée. Il catéchisait les Hurons, réfugiés dans le fort pour échapper à leurs ennemis jurés. Il prêchait, il baptisait, il mariait… des Filles du Roy, envoyées par Colbert pour peupler la Nouvelle-France, bien sûr, mais aussi des Français qui épousaient des femmes huronnes, montagnaises, algonquines. C’était là les premières alliances métisses de la colonie… qui sait s’il n’en naîtrait pas une amitié plus solide, plus durable entre ces peuples ? Trop souvent aussi, il distribuait les derniers sacrements aux victimes des attaques iroquoises, il recueillait les confessions, il absolvait les mourants. À Ville-Marie, tous l’appréciaient pour sa douce obstination, cette assurance tranquille qui rendait le danger moins pesant, les épreuves moins rudes. – Mes amis, mes frères… commença-t-il. Monsieur de Maisonneuve a parlé : sa sagesse est grande, ainsi que sa mesure. Pour moi, je ne suis ni un soldat ni un administrateur. Il ne m’appartient pas de décider du sort de la colonie. Vous ferez ce que vous jugerez le mieux pour tous. Il désigna un autre jésuite, fort jeune, les cheveux ras, qui se tenait dans un coin de la pièce. – Notre frère, le Père Janvier, a été envoyé de France pour aller à la rencontre des sauvages. Si vous le voulez bien, il conviendra de le convoyer jusqu’aux camps de l’Iroquoisie, afin qu’il y rencontre les Indiens et y vive avec eux. De là naîtra peut-être une compréhension mutuelle, et partant, une paix durable. Quant à moi, ma résolution est prise. Je demeurerai ici tant qu’il plaira à Notre Seigneur, et ne m’en irai point, quand même l’occasion s’en présenterait. Ma présence réconforte les Français, Hurons et Algonquins. J’ai baptisé plus de soixante personnes, parmi lesquelles plusieurs sont arrivées au Ciel. C’est là mon unique consolation et la volonté de Dieu, à laquelle très volontiers je joins la mienne. En vérité, les tourments endurés sont bien grands. Mais Dieu est plus grand encore, Il est immense. Je mourrai, je serai pris, je
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Les Aventurières du Nouveau Monde serai brûlé, je serai massacré, passe. Le lit ne fait pas toujours la plus belle mort. Ces paroles produisirent beaucoup d’effet dans l’assemblée, qui les accueillit avec une sorte de respect mêlé d’effroi. Le Père Anselme était venu en Nouvelle-France avec l’intention très ferme d’y propager la foi catholique, fût-ce au prix de sa vie. Mais tous, à Ville-Marie, n’avaient point pareille vocation de martyr. Ce fut à monsieur Bompoint de se lever et de prendre la parole. L’homme était né au Canada. Installé à Ville-Marie avec sa femme et ses cinq enfants, il était un pionnier de la première heure, ce qui lui attirait le respect et la considération de ses pairs. – Monsieur de Maisonneuve, dit-il, nous savons tous ici que vous êtes un brave homme doublé d’un bon chrétien. Les sauvages sont venus nous chercher querelle, ils ont installé leurs campements jusqu’aux portes de notre cité. Il n’est guère besoin d’être bien savant pour voir que notre colonie ne pourra point survivre sans renfort. Combien d’hommes nous manque-t-il ? – Pour défendre Ville-Marie, répondit le gouverneur, j’estime qu’il faut une centaine de gens de cœur. Mais pour lever une recrue, il faut d’abord de l’argent. J’irai à la cour du Roy plaider notre cause. Si je ne parviens pas à ramener au moins cent hommes, je ne reviendrai point et il faudra alors tout abandonner car la place ne serait pas soutenable. L’assemblée hocha la tête avec gravité. Puis on se leva lentement et chacun s’en retourna chez soi en silence. Apolline demeura un moment près de l’âtre où brûlaient des bûches d’érable. Mais Clotilde et Iris, qui avaient écouté cet échange avec beaucoup d’attention, s’étaient levées prestement, comme animées d’une résolution inflexible. Clotilde suivit la frêle silhouette de Marguerite Bourgeoys. Cette femme était comme une mère pour les Filles du Roy. Originaire d’une riche famille de Troyes, elle avait quitté le confort de sa vie bourgeoise pour accompa-
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Les Aventurières du Nouveau Monde gner monsieur de Maisonneuve au Canada, afin d’œuvrer au développement de Ville-Marie. Depuis plus de dix ans, elle accueillait et guidait les nouvelles recrues, recueillait les petites Huronnes et les fillettes abénaquies, se chargeait de leur instruction et de leur catéchisme avec tant de zèle et de bonté que, quoiqu’elle ne fût point consacrée, tous ici l’appelaient avec révérence et affection « Sœur Marguerite ». – Sœur Marguerite, l’apostropha Clotilde, puis-je vous parler seule à seule ? – Certainement mademoiselle de Gallerande, que puis-je pour vous ? – Ma Sœur, vous souvenez-vous de monsieur de l’Estorade ? – Le jeune propriétaire des Douze Chênes ? – C’est cela… répondit Clotilde en s’efforçant de ne point rougir. C’est un jeune pionnier de la recrue de 1663. – La vôtre, il me semble ? – Oui, nous avons embarqué ensemble à bord de L’Aigle d’or, il y a plus d’un an. Clotilde n’en dit pas davantage. Qu’aurait-elle pu ajouter ? Que Thibault de l’Estorade s’était fait recruter sous le nom de Malo Gauthier après avoir tué en duel un officier du Roy ? Qu’il était venu en NouvelleFrance trouver l’oubli et chercher une vie meilleure ? Qu’elle s’était éprise de ce jeune aventurier qui, avant son départ, l’avait demandée en mariage ? Clotilde savait bien que ces informations étaient inutiles à Marguerite Bourgeoys. Cette femme, si bonne, si compréhensive, connaissait bien le cœur humain. Elle avait accueilli tant de jeunes filles depuis la fondation de Ville-Marie, elle en avait tant vu se fiancer, se marier, s’établir afin de peupler, selon les vœux du Roy, cette nouvelle colonie de France, qu’elle lisait à livre ouvert dans le cœur des demoiselles amoureuses. Il était peu probable qu’elle n’eut pas deviné les sentiments qui unissaient les deux pionniers. Aussi Clotilde se contentat-elle de préciser :
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Les Aventurières du Nouveau Monde – Monsieur de l’Estorade est reparti pour la France au chevet de son père qui se mourait. C’était en avril. Il devait être de retour pour les moissons mais nous sommes sans nouvelle… – Hélas ! soupira Marguerite, nous n’avons plus de communication avec Québec, aucun courrier ne nous est parvenu depuis des mois… – Je sais, murmura Clotilde. Et disant cela, elle porta la main à son corsage : pliée sur son cœur, la dernière lettre de Thibault ne la quittait pas. La pensée de sa présence l’enhardit. – Mais je pensais que peut-être… Enfin quand monsieur de l’Estorade reviendra, comme il l’a promis – elle appuya sur ces paroles, comme pour se persuader de leur réalité –, sans doute amènera-t-il du renfort… Ainsi, monsieur de Maisonneuve n’aurait plus l’obligation de se rendre en France. Marguerite Bourgeoys demeura longtemps sans rien dire. Elle savait que l’espoir est une flamme fragile et qu’un cœur amoureux est un trésor à manipuler avec d’infinies précautions. Aussi elle se retint de dire à Clotilde que la probabilité qu’un homme, même armé, même accompagné, parvienne jusqu’au fort de Ville-Marie était infime. Quand bien même le jeune de l’Estorade serait revenu en NouvelleFrance, il était certain qu’il ne se serait pas risqué à poursuivre jusqu’ici. D’ailleurs, le gouvernement de Québec l’en aurait dissuadé. Tous, là-bas, les croyaient sans doute morts depuis longtemps, vaincus par les Iroquois. – Monsieur de l’Estorade est un homme d’honneur, affirma Marguerite. Il est certain qu’il tiendra sa promesse. Quant à rejoindre VilleMarie maintenant, c’est moins probable. Le danger est partout et il serait plus prudent pour lui d’attendre le retour du printemps. Le retour du printemps ? songea Clotilde, mais c’est dans une éternité ! Elle n’était pourtant guère impatiente par nature. L’enfance
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Les Aventurières du Nouveau Monde modeste qui avait été la sienne dans les ruines du château de Gallerande, entre un père mutique et des sœurs nombreuses, lui avait plutôt enseigné la patience et la résignation. N’empêche, depuis que Thibault avait demandé sa main, elle se surprenait à compter les jours, à faire des encoches sur une bûche pour évaluer le temps qui lui restait à attendre, à guetter les changements de lunes, comme les Indiens. Le temps n’était jamais passé aussi lentement. – Allons, dit Marguerite, qui craignait de voir cette âme forte céder au découragement, il faut toujours espérer. Priez, priez, Dieu réunit toujours les êtres qui s’aiment ! Clotilde ne répondit pas. Elle devinait derrière les paroles de Marguerite d’autres dangers, d’autres risques, que celle-ci taisait pour la ménager. Des pensées funestes poussaient au fond de son cœur comme des ronces malfaisantes qui la piquaient. – Allons, je vous souhaite une bonne nuit, ajouta Marguerite Bourgeoys en lui tendant la main. Et ne perdez pas espoir, nous sauverons Ville-Marie. – Je ne perds pas espoir, murmura-t-elle décontenancée, bonne nuit Sœur Marguerite. Clotilde s’éloigna à pas lents. Tandis qu’elle regagnait l’escalier extérieur qui menait au grenier où elle avait sa couchette, elle ne parvenait pas à desserrer l’étreinte qui étouffait son cœur. Thibault avait promis qu’il reviendrait l’épouser avant les moissons. Celles-ci étaient passées depuis longtemps. Où était-il à présent ? À Québec ? À Tadoussac ? Était-il seulement sur le même continent qu’elle ? Rien n’était moins sûr. Peut-être naviguait-il en pleine mer, ballotté par les flots, secoué par les tempêtes. Ou bien était-il resté en France estimant que, finalement, les risques encourus étaient trop grands… Elle chassa cette idée d’un revers de la main. Thibault était un gentilhomme, un homme de
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Les Aventurières du Nouveau Monde parole. Elle ne voulait point douter de lui. Pourtant, c’était terrible de ne pas savoir… Soudain, elle se raidit. Elle avait entendu au loin une mélopée indienne qui s’élevait dans les airs. Elle reconnaissait cet air rauque ; c’était le chant d’un chef iroquois appelant les siens à venger leurs morts, il disait : « Les os de nos frères blanchissent la terre, ils crient contre nous ; il faut les satisfaire. Peignez-vous de couleurs lugubres, remplissez vos carquois, saisissez vos armes qui portent la terreur. Que nos chants de guerre réjouissent les ombres de nos morts, que nos cris leur apprennent que demain ils seront vengés. » Un frisson lui parcourut l’échine. Demain, la guerre reprendrait.
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Chapitre II L’air était vif, le ciel sans nuages était troué d’étoiles. Autour du fort, les sapins baumiers dressaient leurs ombres immenses. Il régnait sur la ville un tel silence qu’on eût pu l’attribuer aux vertus d’une paix immobile quand il n’était qu’une mesure de prudence pour tromper l’Iroquois et deviner son approche. Monsieur de Maisonneuve commença sa ronde de nuit. Quoique ses fonctions de gouverneur ne le prédisposassent point à cette fonction, il tenait à participer à ces tours de garde dont dépendait la survie de Ville-Marie. La milice de la SainteFamille était constituée de toutes les bonnes volontés de la cité : laboureurs, artisans, défricheurs, bûcherons y étaient enrôlés dès qu’ils avaient atteint l’âge de se servir d’un fusil – et cet âge venait très tôt devant la menace iroquoise. Monsieur de Maisonneuve n’avait point dédaigné d’apporter son concours à ces hommes qui, chaque nuit, patrouillaient sept par sept, molosses en laisse et mousquets sur l’épaule, pour protéger les habitants de la cité et prévenir les attaques iroquoises. Hélas ! La guérilla incessante menée par les sauvages avait eu raison des meilleurs, tombés sous les flèches ennemies, ou bien sous les coups de hache, de massue ou de tomahawk assénés avec tant de brutalité qu’il était impossible d’y survivre. Aussi, en cette fin d’automne 1664, monsieur de Maisonneuve sentait-il plus que jamais l’urgence de sa mission : s’il ne ramenait de France cent braves hommes pour défendre la cité, Ville-Marie était perdue.
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Les Aventurières du Nouveau Monde Quoique le gouverneur fût rompu à l’observation et aux nuits de veille, il ne vit pas d’abord la silhouette qui, tapie dans l’ombre, le guettait. Iris avait en effet attendu le départ de Clotilde pour exposer sa requête. Non qu’elle voulût cacher quelque chose à son amie : l’amitié entre ces deux jeunes filles, née à la faveur du voyage périlleux qui les avait menées en Nouvelle-France, renforcée au gré des épreuves qu’elles avaient traversées ensemble, était assez solide pour qu’elles se disent tout. Mais Iris connaissait les risques de son entreprise, elle savait que celle-ci serait jugée téméraire, insensée peut-être, et que Clotilde, plus prudente, plus raisonnable qu’elle, tenterait sans doute de l’en dissuader. Or elle avait besoin de tout son courage pour mener à bien son dessein, aussi n’avait-elle point voulu compromettre sa démarche avant même de l’entreprendre. – Monsieur de Maisonneuve ? Le gouverneur eut un mouvement de recul. Décidément ! Il ne s’accoutumait guère à voir des jeunes filles s’adresser à lui en pleine nuit avec tant d’aplomb. On n’était plus en France, certes, et les usages étaient changés mais enfin tout de même ! Ces jeunes pionnières ne manquaient pas de hardiesse pour s’adresser à lui comme à un camarade, sans façons, avec la familiarité d’un compagnon d’armes ! Il considéra cependant avec beaucoup d’attention la jeune fille qui avait surgi devant lui. Ses cheveux roux flamboyant torsadés en une lourde tresse, le wampum de coquillages qu’elle portait autour de son cou, ses mocassins de peau ornés de piquants de porc-épic, tout dans son apparence témoignait de son acclimatation au nouveau pays dont elle avait adopté le costume. Campée devant lui, elle le fixait de ses yeux verts et il y avait dans son regard quelque chose de hardi et de fier qui témoignait de sa force d’âme. Celle-là ne ressemblait pas aux autres Filles du Roy, ces demoiselles de haute naissance mais de maigre fortune envoyées par Colbert pour peupler la Nouvelle-France. Et, selon toute
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Les Aventurières du Nouveau Monde vraisemblance, elle ne venait pas quérir l’autorisation d’épouser un des pionniers de la colonie. – Monsieur, depuis que je suis arrivée à Ville-Marie, j’ai manifesté vingt fois mon désir d’aller en mission vivre avec les Indiens, sur les lieux mêmes de leur campement. Toujours, on me l’a refusé. Le Père Janvier doit partir avec vous pour rejoindre l’Iroquoisie. Je vous supplie de bien vouloir me laisser m’y rendre avec lui. Depuis plus d’un an, j’apprends l’iroquois avec Apolline, la jeune Huronne convertie. Sœur Marthe, à l’hôtel-Dieu, m’a appris tout ce que je devais savoir pour soigner les hommes. Je crois que je pourrais être fort utile au Père Janvier dans sa tâche. Je lui servirai de traductrice, et prodiguerai mes soins aux tribus. Iris s’interrompit. Elle avait parlé d’une traite, fixant le front large et dégarni du gouverneur pour ne point se laisser intimider par son regard perçant. On disait que cet homme pieux lisait jusqu’au fond des cœurs. Qu’aurait-il trouvé dans le sien ? Du courage sans doute, de la détermination, une foi toute neuve née à la faveur de son récent baptême, mais aussi peut-être un peu d’insolence, un fond de rébellion à l’autorité, et beaucoup d’entêtement. Cela suffirait-il à invalider sa demande ? Monsieur de Maisonneuve laissa s’écouler un long temps de silence. C’était bien ce qu’il craignait : un tempérament intrépide, résolu, doublé d’un idéalisme candide. – Mon enfant, la volonté que vous montrez là vous honore. Mais savez-vous seulement ce qu’est la vie dans ces tribus ? Quant à prodiguer des soins, n’oubliez pas que ce rôle est chez eux réservé aux sorciers. Sans doute ne verraient-ils pas d’un bon œil que vous leur ôtiez cette charge. Allons, soyez raisonnable, croyez-moi : ce serait folie que d’aller vivre parmi ces sauvages, même nos missionnaires les plus endurants disent combien est rude la vie au contact de ces hommes.
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Table des matières
Chapitre I.................................................................................................. 5 Chapitre II................................................................................................ 16 Chapitre III.............................................................................................. 23 Chapitre IV............................................................................................... 30 Chapitre V................................................................................................ 41 Chapitre VI............................................................................................... 46 Chapitre VII............................................................................................. 56 Chapitre VIII........................................................................................... 65 Chapitre IX.............................................................................................. 75 Chapitre X................................................................................................ 82 Chapitre XI.............................................................................................. 97 Chapitre XII............................................................................................. 104 Chapitre XIII........................................................................................... 113 Chapitre XIV........................................................................................... 121 Chapitre XV............................................................................................. 132 Chapitre XVI........................................................................................... 143 Chapitre XVII......................................................................................... 151 Chapitre XVIII........................................................................................ 160
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Achevé d’imprimer en août 2015 par Lego Print (Italie) Dépôt légal : septembre 2015
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Après le succès des Demoiselles de l’Empire, Gwenaële Barussaud confirme avec cette nouvelle série de romans historiques son immense talent.
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Les Aventurières du Nouveau Monde
Le second tome des Aventurières nous entraîne à la suite de ces pionnières courageuses, lancées sur les routes du Nouveau Monde, au souffle de l’espérance.
GWENAËLE BARUSSAUD
LES AVENTURIÈRES DU NOUVEAU MONDE
Pionnières malgré tout !
Pionnières malgré tout !
En 1664, Ville-Marie, la petite cité fondée par monsieur de Maisonneuve au Canada, fait l’objet des rumeurs les plus inquiétantes. À Québec comme à la Cour de France, on dit que la ville est tombée aux mains des Iroquois. Que sont donc devenues Clotilde, Iris, Apolline et Louise, les filles du Roy envoyées par Louis XIV pour peupler les terres sauvages de la Nouvelle-France ? Thibault de l’Estorade est bien décidé à le savoir. Il connaît le cœur de ces jeunes filles, intrépides et résolues, aucune n’a pu renoncer à s’implanter sur ces terres sauvages pour y réaliser ses rêves d’une vie libre et heureuse.
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