Olivier Demazet Natures vives

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Olivier DEMAZET

NATURES VIVES

(Poèmes et Textes naturels)

Préface de Jean Darwel


NATURES VIVES

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Olivier DEMAZET

NATURES VIVES (Poèmes et textes naturels)

1985

Préface de Jean Darwel

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Déjà publiés :  Pages anthologiques dans divers ouvrages spécialisés (1963-1984)  Foi d’Animal (Paragraphes littéraires. Paris 1978)  Histoire de dire (Aquitaine - Expansion Bordeaux 1982)  Silhouettes (I.M.F.) Productions (St-Estève 1984)

« Car le mot, que l’on sache, est un être vivant » (Victor Hugo).

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PRÉFACE Parmi tant d’autres, une harpe ! Parmi tant de poètes, un poète qui leur ressemble par son credo, sa marche et ses rêves ! Une harpe pourtant bien personnelle, un poète aussi qui n’emprunte qu’à son coeur, s’éloigne du copiste, nourrit son art avec ses visions, la sève de ses heures et sait donner à son verbe, un relief attirant jusqu’à l’atteinte de l’envoûtement. Olivier Demazet est un félibre, je dirai aussi, un véritable imagier. Dans ce « Vent d’Autan », nous découvrons en lui, un traducteur né de ce monde naturel dans tout l’insoupçonné de sa vie qui ressemble tant à la nôtre. Avec plaisir nous le saluons ici, au levant de sa route où s’inscrivent certains, tous les signes d’une future et éclatante moisson. (1966)

Olivier DEMAZET. Une longue expérience poétique. Un aède authentique cultivant tout à tour, ici une prose primesautière, notation d’une allure vive et désinvolte, de bonne charpente rythmique, sous des touches d’âme très sensibles ; là des cadences émotives et graves sous les souffles de la foi, la morsure de toute souffrance ou les secrets de l’au-delà. Poète aussi du monde animalier où s’exerce avec un rare bonheur et les sels de l’humour, sa lyre imagière et combien musicale, solfiant la vie de tout un bestiaire en des pièces fugitives dont chacune est un véritable régal pour l’esprit.

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Chez lui point de relents de décompositions, d’exhalaisons sulfureuses, de recherches abstraites ni de vernis masquant souvent chez certains le vide de la pensée, mais un langage humain, naturel avec une part de fantaisie, des passages d’ombre quand la douleur du monde jette son cri, des appels alors que s’ancre dans l’âme le pourquoi de la vie. Un langage aussi imprimant sur l’étoffe du poème, les jeux du Rêve et le signe de ceux vivant du pain de la nature, peintres d’un vol d’oiseaux, sachant nous conduire dans ces jardins de la tendresse où s’épanouissent pour se donner à l’enfant, à l’épouse comme à l’homme des terres sans pitié, des floraisons de joies et des matins d’espoir. Olivier Demazet est de ces Justes, et tous ses chants le disent. J. D.

Le Courrier des Marches 1981 Jean Darwel Poète, Lauréat de l’Académie Française

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SI J’ÉTAIS A LA PLACE DE LA LUNE ... Ces poèmes qui sont un peu écrits dans l’esprit de « Si j’étais à la place de la lune » ... (Maurice Carème, prince en poésie, dédicace de « La lanterne magique » (Octobre 1965).

Si j’étais à la place De la lune Je jouerais au trapèze avec la petite ourse Je verrais les amants Enlacer les étoiles Les petites chats goulus Téter la voie lactée Et l’étoile du Nord Enluminer Noël. Si j’étais à la place De la lune Dans la bleuté j’irais De la verdure, rouler A l’herbe blé dirais Ne pousse pas si vite De la place à chacun En ce monde il y a.

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Si j’étais à la place De la lune Vite mer percherais Sur les toits de velours De ma ronde pâleur La clarté chanterais AU rythme ronronnant Des baladins qui rêvent. Si j’étais à la place de la lune Un moineau deviendrais Sautillant ça et là A l’écart des sapins Qui à grands coups de nuit Perceraient ma figure En feraient des quartiers. Si j’étais à la place De la lune De l’écureuil ferais Le lutin des futaies D’une auréole irais Coiffer le sanglier Qui sans défense aurait Belle allure en saint homme.

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Si j’étais à la place De la lune La coquette ferais De les eaux du miroir Après un petit brin De toilette discrète Servirais les poissons Sur un plateau doré Aux mendiants de la rive Avec des croissants frais. Si j’étais à la place De la lune Les chiens de soir verrais Hurler la joie, la vie Sans réveiller le coq De l’église pointue Je crierais à la nuit Balayée par les phares. Si j’étais à la place De la lune Le peuplier mettrais Dans l’encre de la nuit Pour écrire partout Dans les bois, dans les champs, Les montagnes, la mer, L’amour, la joie qui chante.

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Si j’étais à la place De la lune Au soleil, aux nuages De souligner dirais Tout ça d’un arc en ciel Pour que je dorme enfin Tranquille en attendant Venir la nuit prochaine. Si j’étais à la place De la lune La brume de l’aurore De buvard servirait, Les fleurs des champs feraient Sonner le rossignol Pour éveiller l’enfant Qui jase et puis sourit.

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L’AUTOMNE GÉANT

« Arbres et forêts, vous connaissez mon âme (Victor Hugo)

Les arbres pleurent des feuilles multicolores Le vent siffle des airs multisonores La pluie enflamme des luminosités multiformes L’automne à pas lents mutile les dernières vérités du multiple été L’automne géant offre au viol de l’hiver impudique les arbres multipolaires et la nature qui se meurt, grise, multipare Le printemps amoureux ressèmera la verte vie, jeune et multipliée.

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LE GIVRE « C’est une triste chose de penser que la nature parle et que le genre humain ne l’écoute pas » (Victor Hugo)

Émoustillée de bise qui la mord et l’aiguise, la campagne s’est mise en un beau trente et un, rutilante en cristal opalin, car Phébus, de sa grisaille rase, se promène en gibus de topaze et passe en grande revue d’honneur ses sujets scintillants en tenue de rigueur Haies et buissons, arbres et arbustes, prés, champs et labours frustres, fils de fer barbelés, grillages, fils d’électricité, antennes, clochetons, tortures ... Plus aucune verdure. Tout l’Univers de blancheur s’enivre, de la tête au pied vêtu de givre. L’uniforme est parfait de dentelles, festons, initiales brodées, décorations, boutons. Des cyprès argentés par-ci par là s’amusent, moustachus ou barbus, à faire quelques ruses. Des peupliers aussi, déplumés, crânement, frétillent leur tête luisante d’ornements.

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Un platane au pied lourd sort l’épée pour le duel avec celui d’en face or un bref sourd rappel battu d’un coup d vent, réchauffé, sans réplique, par ce Roi en sueur et au rire cynique, ramène ces robots bien vite à la raison, tombant un pâmoison, morfondus et en larmes, remettant bas les armes. Les voilà humiliés, dénudés, spoliés. Puis, caresse espérée, la brume au crépuscule étend déjà ses voiles pour repeindre demain une aussi belle toile.

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MORTE SAISON « Puisqu’ils ont semé du vent, ils moissonneront la tempête » (Ancien Testament)

On ne parle plus de la pluie et du printemps. On ne peut plus être et avoir été. C’est l’automne, la saison où les têtes tombent. morte-saison. Ciel ! Quel hiver !

TOUT - Qu’avez-vous ? - Rien du tout. - Que voulez-vous ?. - Tout et tout - Voici des clous. - Je m’en fous ! - Où allez-vous ? - au trou - Comment iriez-vous ? - avec vous.

L’amour ? Une forêt de chênes, de bouleaux et de charmes.

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VENT D’AUTAN « Je chante parce que l’orage n’est pas assez fort pour couvrir mon chant ». (Aragon) Aujourd’hui c’est, hélas ! piètre fin de l’automne, Voici le jour qui lasse et la mort qui résonne. Le soleil était beau. Il a pris son manteau : C’est l’heure du rabot. C’est l’heure du fléau. La nature endormie voudrait mettre pantoufles. Le vent d’autan l’excite à en perdre le souffle. Le peuplier essuie le ciel de son plumeau. Le sapin chante en vert à grand coups de pinceau. L’acacia de sa griffe déchire la rafale. Le bouleau est tout blanc de colère, il en râle. Le platane éperdu noyé de tourbillons Appelle à son secours car il est en haillons. Le tilleul bras ballants revient de l’exercice. Le marronnier en crois a les branches qui crissent, Le feuillage éteint siffle un macabre ballet, Une valse hystérique sur un rythme endiablé.

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Un tango langoureux avant les funérailles. Une musique avide arrache les entrailles. Feuilles vertes de peur cachées dans les fossés, Feuille accrochée aux brins en un dernier lacet. La serre du jardin n’est plus même un refuge. Tout s’était allongé, attendant le déluge. Feuilles sèches crispées d’un dernier soubresaut, Dahlias échevelés, herbe verte, roseaux. La rose d’Inde orange et toute repentante Brille avec la pivoine encor bien florissante. Le chrysanthème ouvert se repose et attend De fleurir en beauté ce moment de tourment. L’automne époumoné s’égosille et s’arrête. Le silence descend sur la furie discrète. Le ciel sue, crache, pleure, il éclate en sanglots. La nature affalée boit son chagrin dans l’eau. Le chant du coq ce soir sonnera fort sans doute, Le chien au regard blanc hurlera la déroute. Le chat noir secouera sa patte de dédain. Le moineau sautillant sortira plaisantin.

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AVALANCHE « Comment, cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève comme aujourd’hui, et que tout est gâché ? ... » (Electre-Giraudoux)

Une avalanche de glace-neige bondit et rebondit en un clin de sourire à tombeaux ouverts sur des visages ouverts sur le pain de la chance sous les nuages qui ventent au moment du redoux juste avant les temps doux dans le chalet de jeunesse jeunesse de l’alpin silence.

SOURCES L’eau source de vie le feu source de vie l’air source de vie l’or source de mort l’homme source de vie l’homme source de mort s’il dévie s’il n’en démord s’il se prend pour un dieu maître des cieux. 17


LA ZONE

« Le progrès humain se mesure la condescendance des sages pour des rêveries des fous. »

(Jean-Jaurès

Pendant que tu vis hors de la zone, la mort s’abat sur l’Amazone, des chefs terrifient sur le trône, des chefs spéculent sur les faunes, des gens pullulent dans la zone la Terre s’abîme en la zone, Pendant que tu vis, ne cours t’asphyxier dans la zone

OMBRES Des ombres étranges Planent sur les ondes des plafonds du village sur les rides de la nuit La peur s’allume sur les coeurs empoignés Les âmes perdues se noient dans le sourire des étoiles.

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TOURAINE « Ils chantent à longue voix nourrie et pure le paysage de l’atelier immense du soleil, atelier qui a la nuit pour toiture et l’homme comme exploit décevant et merveilleux ». (René Char)

Touraine, ma Touraine lointaine, ma contrée soudaine ... Mes souvenirs défoncent la chaleur fertile de l’enfance vivante. Il n’est pas de chiendent avide qui l’étouffe, de courtilières qui l’enserrent, qui la coupent, et d’aveugles taupes qui la creusent en cavernes. Il n’est pas de pluies torrentielles qui éparpillent l’enfance continuelle. les roses roses sans épine me dévorent de senteurs en couleurs. Des coccinelles en promenade s’effleurent. Un chat noir blanc me vole, il miaule, dégringole. Un faisan d’or s’envole. Quelques filets de pluie me dorlotent dans leurs mailles d’argent. Une poussée juvénile de mousserons des prés picote mes joues. La prairie verte mouillée se travestit, de primevères, de pensées de mes pensées.

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Les nuages hydrophiles pomponnent le ciel bleu. L’équidistance mauve orange du crépuscule et de l’aurore, adoucit tous les angles vifs d’aujourd’hui. Elles se retrempent mes paroles parmi la sonorité sonore et la sensibilité sensée de l’équilibre d’une source pure. Scintillent à Vouvray les dorures transparentes qui clapotissent le demi-cristal. Je gratte le tuffeau de mon adolescence, De la poussière blanche, il repousse des Cheverny, des Chenonceau, des petits lionceaux présentés en écrins, des Chaumont suspendus au plafond du ciel, sur la table d la Loire, le long du mur de la forêt. Les levées grises serpentent ma fuite vers les grèves feuillues aux sables de miel devenues des îles de salut. Je me mire dans les manoirs. Une somnolence incisive, précise se régale du Chant des cigales provençales que sont les Tourangeaux ; du rire bien en clair, de l’élégance bien en chair que sont les tourangelles.

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Touraine émoustillante, raisonnable gaîté, fraîcheur croustillante. France des jardins où toujours fleurissent Rabelais, Descartes, Ronsard et Vigny, Courteline et Balzac. France d’Anatole France et de Mado Robin. Il coule de mes lèvres la rivière d’azur de tes printemps intérieurs, de tes paroles estivales J’abrite mes trésors chaleureux au fond des troglodytes, m’enracine dans une télépathie onirique de soyeuse perpétuité sans fissure d’espace temporel. M’auréole ma tourangelle Loire.

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REFUGE

« Quittez le long espoir et les vastes pensées » (La Fontaine) Quand l’incendie éclate au château Je me réfugie à l’écurie Quand l’incendie arrive à l’écurie Je me réfugie sous les gros arbres Que la foudre tombe sur les arbres Je me réfugie vite sous-terre.

DROIT DE RÉPONSE J’utilise mon droit de réponse à votre annonce : Si le Pérou m’intéresse ? Y partir par les Bahamas ? Pour moins cher encore et par jet, par-dessus le marché ? Autrement dit, entre nous soit-dit si le verrou de détresse saute avec vos ananas pour chercher des trésors je me jette sur la place du marché !

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« Et si vous aviez le temps pour naître en cet instant » (Saint-John Perse)

COMME LA TERRE La vie est chère comme la terre nourricière qui vous nourrit un temps peu long La vie est chère comme la terre nécessaire où l’on construit bien des maisons La vie est chère comme la terre qui enterre celui qui dort bien des saisons

SOLEIL O mon Soleil du monde qui miroite les ondes, fais fondre la banquise, tais l’océan en crise, nivelle la tempête, bois les torrents des crêtes, étrangle le tonnerre, étouffe les cratères, retiens les flots en crue, ragaillardis nos rues ! ... Arrête l’avalanche ! Raccroche-nous aux branches !

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« Je me sens lourd de trésors inutiles comme d’une musique qui ne seraient jamais comprise » (Saint Exupéry)

L’INDISCERNABLE La poésie est un message qui ne prend jamais d’âge, la poésie qui souffle la chaleur et la vie, Mais si des fauteurs l’emmitouflent du manteau de la nuit, c’est l’obscur froid, l’indiscernable, frimas impénétrable, Les mendiants de poèmes iront aux sources qu’ils aiment.

MAI

Mai quarante Mai cinquante-huit Mai soixante-huit Jolis mois de mai.

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« Mon âme est une infante en robe de parade » (Albert Samain)

LE SIGNE DE LA VIERGE

En ces temps, sous le signe de la Vierge, il n’y a plus de vierges. Mais pourtant, une vierge très vierge écoutait une cassette vierge dans une forêt vierge et priait Marie-Vierge de ne plus rester vierge. Elle alluma un cierge qui l’enlumina, qui l’illumina. Ainsi, depuis ce temps, forcément excitant, rougit la vigne vierge, sous les fils de la vierge.

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« Un monde uni ou le néant » (Einstein)

LES CRIS

Vive la Corse crie un Corse Tous les Corses applaudissent Vive le Pays Basque crie un Basque Tous les Basques applaudissent Vive la Bretagne crie un Breton Tous les Bretons applaudissent Vive l’Occitanie crie un Occitan Tous les Occitans applaudissent Vivent les Antilles crie un Antillais Tous les Antillais applaudissent Vive la France crie un Français Tous les Français l’avilissent.

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« Les gens intelligents s’adaptent à la nature, les imbéciles cherchent à adapter la nature à eux-mêmes. C’est pourquoi ce qu’on appelle le progrès, est l’oeuvre des imbéciles ». (G.B. Shaw)

LA CHUTE DE L’ARBRE On abat les charmes les châtaigniers les chênes On abat les bouleaux les marronniers les frênes On abat les ormeaux les acacias les hêtres On abat les sapins les peupliers les aulnes. à grand coups d’éclats de voix à grand coups de portefeuilles à grand coups de bourreaux-guillotines à grand coups de bruits pour rien Pour les fabriques standards bénéfiques de plateaux à fruits de sciures de meubles, sans menton, ni front d’agglomérats en portes d’immeubles cimentés pour les fabriques de papier-torchon de papier-journal où s’étalent chiens crevés, sinistres nouvelles petites annonces insignes publicités futiles ...

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Écoutez la stridente hargneuse des scies mécaniques mordantes, cisaillantes, hurlantes, rouspétantes Écoutez les chahuts impassibles des bulldozers défoulant leur puissance de bêtise acharnée Ils destinent un sort final tragique à la forêt ogivale du délice estival morte pour le carnaval des robots et des hommes évanouis de nature écoeurés de verdure Écoutez la peur de détresse de la forêt pudique qu’on assassine qui hurle à la mort qui bute son âme magique sur les engins des croque-mort Au nom d’une planète d’or au nom d’une terre promise il n’y aura plus rien dehors mais que la terre incise Le crime sylvestre condamne l’homme à la truelle pour construire des massifs de béton surarmé des paysages aux visages décharnés des clairières-verrières, cercueils des bourreaux des bois aux arbres de fer au arbres d’acier des futaies rectilignes aux troncs de rectangle des taillis zingués aux tôles aveuglantes des baliveaux en sordides tours marchandes

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On dénude sans pudeur la nature de sa cape de vie verte et d’ampleur élancée On habille sans couleur la nature des treillis du désert, des feuilles de la déchéance En veine d’autoroutes déplatanisées et de grandes surfaces déshumanisées on saigne les artères on se désaltère de sang De vastes plaies sombres grises enveniment la planète écorchée, la planète asséchée L’aubier n’y est plus le coeur n’y est plus Un chêne qui tombe c’est la tombe qui enchaîne Les cimes qu’on décime c’est l’Astre qui s’abîme ... Mais si les repousses crient vengeance sur le béton qui fond ?

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« Fuyons l’orage. Voici venir le temps de vivre Voici venir le temps d’aimer Une île une île qu’il nous reste à bâtir ... » (Jacques Brel)

IL N’Y A PLUS ... Le soleil s’est éteint, il n’y a plus de chaleur solaire Les mines sont épuisées, il n’y a plus de chaleur minérale La forêt est abattue, il n’y a plus de chaleur végétale L’animal est détruit, il n’y a plus de chaleur animale L’homme s’est tu, il n’y a plus de chaleur humaine.

CHOUX O mon Léon, mon chou, mon mignon O ma Léone, ma fleur, cicérone O mon chou, O ma fleur, O chou-fleur

STATIONS O nature sans verdure ! O pollution à profusion ! Des industriels créent des stations d’épuration et des demoiselles créent des stations d’épilation. Apologie de la nature, écologie sans rature ... 30


« L’idée n’est pas au ciel de l’abstraction, mais plutôt, elle monte des terres et des travaux ». (Alain)

SÉCHERESSE L’incendie solaire assoiffe la terre Le paysan voudrait traire les mamelles du ciel qui vitalise la turgescence nourricière pour offrir la vie verte aux animaux du monde pour offrir la vie blonde à tous les blés du monde pour offrir la vie rose à tous les gens du monde

UN PISSENLIT Un pissenlit pisse au lit Il achète trois noix et devient pisse-froid.

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PARIS DESSERT Un solitaire en déprime m’a dit qu’une nuit, il était en quête de figures humaines et de chaleur humaine. Il avait tenté une sortie dans Paris. Mais il se heurta tout de suite au vide humide, obscur et puant de son quartier. Paris désert, Paris mort, Paris Silence. Panne électrique ? Grève électrique ? Attente pesante d’une fin atomique ? Lumières axiales éteintes. Vitrines aveugles. Portes de prison Avenues de cimetières. La lune et les étoiles intimidées se noyaient dans un charivari de nuages bleu-marine. La ville sépulcrale n’était troublée par aucun flâneur, aucun fêtard, aucune voiture. Seul, de temps en temps, un vent insolent tentait de lui donner quelque vie. Par hasard un taxi fonçait dans la nuit. Le promeneur de l’ennui le héla. Sans succès. Un chiffonnier fouillait une poubelle à tâtons, un clochard assis écorchait un mégot. L’homme sans but leur demanda l’heure, sans obtenir de réponse. Le prenait-on pour un fou ? La déprime voûtée opprimait cet être perdu en plein monde. Il comptait ses pas retenait son souffle, tâtait les murs. Les arbres encagés des boulevards se sauvaient. Les immeubles chauves des rues profondes défilaient, immobiles. Et toujours ces relents de la journée nauséabonde ... Paris grouille, Paris fourmille, Paris circule, Paris hurle, Paris s’amuse ... paraît-il. Mais Paris dort, Paris meurt ... Dans la tête d’un solitaire, malade de la peste moderne.

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« Auprès de mon arbre, je vivais heureux »

(G. Brassens)

HISTOIRE DE PINS Je n’ai plus d’essence pourtant je résine bien dit le pin Tu n’as plus de sens partout tu lésines bien dit l’autre pin Tu perds le sens du pain bon sang de bon sang prenons le train

AVEC DES FLEURS

Allez-vous donc saisir ? Voici la fin des fleurs. Et pour vous faire plaisir Je vous le dis avec des fleurs achetées à crédit.

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« Bonheur, je ne t’ai reconnu qu’au bruit que tu fis en partant ». (Radiguet) LES DES Errare humanum est L’usine se dessine, la cime se décime La racine se déracine, la plume se déplume La mode se démode, la forme se déforme La terre se déterre, le déchet se dessèche Les dés en sont jetés. Alea jacta est !

LE PAYSAN NAÏF Le paysan naïf s’en va cueillir des champignons en regardant l’avion qui lance des champignons. Le paysan naïf s’est fait cueillir par un champignon lancé de l’avion en ramassant des champignons

AU CIEL - Au ciel, tu me le rendras - Sous quel ciel ? - Au Septième - Prenons l’ascenseur - Et pourquoi ? - Pour l’amour du ciel ! 34


« On est seul aussi chez les hommes » (Saint-Exupéry)

EST-CE QUE ... Est-ce que la tour est pointue, la maison carrée le château fortifié, le domaine clôturé, la plage réservée, la forêt interdite, la pelouse défendue, la mentalité fermée ? Est-ce que La Terre est ronde, le monde est monde ?

ROSE Rose merveille, du destin tu pleures fanée de chagrin J’aimais ta corolle toujours qui s’offrait au jardin d’amour Sans pétale de roses que mon coeur est morose !

LES SANGLES Les sangles longues des violongues percent l’haleine de puanteur tout l’automne 35


à Clément Benoît (1906-1980) « Je ne sais pas pourquoi la route qui me pousse vers la cité a l’odeur froide des déroutes ». (Jacques Brel) LE CYCLISTE A ma Dame Nature Je fais belle figure. Je suis gai comme un roi. Mon vélo fait la loi Dans toutes les campagnes, Dans toutes les montagnes. Les oiseaux je regarde, Ca et là je musarde, Et jamais ne me fâche. Au bord du clair ruisseau, Je bois et fais des sauts. Je prends mon casse-croûte, La pomme mange toute, Puis à la belle étoile, Je me sens loin des toiles, Loin des bruits de la ville, De la vie qui fourmille. Le matin, je prends l’air, Et sans plus de mystère, Avec Petite Reine Mon sang court dans mes veines Vers Toulouse et Izards (1), A mon gré au hasard, Des chansons plein la tête Et le coeur tout en fête. Je retire mon chandail Et retourne au travail. 36


« Rien n’est plus vain que de faire les forts devant l’univers - Méfietoi des règles de fer, elles sont trop droites ». (H. Petit)

CA FILE

Un coureur file plus vite qu’un marcheur Un cycliste file plus vite qu’un coureur Un automobiliste file plus vite qu’un cycliste Un aviateur file plus vite qu’un automobiliste Un astronaute file plus vite qu’un aviateur La lumière file plus vite qu’un astronaute Sans lumière On ne filera pas si vite.

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« Un affreux soleil noir d’où rayonne la nuit » (Victor Hugo)

BRUME SUR LE LAC

Vogue la barque nocturne au clair du brouillard lunaire Environnement aveugle Ensevelissement assourdi dans la pénombre cotonneuse Imaginations fantastiques Hallucinations délirantes Malaise horrible Frissons d’épouvante AVENTURE AFFOLANTE Râles de peur. Des puissances obscures le happent au fond des noirceurs aquatiques du lac impavide.

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« Les montagnes toujours ont fait la guerre aux plaines » (Victor Hugo)

LE CANIGOU

Le Canigou fut une immense vague d’une mer en tempête. Survint la période glaciaire où il fit très très froid : plusieurs degrés en-dessous. La vague s’est glacée, pétrifiée, Un chien de mer la recouvrit de pierres et en fit une montagne. La preuve : regardez le sommet. Vous y verrez encore la glace. Il y aurait même la pierre Saint-Martin du Canigou

ROYAUMES Au royaume des aveugles, c’est le monde du noir, Au royaume des sourds, c’est le monde du vide, Au royaume des voyants, c’est un tout autre monde, Un monde aveuglant, assourdissant.

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OU VA-T-ELLE ?

Où va-t-elle cette fillette Aussi belle qu’une violette ? Cueillir une fleur de bonheur Qui va s’ouvrir dans son coeur Respirer la vie sans arrêt Sous les cimes de la forêt. Se rafraîchir à sa guise A la fraîche source des bises, Chercher une joie sans crainte Dans les caresses les étreintes. Vite courir avec ardeur Sourire enfin à la douceur. Va vite, va vite Fillette Aussi belle qu’une violette !

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« Et l’école du monde, en l’air dont il faut vivre, Instruit mieux, à mon gré, que ne fait aucun livre ». (Molière)

MONTAGNE D’ARIÈGE La perle de cette journée d’été fut, sans conteste, l’escalade vers Larcat, sous un soleil tamisé. Un vent léger faisait bruire la chevelure des acacias accrochés aux pentes. Les champs de céréales dessinaient des îles d’or sur la verdure de la montagne basse et de la vallée. La montée se fit à bonne allure, mais nous nous égarâmes dans un petit labyrinthe de sentiers, nous aboutimes dans un champ de luzerne, puis dans une vigne. La gentillesse d’un paysan nous dépanna. En cours de route, cueillette de quelques fleurs rares et de pierres dignes, coup d’œil sur les rochers. Brève halte, pour une vision panoramique de la vallée : le village d’Aston et son clocher faisant l’appel de ses maisons aux toits roses, l’usine hydro-électrique nous semblaient de mignonnes miniatures. Les véhicules roulant sur la route en lacets ressemblaient à des modestes jouets d’enfants. Absorbés par la puissance monstrueuse et charmeuse d la montagne, nous avions l’impression très nette d’être des surhommes, fiers de notre pouvoir de considérer les choses et la vie d’en-bas, émus de l’amitié portée à la nature. Larcat enfin ! Trois kilomètres avalés depuis le départ. Un bref arrêt devant le parvis de la petite église dont les cloches nous rappelaient chaque demi-heure une présence humaine coincée dans l’immensité rugueuse et verte. Une visite à la fontaine, où nous succédâmes aux chèvres et à un cheval, pour désaltérer nos gosiers asséchés par l’effort. Une conversation avec un brave vieillard rocailleux, pour nous apprendre que Larcat vivait de quatre-vingt dix vieilles âmes attachées à leurs monts et vallées de naissance. C’était en juillet 1960 ... Depuis ? 41


« La rose naît du mal qu’a le rosier, mais elle est la rose ». (Aragon)

LE VIEUX CHÊNE Le vieux chêne s’est fait sur le monde défait. Le vieux chêne abattu, le monde s’en est tu.

AIR L’air à Fabas a tout prévu pour vos voyages à Bec-sur-Mer. De l’air ! pour vos voyages à Sec-sous-Terre. De l’air !

CAP Cap sur le Soleil, Maroc et Sud Marocain ! Tape sur la bouteille, mon roc, mon duc, mon coquin !

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« J’ai juré de vous émouvoir de colère ou d’amitié, qu’importe ! » (G. Bernanos)

CE N’EST PAS POUR DIRE Ce n’est pas pour dire j’ai envie de rire Toute la planète vit sous le gris du printemps, sous la neige d’été, sous le bleu de l’automne, le soleil de l’hiver, dans les forêts de blé et les champs de forêt, les villages surpeuplés, les villes désertes, dans les fleurs de béton, les laves de bitume, dans les rivières qui s’enrhument, le vent qui fume. La liberté existerait en prison, la nature serait une prison, Nous n’avons plus d’amis, mais bien peu d’ennemis. Les riches aident les pauvres en vendant leurs vieilleries, tout en faisant bon marché de leurs armes, Mais la guerre prépare la paix, paraît-il. L’argent ne compte plus pour quiconque, sauf pour ceux qui en ont. Tout le monde ne mange pas sa faim chez les crève-la-faim, les trotte-misère.

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Mais le pétrole s’épuise. La pollution pue. Voyages sans retour - Mais futile angoisse. Les paysages gris se lunifient en attendant que des engins de mort statuent sur leur sort ... Pourquoi donc ces mimiques de croque-mort nus, statufiés ? Ce n’est pas pour dire, j’ai envie de rire.

L’HIVER

Se lève un pont-levis sur les secrets de vie C’est le gel à pierre fendre Tous les glaçons s’amusent à s’agripper se pendre La neige roucoule en muse sur les bêtes amies sur les hameaux enfouis

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« La même génération a vu disparaître le feu, la voile, le cheval, c’est-à-dire une immense partie de la vie de l’humanité » (H. Petit)

VIEILLE MAISON

Vieille maison de paysan aux vagues de pierres à blanche permanence aux canaux de toit bossu aux tuiles moussus aux noueuses poutres patinées de vie arborescente aux dalles de terre fumées usées par les sabots des aïeux aux façades présentes embrasées de vigne-vierge rouillée enlacées de lierre secret Vieille maison de paysan comme tu recultives ta jeunesse séculaire ta rusticité intime ton âme terrienne sous la truelle et la cisaille des artisans de la campagne

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« Et la fête dura tant qu’le beau temps Mais vint l’automne et la foudre » (G. Brassens)

IL PARAIT Il paraît que les vacances sont moins chères avec des vols spéciaux Il paraît que la bectance est moins chère avec des oignons spéciaux Il paraît que la jouissance est moins chère avec des moyens spéciaux Il paraît que la souffrance est moins chère avec des services spéciaux.

CIEL D’ÉTÉ

Une dentelle sylvestre noire verte grise ourle le ciel absent festonne la plaine napperonne les blés mûrs dépelotonne au passage le coton flou des nuages blancs, qui se défilent qui s’étagent se dévident 46


« Devant une flamme, dès qu’on rêve, ce que l’on perçoit n’est rien au regard de ce qu’on imagine » (G. Rachelard)

LA FOUDRE

Le vent hurle, le sable nuage, des torrents pleuvent sur la glèbe accueillante. Les éclats de tempête brutalisent le miroir de la route. Le giron de la plaine reçoit les ruisseaux fous. Les blés titubent et se couchent, enivrés. Les arbres blessés claquent des branches tirent avec furie sur leurs racines, comme pour prendre la fuite. Les fleurs des champs, têtes baissées, pleurent doucement de honte d’avoir perdu leur beauté. Les herbes tremblent fébrilement, toute plante se plie et supplie. Les troupeaux s’électrisent et se paralysent dès le coup de foudre, par peur d’un retour de flamme.

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« Il faut croire au progrès? Et c’est peut-être une de nos dernières naïvetés » (J.P. Sartre) LES USINES

Pour faire passer le courant, il existe des usines à bois, des usines à charbon, des usines à mazout, des usines à vapeur, des usines à terre, des usines à mer, des usines à soleil, des usines à hommes, des usines à atomes crochus.

DÉPLUMEUR Automne souffleur déplumeur Les arbres pleurent tristes larmes sur un tapis multicouleurs où le vent balaie son vacarme.

PÉTROLE Le pétrole s’épuisera bien un jour sous la terre sous la mer Le pétrole s’écoulera bien un jour sur la terre sur la mer. 48


« Conquérir la nature, lui arracher ses secrets, s’en servir au profit de l’humanité » ... (Claude Bernard)

DOUCEURS Qu’il est doux d’entendre les jets osés des moteurs ! On en pleure à se fendre et la tête et le coeur. Qu’il est doux de humer les odeurs excitantes des autos tant aimées ! Caresses enivrantes ! Qu’il est doux de sentir les cheminées d’usines ! Panaches à ravir O parfums de benzine ! Qu’il est doux d’assister à la construction grise, béton vite à couler dans le record qui brise !

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Qu’il est doux de scruter un immeuble un building : O blancheur de la craie qui noircit le standing ! Qu’il est doux de jouir d’une sortie d’école et d’usine où se mire la balade frivole ! Qu’il est doux d’admirer l’allure régulière des tracteurs sur les raies de la plaine si fière ! Qu’il est doux de passer l’océan de nos plages, Solitude qui sait vivre en foule et bien sage ! Qu’il est doux d’écouter le mur du son qui claque, le son des murs crouler dans le sang, dans les flaques !

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« Il y a la poésie du soleil et celle de la brume, de l’espoir et du regret, la poésie de la découverte et celle de l’habitude, de la mort et la vie, du bonheur et du malheur » (G. Pompidou)

LA TOUR ET LE VOILIER Ma solitude est une tour d’ivoire Où je suis triste prisonnier sans gloire. J’essaie pourtant tous les jours d’en sortir, Pour voir le visage de l’avenir. Mais les hautes cimes transpercent mes yeux Et les lourdes nuées écrasent les cieux. Mon élan se brise sur la muraille, Mon bel espoir se meurt dans la grisaille O joli voilier de l’onde timide ! O jolie fille et tes doux yeux limpides !

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« Mon corps n’en fait qu’à sa tête » (Marcel Achard)

LE SOUFFLEUR

Automne omnicolore en feuilles qui tapissent le sol d’écueils ... Rideaux de squelettes charmeurs : quel bel ennui pour le souffleur !

A VENDRE Maison à vendre Terrain à vendre Primeurs à vendre Eau claire à vendre Caveaux à vendre Femmes à vendre Vie sûre à vendre

Voiture à vendre Cheptel à vendre Fruits mûrs à vendre Air pur à vendre Commerce à vendre Âmes à vendre Mort dure à vendre

APRÈS - Après ce bon vin d’Alsace, tu prends de la race - Que veux-tu que ça me fasse ? Tu me glaces.

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« Se dépouiller, c’est vivre. Chaque moment emporte des pétales de vie ». (V.G. Calderon, Pérou)

SÉISME L’ogre simiesque des abysses sismiques émerge des gouffres sinistres, par moqueuses escalades fuséines et s’attaque par saccades carnavalesques à l’échelle humaine de Richter, Qu’il brise en charpies ridicules. Il s’abat, se cramponne et se vautre sur le Pérou du péril fou. Fauve qui égorge sa faim, il tranche, retranche sa terrestre proie fascinée. S’empiffre des monts en croûtes doubles. Déchire en obscures dentelles les plaines fendues. Dessoiffe son avide cynisme. Court tarir rivières et puits. Inonde de boue nauséabonde les lacs. Aspire l’eau dans le fracas des claquements de sa langue et de ses dents. Assaisonne son progrom de ripailles à la sauce piquante humaine. Prend son dessert d’enfants à la sauce sanguine.

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Le monstre orgiaque, tel une hyène pleine de haine, enfouit ses minables reliefs squelettiques pour les renflouer, et qui sait, pour les flairer plus tard. Seules pauvres traces gisantes : Terre et pierres entassées, éparpillées, émiettées, villages et villes en ruines de soupe fumante, paysage d’abomination nagasakardes de dégoûtation excrémentielle ... Et le séisme épuisé de goinfrerie, pris de tremblement de terre hoqueteux, encore suspendu au fléau de ses menaces, s’estompe vers l’océan sauvage, s’engloutit pour la sieste assouvie. Son regard fulgurant s’éteint comme un feu qui couve sans artifice. Les hurles du cataclysme se sont tues ... C’est le silence, la nuit, le désespoir sur le Pérou sans Pérou. Défaite la vie Après le cric-crac des mortes secondes grêlant sur les cicatrices panoramiques d’un Désunivers violé.

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« Aimiez-vous la muscade ? On en a mis partout » (Boileau)

REMONTEZ !

Remontez le temps à partir de huit mille francs Les circuits d’Afrique vous conduiront au coeur du dépaysement A plusieurs siècles de vos préoccupations quotidiennes. Remontez le courant à partir du mi-versant Les biscuits du risque vous briseront le coeur de désenchantement en plusieurs pièces de déveines sensations éoliennes.

LA FLÛTE

Les notes fluettes de la flûte glissent fines sur les vitres qui transpirent de plaisir

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« Où il y a beauté, il y a pitié, pour la simple raison que la beauté doit mourir ». (W. Nabokov)

UNE ROSE DE SONGE Si j’étais une rose rouge longue les gens me sentiraient les gens m’admireraient les gens me garderaient dans un bain de cristal On me contemplerait de loin en me touchant des yeux pour ne point flétrir ma beauté ma fragilité ma délicatesse, mon allégresse Faner serait flagornerie Mourir ferait peur à la vie Et pourtant, par un triste matin mes pétales pleureraient ma peine et affligeraient ma tige en son cœur Alors on me remplacerait par une rose rouge longue pour que refleurissent les songes de tous les soliflores.

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« Jeunesse ne vient au monde Elle est constamment de ce monde » (Paul Eluard)

LA CHANSON DU CANIGOU On s’amuse comme de vrais fous Sous les cimes du grand Canigou On joue à de belles amusettes Sous les cimes du grand caniguette Canigou Canigou Caniguette. On revoit la chèvre et le gros loup Sous les cimes du grand Canigou Canigou Canigou Canigou A bas le loup vive la chevrette Sous les cimes du grand Caniguette Canigou Canigou Canigou On se raconte des historiettes Sous les cimes du grand Caniguette Canigou Canigou Canigou Main dans la main on cueille le houx Sous les cimes du Grand Canigou Canigou Canigou Canigou On joue à de belles amusettes Canigou Canigou Caniguette.

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« Parlez-moi de la pluie et non pas du beau temps Le beau temps me dégoûte et m’fait grincer les dents Le bel azur me met en rage » (G. Brassens)

L’ORAGE

Fièvres heures de braise, la nature nous pèse : glèbe entière suante atmosphère buvante. Toute plante s’affale et attend la rafale, les bêtes bavent, tiquent, les mouches les piquent. Le chien dort. La volaille presse la mitraille, le coq se croit crûment encor le commandant. Le ciel a sali son visage d’épais sombres nuages, il pleut, le ciel se fige un coup de vent voltige. Un brusque éclair sillonne un ciel qui tourbillonne C’est le tonnerre il roule en ce monde qui croule. Journée de déluge, chacun cherche un refuge, l’orage écarlate ronchonne crie éclate. La pluie verse, s’affole en ruisseaux et rigoles. Des cordons, de l’étang, vers le ciel rugissant, se dressent s’élancent : fluides fulgurances ! Ces gouttes sur le Loir bondissent sur la moire. Le vent gonfle ruse, sur la plaine s’amuse à voir les blés couchés, les bleuets ébréchés.

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La traînée de feu gronde une gerbe en flamme inonde, la foudre au loin descend sur une ferme en sang, Puis ... c’est le silence sur le village en transes Des fraîcheurs sereines parfument la Touraine, La colombe roucoule, les bêtes vont en foule, l’arc-en-ciel rayonne d’un sourire en couronne, console la nature de ses peines si dures ... Le monde est épatant à vivre par beau temps.

TOURNANTES

Les Baléares : une plaque tournante au soleil, Le bas des arts : une flaque tournante sans oseille,

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« Surpris au large par un mauvais coup de vent, alors qu’il barrait un dériveur léger, il avait réussi à calmer la mer en lui donnant du bromure » (Jacques Sternberg)

O PLUIE CHARMANTE O pluie charmante, ma chère amante ! Tu m’as fait quitter la rocaille du Midi hostile à tes mailles, Tu me fais vivre en Arcachon des fols jours si folichons ! Ma chère amante, O pluie charmante, Tu sembles boire l’océan où tremble de froid mon séant. Tu me picotes sur la plage illusion de mon corps en nage ! O pluie charmante, ma chère amante ! Ce cher soleil mouillé de haine, tu le condamnes à verveine. Tu me laisses chaud dans ma couche, O écossaise o triste douche ! Ma chère amante, o pluie charmante ! tu éclates la nuit d’orage sur ma penaude envie de rage, Assouvis ma soif de vengeance ! Emballe mes chères vacances ! 60


J’AIME J’aime le pain j’aime le vin j’aime le ciel j’aime le miel j’aime mon père j’aime ma mère j’aime la bonne chère j’aime les belles chairs j’aime l’air j’aime la mer j’aime les bois j’aime leurs lois j’aime les bêtes j’aime les fêtes je ne veux point que soit défait tout ce que le Bon Dieu a fait

ÉCLAIR Le brun des embruns inonde la blonde dans une source claire de son amour-éclair.

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« Stupeur sacrée ! la preuve se fait par les abîmes ». (Victor Hugo)

PRINTEMPS PASCAL Renaît la nature hivernale au printemps, comme resurgit l’Humanité Pascale de ses immortelles cendres, après ce ras de marée cyclonique qui a balayé et arasé les massifs de turpitudes, asséché les fleuves de cruauté, abattu les fabriques d’or et d’argent, enterré les maisons hantées, écrasé toute animalité sismique ... Lunatique planète lunaire aux sables de neige ! Existerait-il un monde si calme, si clair, après la tempête des instincts sauvages ? Serait-ce une mortelle turbulence qui plane sur la terre en un vol de colombes transparentes ? D’où vient cette douce brise qui souffle, telle une âme, sur ce désert de silence ? D’où vient cette lumière galactéenne qui éclaire en bleu, jaune ou rose l’astre humain comme un globe ogival ? D’où surgit cette lumière manichéenne qui ressourcerait un soleil tout jeune ? Un soleil ne se vautrant plus sur le rayonnement des cœurs. On dirait une revenue de la vie !

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Des voix lointaines murmurent, puis s’exhalent des vulcanités profondes. Des chants de l’unisson se fredonnent dans les failles du cataclysme, puis jaillissent, clairs et purs comme une symphonie de joie mondiale ... Domine en épicentre un cri triomphal : concerto vocal qui s’organise ... Une forêt de mains champignonne et ondule à la tige des bras, au moindre bruissement du vent : on dirait une immensité de blé qui sonnerait déjà l’heure de l’été. Sur toute la vastité superficielle, bourgeonne une foule de têtes qui fleurissent vite en visages enluminés d’espoirs blonds. Les yeux émus écoutent ces feux d’artifice. Émergent soudain les corps qui poussent, qui s’élèvent, tels des glaïeuls semés de la veille. Les têtes contemplent et rient. Les bouches s’adressent des baisers, des paroles. Les mains se tendent par poignées. Les corps oscillent, les jambes s’élancent. On s’embrasse, on chante, on s’enlace, on danse, en un choeur innombrable ...

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Naissance de l’Homme et de la Femme. Renaissance de l’Enfant. On cherche le Bourreau, assassin de l’humanité, mais auteur du Renouveau. Il n’y a plus de bourreau, il n’y a plus d’assassin ! Le Bourreau s’angelise, après avoir tué les eaux crématoires, les torturatoires, les fours à baignoires, les boîtes de conserves et de concentration, les nerfs de la guerre et la guerre des nerfs. L’Humanité pactise et se pascalise dans une forêt de gui et une marée de roses. La Paix d’Amour nous est donnée d’un Printemps tout neuf. Sonnez pascalines clarines ! Rythmez vos hymnes à la joie ! Chantez l’Amour sur l’Univers qui s’arborise vers le Ciel ! Égrenez l’Éther de la Vie ! Saupoudrez de Paix notre Terre !

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« Il faut oublier. Tout peut s’oublier Qui s’enfuit déjà Oublier le temps. Des malentendus Et le temps perdu » (Jacques Brel)

DAHLIAS ROSE La rose serait la plus belle des fleurs. Le dahlias serait la plus lourde des fleurs. Pourtant je préfère le dahlias généreux ce soleil sans mystère ni foyer épineux

TOUT LE MONDE Le ciel n’est pas bleu pour tout le mode Le soleil ne brille p as pour tout le monde Le vent ne souffle pas pour tout le monde L’eau ne coule pas pour tout le monde Le dernier instant seul passe pour tout le monde

DÉFINITIF Le mètre carré à Billancourt ne bouge pas d’un pouce. Plusieurs mil francs. Ferme et définitif. Les petites carrées à Clignancourt ne poussent pas des bouges. Eau, gaz absent. Ferme-là ! C’est définitif. 65


« Il est affreux de revenir, dans les couleurs de l’avenir, à tout ce qu’on a détesté dans le passé » (Jean Rostand)

ÉTRANGLEMENTS Étranglements de gosses Cruels moments atroces folle désaffection Étranglements de femmes dans une rue infâme après une correction Étranglements de chats que l’enfant ensacha pour la vivisection Étranglements de rues par une foule accrue en surexcitation Étranglements du monde qui a fait d’une ronde une révolution Étranglements d’esprits par simple parti-pris d’abjecte suggestion Étranglements du temps c’est un simple accident de la circulation 66


« Tuer est la loi parce que la nature aime l’éternelle jeunesse. Elle semble crier par tous ses actes inconscients : Vite, vite, vite ! Plus elle détruit, plus elle se renouvelle » (Guy de Maupassant)

BRETAGNE Océan diabolique, Tu joues à qui perd gagne Contre cette Bretagne Ton épouse mystique. Quand la marée est haute, Quand la marée est basse, Et toujours tu harasses et effrites la Côte. Ou bien tu noies la roche Sous les flots de ton flux, ou bien sous le reflux, Tu rabotes accroches. Tes vagues de velours lèchent traîtreusement, Cynisme d’un amant des granitiques jours ! Tes écumes brutales ont des gestes de pieuvre. O bavantes manoeuvres ! Pupilles infernales !

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Découpe donc ciselle, creuse de trous sauvages. Va ! Assouvis ta rage sur la rive rebelle ! Jette tes coquillages, Algues et goémons, Carcasses de poissons, bateaux sur le rivage ! Sème tes récifs ! Sein, Ouessant l’Ile-Belle Sont des fleurs immortelles sur ton corps incisif. La Terre prend ton sable et colmate les brèches, Sa force est toujours fraîche et sa vie imprenable ! Regarde ta victoire ! Quiberon puis Bréhat sont devenus les bras du continent le soir. La Bretagne grandit tout en cassant ses dents et tes excès violents font qu’elle rajeunit.

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« Il faut que j’entoure d’une palissade mes paroles et ma doctrine pour empêcher les porcs d’un pénétrer » (Nietzsche)

ANNONCE Il est annoncé pour vos voyages d’affaires : ne faites plus figure de touristes. Je suis enfoncé dans un village pur d’air, fais de caricatures de touristes.

VILLAGE DE VIE Vie germinale Village natal

Années puériles Berceau de famille

Vie terminale Village fatal

Années d’argile Caveau de famille

LA NATURE Certains se beurrent avec la nature D’autres dans la nature déposent leurs papiers à beurre Chacun fait son beurre A chacun sa nature

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« L’homme se découvre quand il se découvre avec l’objet » (Saint-John Perse)

LE CHÂTEAU D’EAU

Elle se dresse en sourdine lointaine, Cette tour soudaine à large tête d’angle, coiffée d’un chapeau rond pointu. Elle surgit des épaules étirées de la forêt bleue, guirlande pour la poitrine offerte de la plaine verte, Elle quitte l’étui des ténèbres pour poignarder le coeur ignifère du ciel, où une boule en sang, rompue par le fil net horizontal, signe une traînée rouge auréolée d’une plaie vive. Une plaie pudique s’irradie, se nuage de dentelle-gaze. La nature aplanie par le silence gris de la nocturne absence crie sa douleur alourdie

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aux clochettes rosées crépusculaires, fines fleurs tranquillisantes, à l’envol des corneilles qui s’affalent sur l’angélus émietté. Le clocher de l’église bistourise les blessures célestes, oublie le château d’eau ...

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« La vie devient bonheur lorsqu’un homme existe Comme un monde que personne, jamais, ne répètera dans l’infini des temps » (Professeur Paul Grassé)

RIPOSTE

On transporte par camions des roses ions à nos portes On dispose des nations par fission des ions de roses Qu’on riposte aux souillons par les ions qui accostent qu’on riposte ou sinon ... les avions d’holocauste !

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« Il est assez puni par son sort rigoureux ; Et c’est être innocent que d’être malheureux » (La Fontaine)

PIQUE-NIQUE Après-midi d’été sur la rive du fleuve endormi, à l’ombre des saules-rieurs. Partie de pêche en silence enthousiaste. La père, professeur de pêche. La mère, spectatrice de pêche, Le frère, élève de pêche. Le benjamin, préparateur en vers à pêche, en mouches à vers, en vers-sauterelles ... Pique-nique du midi : Tomates en rondelles à l’ail. Tranches de saucisson à l’ail. Jambon du pays de l’ail. Thon au naturel ou sardines à l’huile. Fromage aux fines herbes et à l’ail. Pain de campagne à odeur d’ail. Pommes-reinettes- Pets de nonnes. Sieste verte sous les ramures frôlées par le vent du soleil, Repos et rêverie, les yeux plongés dans le ciel ourlé de bleu ... Soudain, un ordre humide et vaseux jaillissant de la litière paternelle ! - « Si nous remontions en ligne ! ... » 73


Chacun, vers la rive, s’élance, vers l’onde qui l’appelle, s’élance. On arme les lignes. On lance les lignes, On se tait. On observe - On se regarde, C’est le silence. C’est le brouillard, en attendant l’éclair du bouchon. On se concentre. On s’impatiente. On invective. On relance. La ligne résiste. Le frère insiste ... Serait-ce enfin une prise ? La prise, qui, derrière lui, hurle sur la berge ? Hélas, non ! Catastrophe des rêves tombés à l’eau : le nombril du benjamin carapaçonné, adroitement hameçonné. Piqueniqué par l’hameçon, Benjamin se panique. Fin d’après-midi d’un saule. Le père s’applique, à son fils explique et le nombril lui dépique. Le frère les lignes démêle et du nez pique; Des piques, la mère lance contre l’hameçon du pique-nique. Une pêche sans hameçons et sans façons, elle exige ...

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