FRANCK LOZAC'H http://flozach.free.fr/lozach/
SOUFFLES NOUVEAUX
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SOUFFLES NOUVEAUX I
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Jette dans le noir désir Jette dans le noir désir l’ombre spirituelle qui se plaît à enorgueillir tes nuits. Plonge sous la clarté macabre les derniers délires de tes folies.
Hélas, je propose toujours des combinaisons puériles. Je joue par l’analogie, par l’avalanche de mots de la même famille. Mais quand comprendrais-je que je ne suis plus apte à exciter ma critique avec de telles solutions ?
Un jour maudit entre tous, je délaisserai ma chair et regagnerai l’intemporel. Je défis l’existence de m’apporter une once de savoir...
Rare est le verbe possédant sa teneur, sa charge de vérité me permettant d’agir. Mon “Je” est détestable.
Je cherche à transmettre le produit dans des conditions extrêmes de gains. Je veux pouvoir dire : je prends et j’ajoute.
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Donné aux esprits de l’air, soumis aux verges du ciel ! A l’aube du poème, je n’étais qu’un fils coupable. Il fallait descendre le maudire et le soumettre jusqu’à ce que la douleur lui fît produire ces écrits impossibles. Le génie d’ombres, la lumière intérieure. Dans les fluides de fumée, ce sont des protections ridicules et dérisoires. La chair adressée... les cicatrices invisibles. L’horreur de la souffrance et pour quelle Force d’espoir ? Un avenir ! Que l’on fasse germer un futur ! Un avenir et non pas un amas cotonneux de verbes et d’insuffisances. Un avenir splendide, épuré pour y baigner son âme assoiffée. Qui implores-tu ? Lui abonde, lui est repu ! Pensées autrefois sublimes, pensées aujourd’hui contrôlées. Un esprit vif se hâte jusqu’à n’obtenir que le néant de soi-même. Il y a aberration à vouloir tout écrire, à se dire : qu’importe, je parviendrai toujours à récupérer la structure, ne suis-je point un habile trapéziste qui retombe sur le fil ? D’ailleurs, il y a un filet. 4
C’est une constance d’incompréhension, mais de ce tas douloureux monte un effluve léger et dansant qui nous indique la voie à suivre.
La réponse de la cervelle me fascine comme un éclair traçant qui signe la feuille de papier.
De ces déchirements, de ces violences internes, de ces conflits invisibles, qu’en tirera l’intelligence ?
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Délaissés par la folie perverse
Délaissés par la folie perverse, nos délires sont des fontaines d’opales perlées. Nous poursuivons les aigreurs de nos pulsions pour en tirer ce mélange fade et laid. Tout cela est atroce, abominablement sauvage, inutile d’accès. Des strideurs de cris, des tabous, des ricanements, des hurlements - Sabbats.
Je hais la nature. Je déteste le bruit du van dans les nuages bariolés de fautes d’hortografe de grammair, d’image, de signes à compter, d’un moi à défendre, d’une pucelle à offenser etc. On dirait du Prévert, et ce n’est pas un compliment.
Une écriture nouvelle, non pas plus pure, belle toutefois comme une femme à qui on insuffle la vie. Au commencement de la lettre était, et la lettre s’unit au chiffre. Mais le chiffre était amoureux de la note. Faisons cela à trois, se disaient-ils. Je crains de n’obtenir en expulsant la phrase qu’un effet mécanique à transcrire. Il me faudrait penser autrement, avec une intelligence apte à produire des structures nouvelles. 6
L’obtention du résultat est méprisable. Ma quête ridicule et impossible. Pourquoi pousser le fond ? - Parce que l’on ne peut parfaire la forme.
Nous serons la chair embaumée dans le désespoir mortuaire, nous habiterons des lits d’hôpital souffrant des cancers, des plaies impures, nous serons... nous habiterons... J’étais mort avant vous au cœur de mon adolescence, soumis à revivre par l’ordre fatal du Divin. Après je suis devenu. Je le prouve puisque j’écris. Dans le déchaînement des vices sensuels, dans l’absolu des fantasmes interdits... hélas, j’ai tout détruit, j’ai tout étouffé.
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Je constate avec résignation Je constate avec résignation l’impuissance du Moi poétique. Quelle est ma marge de progression ? Jusqu’où puis-je espérer aller ? Et ce sinistre désespoir, et cette absolue conscience devant les œuvres des autres, - des Génies. Difficile ! ... Faut-il abandonner ? Pourquoi écrire, si l’on n’est pas capable de faire mieux ? Je glisse, tu glisses, il glisse. L’on produit plus qu’autrefois, l’on produit moins bien qu’autrefois. Le latin et le grec nous échappent. Nous les remplaçons par l’Anglais et l’Allemand. Nous sommes devenus des agents d’entreprise et non pas des artisans d’art. Alors nous tombons des nues devant la façon parfaite dont Baudelaire composait ses sonnets. Lui-même n’était-il pas désespéré de la manière dont Racine écrivait Athalie ? Racine de s’indigner devant Dante, et Dante de se maudire en lisant Virgile ? Ce que je veux, c’est inverser cette tendance, mais j’ignore la manière de m’y prendre. L’on peut y gagner avec la quantité. Je
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serai donc ce gros commerçant quincaillier qui méprisera l’habile manière de son collègue bijoutier, comme celui-ci a un chiffre d’affaires inférieur au sien. Vers quel avenir ? Quelle est ma certitude ? Si du moins j’en tirais des résultats probants. Je ferai peut-être plus... Nous n’éprouvons nulle jouissance à nous sublimer. Nous n’obtenons que des effets minimes. Vous qui êtes lecteurs, vous prenez autrement l’image, le son et sa vibration.
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J’aime voyager J’aime voyager en déplaçant les autres. Je les fais voltiger autour de ma raison, je transporte. Mille gares, mille aéroports, une fuite statique. Le plus beau des voyages est temporel. Il permet d’accéder à l’avenir ou de s’en retourner vers le passé. La machine à explorer. Qu’est-ce que la grandeur de l’homme ? Est-ce cette conception prophétique avec obéissance à la Force ?
Tout nous pousse à la chair, et son vice est dans la nécessité corporelle, plus encore que dans son fantasme à assouvir. Tu es celui qui doit transmettre la vérité, l’étonnante invisibilité. Ton mérite consiste à crédibiliser l’extraordinaire, à le rendre réel non pas à ton âme, mais à l’esprit cartésien et rationnel de l’autre. Femme parée d’un idéal sublime, je t’imagine, si blonde et 10
vierge, - je te sais dans mon impossible réel, là contre ma chair, toi te mourant d’extase, belle d’abandon.
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Voilà je te comprends
Voilà je te comprends car ton âme est commune, Ta raison est primaire et c’est ton infortune, Ta faiblesse certaine, et ton cœur est immense Je ne vois nulle grandeur etc.
... Il prétend et se leurre cherchant la vérité.
Ce que nous sublimons ce sont des chimères idéales, nous vrais poètes et songe-creux. Mais il peut arriver que l’irréel côtoie la vérité et vienne à la dépasser. Lorsque les hommes seront en panne d’inspiration, ils comprendront que nous étions des inventeurs, que nous cherchions avec nos méthodes, avec nos folies, avec nos désespoirs. Ils s’instruiront dans nos œuvres, ils nous achèteront.
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Vous prétendez Seigneur, avec cette assurance Avoir assez de vie et de persévérance. Mais c’est Dieu qui détient votre âme sur son sein Et qui a le pouvoir de faire plier les mains !
Tu prétends me connaître : ta connaissance est vaine ! Tu ignores mon ardeur, le feu qui me dévore, Le désir qui s’accroît, la folie qui me presse. Je voudrais tant l’aimer, mais je souffre ! Et j’invoque Son image insensée qui constelle mes nuits. Je voudrais son amour et plonger dans sa chair. Vous ne m’étonnez pas, moi j’ai depuis longtemps... Mais faut-il s’arrêter aux rêves de la femme, Et soupirer d’extase au plus profond de l’âme ? S’acharner dans son cœur comme un vaillant soldat Qui tremble d’un péril pour un puissant combat ?
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Je connais trop les songes, et la faible existence Que la raison de l’homme en fait de leur croyance. Dans l’amas confondu des vapeurs de la nuit De vains objets se forment qui au matin s’enfuient.
Pourtant je connais bien les folies de la femme, Elle sait dominer et soumettre notre âme Avec facilité,... Reconnaissez ma faiblesse, je n’ai plus d’ardeur. Et tout s’éteint en moi, je ressens la fatigue. Dans mon âme insensée, éclatent les orages. Je vibre dans la peur, je détruis le courage. L’esprit est ébranlé et je suis abattu. Quel désordre absolu dans ma chair en détresse !
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Ciel au soir poussif Ciel au soir poussif, ciel rempli d’orages, vous les habitants, déplacez-vous vers moi, je suis celui qui appelle. Dans l’écho majeur, il y a la voix belle et claire qui transmet mon message. Ô altesse, ô divine altesse, jamais et perdue, et disparue pour quand ?
Il te faut délirer bizarrement sans omettre le beau, sans choquer, en plaisant. Mais tu es ennuyeux, tu es très ennuyeux, hélas ! Nous t’imposons à nous refaire, à ajouter sur nous-mêmes si tu peux. Défais les liens jouissifs que nous avons mis tant d’années à ligoter. Dénoue, aime-nous et surpasse-nous.
Dois-je longtemps encore puiser au fond de moi-même les raisons de mon désespoir ? Me faut-il plonger dans le vide de mon âme pour tenter d’en ramener l’élixir rare, le bel interdit, la folie contrôlée ?
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Je puis me lasser de ne produire que pour mes yeux. Les dieux sublimes éclairent le mur macabre d’ombres venues. Les dieux que j’aime, qui m’ont tant donné. Dans l’orage explosé, sous mon délire verbal, il y a le poème qui se forme, se déforme, se soulève, nuage épais chargé d’images. Taire le poème à dire, le conserver pour son idéal d’avenir, dans le pur moi de l’esprit, mène parfois à une conception supérieure. Mais le poète solitaire peut désespérer.
Composer et construire ! Ho ! Si fragile architecture de jeunesse qui conçoit sans armature, sans coulée bétonnière, comment pourras-tu durer ? Plonger dans le vide inexistant pour en tirer l’ombre d’un effet ? Cet instant sublime et délétère à mémoriser, à agripper sur la feuille vierge, je dis que l’application même de sa recherche obtenue détruit et brise le miroir de l’imaginaire.
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Maintenant que la mort
Maintenant que la mort nous regarde avec son oeil noir, nous faut-il haïr le temps d’avoir eu raison ? Pénétrons l’épouse sombre du temporel, faisons valser les délires obscènes de nos âmes vicieuses, recherchons le plaisir hagard pour oublier qu’à chaque instant, sous chaque minute on nous tue.
Le soleil de minuit respire son deuil sous ses dais de rayons tombant. S’il pleuvait une légèreté de brise, l’arc-en-ciel de l’espoir éclairerait nos âmes. Quand je cesserai de te détester, d’expulser ma substance sublime dans ta chair violée, je te chasserai dans l’indifférence de nos défis, plus loin, derrière nos souvenirs disparus, à mourir. Ne m’accuse pas d’indifférence. Que puis-je espérer d’un cœur qui ne bat plus, d’une chair qui se tait ? Le Mal te torture ? Tu hurles ? Je ne t’entends même pas souffrir.
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Agonisant encore sous quelques cendres chaudes, j’expulse mes dernières sueurs sacrées, je tire les ultimes prélèvements de l’esprit créateur. Qu’obtiendrai-je de cette nourriture nouvelle ? Je n’ai même plus la force de m’entendre gémir.
Tout ce qui instruisait ma cervelle jouissive était énergie rapidement ingurgitée. Je n’étais qu’une mécanique d’apprentissage, avide et jamais satisfaite, cherchant à produire toujours plus, à créer autrement. Mais l’obtention du résultat était décourageante. Je jetais les feuillets à peine achevés dans le mépris et l’indifférence de mon âme. Je croyais pouvoir faire mieux. Je désirais extirper par le vice, par l’irritation, par le Rien et le Mal, d’autres poèmes subtils ou niais, invisibles ou invincibles. Je n’obtenais que le dégoût de soimême. Faible compassion. Ai-je eu l’idée, une fois, une seule, de délaisser l’acte d’écriture ? Je ne le pense pas. Il n’existait aucun autre moyen d’expression me permettant de catalyser, de canaliser le débit qui soufflait en moi. 18
J’affermis mon printemps, bel espoir du passé ! Je réinvente un rêve bercé d’impossibles, de tentations audacieuses - mais tout cela est inutile - je cherche le départ vers l’avenir qui me guette. Pourrais-je encore retrouver cette impulsion juvénile qui me permettait de savoir et d’admettre, de comprendre et d’analyser en prescience, parce que jeunesse a toujours raison ?
Quelle heure est-il ? Il est l’heure de produire. Et je t’entends, moi le forçat de l’écriture soumis à extraire de ma cervelle des solutions autres, guère satisfaisantes, mais ô combien utiles pour apprendre à me détester, et pour m’obliger à tirer encore de nouveaux rots de cette gorge putride !
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Le sublime essai Jusqu’au point de te rompre Dans le sublime essai Je n’ose et je m’en vais De peur de te corrompre.
Et sous toi, la très belle, Me glisse désormais. Mon amour se rebelle Et ne veut plus jamais.
A moins que libérée Par la chair entremise Tu veuilles murmurer Mon Dieu : que je sois prise.
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