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un autre regard sur les médias
2015
DOSSIER DO R
ENQUÊTES ENQUÊ UÊTES & ENTRETIENS UÊ ENTR TRET TR ETIENS ET
Ô secrets Ô transparence
Marsh hall McLuhan, McLuhan, Marshall Pierre Schaeffer, Nollywood, L’avenir de la télévision linéaire, Vice News, Twitter…
Les pouvoirs, les médias & les lanceurs d’alerte
avec Giani Vattimo, Jorge Lozano, Florence Hartmann, Bruno Patino, Dominique Farrugia, Antoine Peillon, Louise Merzeau…
Michele Salati, Illuminés pour la liberté d’expression Ce reportage montre quelques-uns de ces milliers de jeunes qui ont occupé entre le 28 septembre et le 11 décembre 2014 plusieurs rues et places du centre financier de Hong Kong. Leur principale revendication était d’obtenir des autorités et de Pékin que l’élection d’un chef de gouvernement en 2017 se fasse au suffrage universel, selon les standards internationaux. Ces manifestants, au travers de leurs téléphones portables, donnent corps à la liberté d’expression, explique Salati : « Chaque visage illuminé devient un symbole de la volonté de partager cette révolte avec le reste du monde. Le téléphone n’est plus seulement un outil de communication, ou un signe de statut social, mais plutôt une arme aux mains du peuple pour faire connaître ses opinions à Hong Kong et en Chine où la liberté d’expression est souvent limitée. » À ces messages répondaient les messages laissés sur place par les sympathisants sur de simples Post-it. Michele Salati, Italien actuellement basé à Hong Kong, mène des travaux personnels (photos et vidéo) parallèlement à sa carrière de directeur artistique dans la pub (actuellement au sein de JWT). Son travail a fait l’objet d’une exposition au cœur de la zone occupée d’Admiralty, avant que la zone soit vidée par la force le 11 décembre.
Pour la suite, nous vous donnons rendez-vous sur inaglobal.fr
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É D I TO
Il serait possible de voir une pointe d’ironie dans le choix de la transparence comme thème de ce postpénultième numéro de la revue. Après tout – les auteurs du dossier le soulignent chacun à leur façon –, la transparence ne se laisse pas facilement appréhender : ce serait dans le meilleur des cas une vitre, ou même un vide, qui ne se voit pas et laisse à découvert le paysage qui est derrière. Ne disait-on pas de certains journaux de combat qu’ils devraient disparaître le jour où la société idéale serait en paix, donc transparente à elle-même ? De même, le jeune Marx ne pensait-il pas que l’État lui-même devrait dépérir une fois réalisée la société sans classes ? Nous n’en sommes pas là. En réalité, plus on parle de transparence, plus l’opacité semble grande, et surtout plus cette opacité se fait elle-même transparente, de plus en plus difficile à déceler. Aux grands secrets de jadis se sont substituées des myriades de déclarations et de demi-vérités ; après la langue de bois vient la langue de coton. Et le voile d’Isis, une fois levé, ne laisse pas voir le soleil et la nature d’Isis, mais un autre voile qui leurre celui qui regarde… Les médias, doit-on le rappeler, ont pour but non pas la transparence (les journalistes ne sont pas assez naïfs pour croire cela possible), mais la vérité ou plutôt des vérités… Vérités fragmentaires, imparfaites, provisoires, militantes si l’on veut, mais vérités tout de même. Ils ne donnent pas à voir tout, comme le prétend l’idéologie de la transparence, mais offrent certaines clés pour comprendre le monde. 3
É D I TO
C’est ce que Lamartine, dans un texte oublié intitulé Sur la politique rationnelle, appelait « la démocratie de la parole ». Car le poète du Lac, dans son rôle d’augure, voyait bien l’essor à venir des journaux et prévoyait même nos réseaux actuels [en 1831] : « Avant que ce siècle soit fermé, le journalisme sera toute la presse, toute la pensée humaine ; depuis cette multiplication prodigieuse que l’art a donnée à la parole, multiplication qui se multipliera mille fois encore, l’humanité écrira son livre jour après jour, heure par heure, page par page, la pensée se répandra dans le monde avec la rapidité de la lumière ; aussitôt conçue, aussitôt écrite, aussitôt entendue aux extrémités de la terre, elle courra d’un pôle à l’autre, subite, instantanée, brûlant encore de la chaleur de l’âme qui l’aura fait éclore ; ce sera le règne du verbe humain dans toute sa plénitude ; elle n’aura pas le temps de mûrir, de s’accumuler sous la forme d’un livre ; le livre arriverait trop tard ; le seul livre possible aujourd’hui, c’est un journal. » Lamartine avait raison : presque deux siècles plus tard, les médias sont devenus le lieu de « toute la pensée humaine » et ils « brûlent de la chaleur qui les fait éclore ». Aussi n’est-il pas absurde de s’interroger sur leur omniprésence comme sur leur impuissance. Comme le souligne ici Jorge Lozano, l’ère de la transparence signe en quelque sorte leur défaite. En faisant système, les médias ne participent-ils pas – malgré les efforts de certains journalistes – à cette nouvelle opacité de la parole ? Philippe Thureau-Dangin rédacteur en chef d’Ina Global 4
Pourquoi j’ai quitté Twitter Jean-Noël Lafargue — p. 11 Farrugia : mes succès, mes échecs François Viot — p. 13
sommaire
Le web est mort ? Pas vraiment Zachary M. Seward — p. 15 Clause de cession : faut-il la supprimer ou la conserver ? Guillaume Fischer — p. 17
O U V E RT U R E
interventions
Le native advertising, un poison pour la presse en ligne Luciano Bosio — p. 18 Choisir le PDG de France Télévisions Marc Pellerin — p. 20 Les périlleux enjeux de l’OTT Christophe Martin-de Montagu — p. 21
p. 10
Le trimestre médiatique Aurel — p. 10, 15 et 22
I N A S TAT
U SAG E S
La culture dans les JT
La télévision linéaire est-elle soluble dans le numérique ? Bruno Patino
p. 24
p. 34
Pourquoi les médias n’aident pas les lanceurs d’alerte Jean-Marc Manach — p. 84
Nous vivons dans un monde post-orwellien Armand Mattelard & André Vitalis — p. 92
DOSSIER
Ô secrets ! Ô transparence !
La transparence fait aussi partie du spectacle Antoine Peillon — p. 100
Ce que révèle le phénomène WikiLeaks Jorge Lozano — p. 108
p. 46
Les avatars du mot transparence Ophélie Hetzel — p. 52
La télévision, fenêtre ouverte ou glace sans tain ? Marie-France Chambat-Houillon — p. 60
Des consciences au secours de l’intérêt général Florence Hartmann — p. 68
La technique n’a pas tenu ses promesses de liberté Gianni Vattimo — p. 78
P O RT F O L I O
Nollywood, lieu sensoriel Guy Calaf p. 118
© Crédits photos voir pages intérieures.
ENTRETIEN
MÉDIAS
Comment le web redéfinit la notion de vie privée Antonio A. Casilli
VICE success story de la contre-culture Émilie Laystarie
p. 138
p.148 xx p.
R É S E AU X S O C I AU X
ARCHIVES
De la face au profil : l’aventure numérique des visages Louise Merzeau
Marshall McLuhan vs Pierre Schaeffer ou quand le message ne passe pas
p. 156
p. 166
inter ventions 10
I N T E RV E N T I O N S
certains des projets professionnels d’envergure. Outre des amis, je me suis aussi constitué un public – de rieurs, essentiellement, puisque j’aime bien distraire. Je le sais, car après mon départ, j’ai reçu un grand nombre de message de personnes qui me disaient regretter mes tweets quotidiens. Moi-même, bien sûr, j’ai participé de l’audience de nombreuses personnes qui m’ont passionné par la qualité de leur humour ou par le sérieux de leurs réflexions. Ce sont les préoccupations féministes qui ont commencé à me peser, sur Twitter, au moment du débat de la loi Taubira sur le mariage dit « pour tous ». Il n’y avait pas de raison que ces questions me posent problème, puisque je me veux un soutien du féminisme, sans pour autant avoir souffert moi-même de l’organisation patriarcale de la société, et un défenseur des droits des homosexuels, notamment en ce qui concerne le mariage. Comme chacun se crée la timeline qui lui correspond, j’étais en bonne compagnie. Tous mes contacts, peu ou prou, se trouvaient en accord avec mes positions, du moins ceux qui se sont exprimés. Mais pendant la période qui a précédé le vote de la loi – près d’une année –, les positions des uns et des autres se sont radicalisées : vocabulaire et concepts issus de la pointe du féminisme nord-américain et des études de genre (on a ainsi appris les mots « cisgenre », « cissexuel », « transphobie », « mansplaining », « male gaze », etc.) et prise en compte de situations spécifiques qui auraient paru délirantes quelques années plus tôt mais qui, effectivement, méritaient réflexion. Je citerai pour exemple l’auteure du Tumblr « les questions composent » (http://lesquestionscomposent.tumblr. com/post/101266591177/les-raisons-de-mondepart-de-twitter), qui s’est con fondue en
RÉSEAUX SOCIAUX
Pourquoi j’ai quitté Twitter Jean-Noël Lafargue
J’ai beaucoup aimé Twitter, mais je viens d’arrêter. En m’y inscrivant, il y a six ans, j’ai d’abord été un peu dérouté : qui parlait, et à qui ? Quelles étaient les règles en vigueur ? Que pouvait-on bien trouver sur une plateforme où les échanges sont limités à 140 caractères ? Peu après mon inscription, le soulèvement populaire en Iran a commencé et le réseau de « microblogging » y a joué un rôle majeur, devenant un outil indispensable pour les journalistes, et ma première source d’informations. Entre autres surprises, Twitter m’a fait rallumer mon téléviseur, irrésistiblement, chaque fois qu’un autre « twittos » assis devant « Le Grand Journal », « Ce soir ou jamais » ou « On n’est pas couché » s’indignait des propos d’un invité. J’ai aussi un grand souvenir de l’émission radiophonique « Place de la Toile », sur France Culture, dont les auditeurs, sortant de leur rôle passif habituel, twittaient entre eux et parfois avec le producteur de l’émission, Xavier de La Porte. En arrivant sur Twitter, on n’y connaît personne, on s’abonne à quelques grands médias et, lorsque l’on s’exprime, c’est dans le vide. Puis on y retrouve des gens que l’on connaît, sur d’autres réseaux sociaux, notamment, et enfin on s’y crée des liens amicaux avec des gens que l’on ne connaît pas dans la « vraie vie » (expression inappropriée, puisque Twitter fait aussi partie de la vraie vie). Les affinités sont alors intellectuelles : goûts communs, idées politiques communes, ou simple plaisir à débattre ensemble. Chacun se constitue une timeline (fil d’information) qui lui ressemble. La mienne était avant tout dédiée au badinage, hors quelques comptes « institutionnels » de médias ou de ministères. En discutant, j’ai noué des amitiés souvent superficielles, mais parfois plus intenses. J’ai été amené à rencontrer in real life nombre de mes contacts sur Twitter, jusqu’à échafauder avec
Le trimestre médiatique d’Aurel Dans chaque numéro, Ina Global demande à un cartooniste différent de rendre compte de la vie agitée des journaux, télés et radios durant les trois mois passés. Dans la famille des dessinateurs de presse connus et reconnus, Aurel, 34 ans, passe pour jeune. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir un CV fourni et des types d’interventions variés :
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on le voit souvent dans les pages du Monde, mais aussi de Politis, de l’Écho des Savanes et du Journal du Dimanche. Dans le Monde diplomatique, il signe des reportages dessinés en tandem avec un journaliste. Avec le dessinateur Pascal Gros, il a aussi imaginé la première application smartphone et Internet française d’abonnement à du dessin de presse.
La culture dans les JT
George Clooney et Jean Dujardin comparent Légende. leur swag sur le plateau du 20 h de TF1. © Frédéric © Copyright. Berthet / TF1.
I N A S TAT
En fin de journal, la page culture est comme un moment de respiration après les nouvelles d’un monde agité relatées dans les éditions du soir de TF1, France2, France3, Canal+, Arte et M6. C’est ici que l’on voit des people, en particulier des personnalités du cinéma et de la musique, les deux domaines qui dominent, à plus de 50 % en 2013, l’information culturelle. D’abord le cinéma : il concentre plus d’un tiers des sujets culture abordant essentiellement les sorties de films – pas moins de 500 sujets pour l’ensemble des chaînes – et le festival de Cannes, événement culturel le plus médiatisé avec 98 sujets en 2013. Puis, après le cinéma, place est laissée à l’actualité du monde de la musique, les annonces de concerts, tournées, concours et festivals, au total 458 sujets soit 1 sujet culture sur 5. Les grandes expositions, l’actualité des arts plastiques et de la photo occupent, pour leur part, 15 % de l’information culturelle, et le spectacle vivant, 11 %, trois fois moins que le cinéma. Ces 4 thématiques concentrent 82 % de la page culture et structurent l’offre des chaînes. Deux exceptions cependant : M6, à 80 % cinéma et musique, et Canal+, la chaîne du cinéma qui met en première place l’actualité des médias. G. Depardieu et M. Denisot sur Canal+. © X. Lahache / Canal+. L. Laforge et P. Loison sur France 3. © C. Schousboe / FTV.
Évolution de la rubrique Culture / Loisirs En nombre de sujets 3056
3000
2950 2678 2510
2500 2363
2000
1500
1000
500
0 2009
2010
2011
2012
2013
En trame fine, les sujets Culture ; en trame moyenne, les sujets Loisirs et divers. En grosse trame, le total de sujets pour la rubrique Culture / Loisirs.
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Avec en 2013, une moyenne de 7 sujets par jour, passant de 2363 sujets en 2009, son année la plus faible, à 3056 sujets en 2010, l’année la plus élevée, la rubrique Culture / Loisirs se classe au 4e rang de l’offre globale d’information diffusée par TF1, F2, F3, C+, Arte et M6, excepté en 2012 où elle est devancée par le sport. Elle culmine en 2010 à plus de 3000 sujets et pèse alors plus de 9,6 % de l’offre totale d’information, performance due essentiellement à Arte qui réintègre dans son JT ses pages culture externalisées les années antérieures. En 2011, la rubrique conserve un niveau élevé, avec 2950 sujets représentant 8,5 % de l’offre totale, mais en 2012, elle perd 440 sujets et tombe à 7,4 % de l’offre totale. Elle repart à la hausse en 2013, gagnant 168 sujets qui lui permettent
de frôler les 8 % des JT. La part des sujets relatant l’actualité culturelle est, en moyenne sur la période, de 85 %, les 15 % restant étant consacrés aux loisirs et aux diverses activités festives et récréatives. A noter que l’ensemble loisirs est en augmentation ces 2 dernières années où il va occuper 16,6 % de la rubrique en 2012 et 18 % en 2013. Son niveau le plus faible est observé en 2010 avec 11,7 % de la rubrique. En 2013 il occupait 1 / 3 de la rubrique pour France 3 et 29 % pour Canal+ alors qu’il est à 17,6 % pour M6 et qu’on ne compte aucun sujet loisirs sur Arte, chaîne à la rubrique 100 % culture.
Bruno Patino
La télé linéaire est-elle soluble dans le numérique ? Légende. © Valerio©Vincenzo / Hanslucas. Copryight.
U SAG E S
Il rejoint en 2010 France Télévisions à la tête de France 5 et en tant que directeur de la stratégie numérique du groupe. Comme si cela ne suffisait pas, Ƨū ƭ5ūŨ#ƧƯ ŁŀƗł* ơƷŪŦ ȟ#Ū$#ū $Ƨ ū8ŪŪƧ 5Ŭ@@# !#ƯƧ6teur général chargé des programmes pour toutes les chaînes… Pourtant, Bruno Patino n’est pas au départ un homme de télévision. Il est passé entre autres étapes par la presse, dirigeant notamment le site du Monde, et par la radio. Il a aussi écrit des ouvrages sur les bouleversements du numérique. C’est ce parcours qui lui donne le recul nécessaire pour analyser l’avenir de la télévision linéaire, ce que nous lui avons demandé. Comment se porte la télévision traditionnelle ? On l’a annoncée moribonde, mais on voit qu’elle a encore de belles années…
vision linéaire n’a plus le monopole des images vues sur le téléviseur, ce qui fait que le temps passé devant le téléviseur reste en moyenne, assez stable en France. La télévision est donc soumise à cette contradiction avec, d’un côté, un mouvement d’exportation classique – ce qu’on appelle à France-Télévisions l’hyperdistribution –, qui fait vivre nos images sur le plus grand nombre d’écrans, le plus grand nombre d’interfaces, en les socialisant le plus possible ; et, d’un autre côté, la nécessité de réfléchir pour savoir comment s’exprimer dorénavant par le téléviseur. Symboliquement, l’effet Netflix permet de dater l’arrivée d’offres puissantes non linéaires sur le téléviseur. Où va se placer le curseur, demain, entre linéaire et non linéaire ? Le temps passé devant le téléviseur va-t-il se maintenir ? Sans doute pas totalement, car les plus jeunes générations ont tendance à migrer sur les tablettes et les ordinateurs. Mais l’inertie est forte et on ne s’attend pas à une décroissance forte de la consommation du téléviseur d’ici cinq à sept ans. En fait, quand on croise ces statistiques avec la consommation de hautdébit, on observe une chose : plus une population donnée dispose d’une connexion à haut-débit, plus elle est susceptible de consommer des contenus en streaming et moins le temps consacré aux offres linéaires est élevé… Encore faut-il être prudent car, actuellement en France, les offres de télévision de rattrapage et de contenus en
Il faut distinguer plusieurs étapes. D’abord la télévision a vécu ce que vivent les autres médias avec la numérisation : on envoie désormais tous les contenus sur différents écrans et différentes interfaces. Ensuite, il y a l’entrée dans la conversation numérique, avec le deuxième écran, la « s ocial T.V. », etc. Mais ce qui fait la spécificité de la télévision par rapport aux autres médias, c’est que le support d’origine s’est ouvert : nous n’en sommes plus à comparer un usage sur un support ancien et des usages sur des supports nouveaux pour voir s’il y a concurrence, lequel va gagner… En fait, depuis deux ans, on assiste à l’ouverture complète du téléviseur, avec la connexion. En France, les téléviseurs sont connectés via des boîtes (ou box), mais petit à petit ils seront aussi connectés de façon directe avec leurs propres interfaces, ce qu’on appelle l’OTT (Over The Top, c’est-à-dire la distribution de contenus sur Internet) et aussi avec des consoles de jeux, des clés spécifiques, etc. Du fait de l’évolution des usages, nous sommes face à un double mouvement : d’une part, de plus en plus d’images télévisuelles sont consommées en dehors du téléviseur, dans des espaces et des moments qui n’ont plus rien à voir avec la télévision linéaire ; d’autre part, la télé35
DOSSIER
Ô secrets !
& les lanceurs d’alerte
Les pouvoirs, les médias DOSSIER
Ô transparence !
DOSSIER
Ô secrets !
DOSSIER
& les lanceurs d’alerte
DOSSIER
Les pouvoirs, les médias
Ô transparence !
DOSSIER
Il y eut d’abord, en 2010, la transmission à WikiLeaks par l’analyste militaire américain Bradley Manning de 250 000 câbles diplomatiques. Puis, en 2013, Edward Snowden, un informaticien qui avait travaillé pour les services américains, a dévoilé les pratiques de l’Agence nationale de sécurité (NSA). Ces deux affaires ont élevé la transparence au rang de valeur ultime. Tant pour les médias que pour les politiques. Le moment est venu d’interroger, dans ce dossier, cette notion qui est tout sauf transparente… On reviendra donc, avec Ophélie Hetzel, sur l’histoire du terme « transparence ». On se demandera à quelles conditions la télévision peut offrir une vision transparente sur le monde (Marie-France Chambat-Houillon). On notera avec le philosophe Gianni Vattimo que, sans un ancrage politique fort, le souci de transparence ne mène pas loin. Puis on tentera de voir comment travaillent les lanceurs d’alerte (Florence Hartmann), et pourquoi il est important, pour eux comme pour les journalistes, d’avoir de solides connaissances en informatique (Jean-Marc Manach). Car nous vivons dans un monde post-orwellien, comme le rappellent Armand Mattelart et André Vitalis. Un monde où la recherche de la vérité reste un art difficile (Antoine Peillon). Enfin, on se demandera, avec Jorge Lozano, si l’événement WikiLeaks n’a pas accru l’opacité du système… Ce dossier a été conçu par Isabelle Didier et Philippe Raynaud, responsables à l’Ina des e-dossiers, avec la collaboration de Matteo Treleani, sémiologue, chercheur à l’Université du Luxembourg, membre du Ceisme. 50
DOSSIER
Les avatars du mot transparence Ophélie Hetzel
La télévision, fenêtre ouverte ou glace sans tain ? Marie-France Chambat-Houillon
p. 52
p. 60
Des consciences au secours de l’intérêt général Florence Hartmann
La technique n’a pas tenu ses promesses de liberté Gianni Vattimo
p. 70
p. 80
Pourquoi les médias n’aident pas les lanceurs d’alerte Jean-Marc Manach
Nous vivons dans un monde post-orwellien Armand Mattelart & André Vitalis
p. 86
p. 94
La transparence fait aussi partie du spectacle Antoine Peillon
Ce que révèle le phénomène WikiLeaks Jorge Lozano
p. 102
p. 110
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DOSSIER
La télévision, fenêtre ouverte ou glace sans tain ? Marie-France Chambat-Houillon
Les candidates de Loft Story : plus de vingt caméras les attendent pour « tout montrer ». © Frédéric Florin / AFP.
DOSSIER
Voir et savoir : plus que tout autre média, la télévision porte en elle ce projet de transparence. Mais qu’est-ce qui est montré ou caché sur l’écran ? Quelles sont les logiques à l’œuvre dans les programmes ? Et si, dans les journaux télévisés comme dans les émissions de télé-réalité, n’était mis en jeu qu’un effet de transparence ? C’est la thèse défendue, exemples à l’appui, par l’universitaire Marie-France Chambat-Houillon, spécialiste de la télévision. Transparence. Il n’est pas un seul jour où les médias n’évoquent ce terme pour pointer les conséquences négatives de son absence, aussi bien dans le champ politique que lors des crises économiques, sociales ou sanitaires. Ainsi la transparence paraît-elle le remède à tous les maux d’une société contemporaine qui fait de la communication sa raison supérieure et de la circulation de l’information la condition de son fonctionnement. Littéralement, la transparence est la qualité d’une chose qui permet de voir à travers (perspicere) afin de prendre connaissance de ce qui se trouve derrière elle. Elle est le contraire de la dissimulation, de l’escamotage, du secret. Mais la transparence suppose aussi que ce qui est vu n’apparaisse ni déformé, ni altéré. Elle s’oppose ainsi aux faux-semblants, aux tromperies, aux mensonges. Ces deux dimensions font de la transparence un principe général d’accès à la vérité. En ce sens, puisqu’elle écarte tout obstacle à la connaissance, la transparence repose sur une logique de transitivité. Qu’ils soient traditionnels ou numériques, parce qu’ils ont affaire à la vérité, les médias n’échappent pas à cette exigence de transparence. La transitivité de la transparence en ce qui concerne la télévision, notamment, est réalisée grâce à la fidélité des images. Leur conformité nourrit l’illusion d’une télévision fonctionnant comme « u ne fenêtre ouverte sur le monde », en particulier dans le champ journalistique. Plus que tout autre média, en érigeant le voir en savoir, la télévision exemplifie le projet de la transparence. Cependant, les images télévisées ne sont pas des émanations directes de la réalité,
mais bien des discours construits. Dans cette perspective, la transparence télévisuelle n’est alors qu’un effet. Le paradoxe de cet effet est qu’il a besoin, en contraste, du secret pour se manifester pleinement. Transparence et suspicion du discours médiatique
Le discours audiovisuel en tant que représentation – comme tous les autres discours – est le lieu de choix sémantiques et stylistiques : cadrage, montage, ajout de musique ou de commentaires. Par définition, ces choix sont bien des pratiques symboliques reconfigurant leur objet. Or cette reconfiguration, qui s’opère au cœur de toute représentation quelle que soit la nature des signes employés, introduit le soupçon d’une intention de déformation et de tromperie, même si une telle intention n’y préside pas toujours. Que le langage puisse signifier aussi bien le vrai que le faux le discrédite. Dans le champ journalistique, le discours est d’emblée suspect d’introduire des écarts entre la représentation et la réalité, alors qu’il est la condition même de son accès au plus grand nombre. Les deux caractéristiques qui fondent la transparence, accès et transitivité, semblent entrer en contradiction. La mise en discours médiatique des événements factuels est ce qui permet de les transformer en objets de connaissance pour tous, mais elle doit s’effacer à l’écran pour que la transitivité semble opérer. On touche là au cœur du paradoxe de la transparence : tout en se défiant de la représentation, elle a néanmoins besoin du 61
DOSSIER
Bradley Manning (devenu depuis Chelsea) condamné en 2013 à trente-cinq ans de prison. © Mark Wilson / Getty Images / AFP.
DOSSIER
Des consciences au secours de l’intérêt général Florence Hartmann En France, on les appelle « lanceurs d’alerte » et on les a parfois considérés comme des délateurs. Pourtant, depuis peu, ces informateurs commencent à être reconnus comme un réel contre-pouvoir démocratique. Qui sont donc ces citoyens qui #ū@ŬƩȟƧūƱ Ŭū 'ƧŬ !Ƨ ƱƯ5ū@'5ƯƧū6Ƨ !5ū@ $Ƨ@ ƯƧ68#ū@ de nos sociétés ? Pourquoi ces veilleurs attentifs, dans le secteur public comme dans le privé, prennent-ils des risques au nom de l’intérêt général ? Comment les médias les ont-ils accompagnés ces dernières années ? Autant de questions abordées ici par Florence Hartmann, auteure de l’ouvrage Lanceurs d’alerte. Les mauvaises consciences de nos démocraties (Don Quichotte, 2014). 69
DOSSIER
Article illustré par Kim Roselier.
La technique n’a pas tenu ses promesses de liberté Gianni Vattimo 78
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Glenn Greenwald, journaliste.
La transparence, c’est pour ceux qui ont un pouvoir ou qui exercent un emploi public ; le droit à la vie privée, c’est pour les autres.
DOSSIER
DOSSIER
Pourquoi les médias n’aident pas les lanceurs d’alerte Jean-Marc Manach
Glenn Greenwald, ancien avocat devenu journaliste au Guardian, a aidé Edward Snowden dans son rôle de lanceur d’alerte. © Fred Kihn / adoc-photos.
DOSSIER
La protection des sources est une condition sine qua non du journalisme d’investigation. Pourtant, ni les médias ni les autorités n’aident vraiment les enquêteurs dans cette tâche essentielle. Rien n’est fait pour que les lanceurs d’alerte puissent contacter en toute sécurité des journalistes via Internet. Journaliste et spécialiste de la sécurité informatique, JeanMarc Manach dresse ici un état des lieux et détaille les précautions élémentaires à prendre pour crypter les données. The Guardian et The Washington Post n’auraient jamais reçu le prix Pulitzer du service public en 2014 si Edward Snowden n’avait pas fortement insisté pour que Glenn Greenwald – le journaliste américain qui a popularisé les révélations du lanceur d’alerte de la National Security Agency (NSA) – apprenne l’une des bases du métier : la protection des sources. Et il s’en est vraiment fallu de peu. Si Greenwald s’est, depuis, doté des moyens de communiquer en toute confidentialité, force est de constater que, par contre, ni les autorités ni les médias ne font quoi que ce soit pour permettre à des lanceurs d’alerte de contacter des journalistes en toute sécurité via Internet. Fin 2012, Glenn Greenwald reçut un courriel signé Cincinnatus – du nom d’un Romain du IV e siècle avant notre ère, considéré comme un modèle de dévouement au bien public, de vertu et d’humilité. Cincinnatus lui expliquait qu’il possédait des « documents sensibles » qu’il aimerait bien faire partager à Greenwald, mais que pour cela il lui faudrait utiliser GNU Privacy Guard (GPG). GPG est le plus populaire des logiciels de cryptographie. Il permet de chiffrer courriels et documents afin que seul le ou les destinataires dûment identifiés puissent les déchiffrer. Mais GPG a la réputation, surfaite, d’être compliqué à utiliser, et Glenn Greenwald avait autre chose à faire. Cincinnatus lui envoya un mode d’emploi, sous forme de vidéo, mais rien n’y fit. Tenace, Cincinnatus contacta alors Laura Poitras, journaliste et documentariste américaine qui savait utiliser GPG. Auteure d’un documentaire critique sur l’occupation de l’Irak par l’armée des États-Unis, elle avait découvert, en 2006,
que ses billets d’avion étaient estampillés SSSS (c’est-à-dire Secondary Security Screening Selection, ou, en français, Sélection pour filtrage de sécurité secondaire), ce qui lui valait d’être régulièrement harcelée par les autorités, interrogée des heures durant lorsqu’elle voulait sortir des États-Unis ou y rentrer, les douaniers allant jusqu’à saisir le contenu de ses ordinateurs, caméras, téléphones portables et carnets de notes. Elle avait donc appris, avec l’aide de hackers, à utiliser GPG. Elle avait ensuite rencontré plusieurs lanceurs d’alerte de la NSA, au sujet desquels elle avait commencé à produire un nouveau documentaire. Ce qui l’avait amenée à interviewer Glenn Greenwald, qui avait beaucoup écrit sur WikiLeaks – le site qui avait notamment publié des dizaines de milliers de câbles diplomatiques que lui avait confiés un soldat mécontent de la politique américaine (Bradley Manning), et contribué à décider Snowden à devenir à son tour un « lanceur d’alerte ». À la suite de cette rencontre, Glenn Greenwald brossa un portrait de Laura Poitras, « U.S. filmmaker repeatedly detained at border », révélant notamment comment elle avait été interceptée et interrogée une quarantaine de fois par des policiers du département de la Sécurité intérieure des États-Unis, créé en réponse aux attentats du 11 septembre 2001. Publié en avril 2012, c’est ce portrait qui décida Edward Snowden à contacter Glenn Greenwald, puis Laura Poitras. Snowden savait que The New York Times avait déjà accepté, à la suite de pressions de la Maison-Blanche, de ne pas publier un scoop qu’il détenait sur l’espionnage des Américains par la NSA. Il cherchait donc un journaliste capable de refuser l’autocensure. 85
DOSSIER
Article illustré par Ruben Gérard.
DOSSIER
Nous vivons dans un monde post-orwellien Armand Mattelart & André Vitalis La Révolution française voulait mettre la liberté et la « sûreté » des citoyens au cœur de ses préoccupations. Mais les deux siècles qui ont suivi ont tourné le dos à cet idéal. On commença par ficher les ouvriers, les sans domicile fixe, puis les étrangers, enfin on étendit le contrôle à tous en instituant toutes sortes de documents d’identité, en même temps que se développaient des dispositifs de marketing de plus en plus sophistiqués. Aujourd’hui, avec le numérique et le Big Data, le souci sécuritaire s’immisce toujours plus dans nos vies privées. C’est cette histoire que retracent, en en montrant les périls, les universitaires Armand Mattelart et André Vitalis, auteurs du livre Le Profilage des populations (La Découverte, 2014). 93
DOSSIER
Antoine Peillon : « les pouvoirs sont capables, de façon subtile, de s’opposer à ceux qui cherchent la vérité ». © Baltel / SIPA.
La transparence fait aussi partie du spectacle Antoine Peillon 100
DOSSIER
Antoine Peillon a déjà trente ans de journalisme derrière lui, avec un parcours dans plusieurs médias de la presse écrite. Une carrière normale ? Pas tout à fait. Car il entend porter haut l’exigence de vérité. Et il continue, comme quelques-uns de ses collègues, d’enquêter sur des sujets sensibles, révélateurs de l’état de la société. Qu’il s’agisse de pollution, de délinquance financière massive ou de corruption des structures de l’État, il trouve ses sources auprès de ceux qu’on appelle désormais les lanceurs d’alerte. Pour démêler les secrets du pouvoir, croit-il pour autant en la transparence ? Le mot le met presque en colère… Entretien. Quel est votre parcours avant le journalisme et dans le journalisme ?
ditées principalement par la préfecture de police de Paris, sur les effets mesurés par Airparif 1 sur l’état de l’air et les corrélations existant entre les pics de pollution et les évidences statistiques de pathologies importantes et, même, de surmortalité massive. J’ai bénéficié d’informations considérées comme confidentielles que j’ai publiées dans le quotidien où je travaillais alors, qui s’appelait InfoMatin, ce qui m’a amené une des plus belles volées de bois vert que j’aie connues dans mon métier, comme si j’avais révélé une affaire d’État. Effectivement, cette information, qui concernait la vie quotidienne du public, a eu un immense retentissement. Elle a été reprise par mes confrères, en premier lieu par Le Parisien. Je me souviens de la une d’InfoMatin : « Respirer à Paris nuit gravement à la santé ». Ce fut un immense pataquès qui irrita à la fois le préfet de police de Paris et le gouvernement : on touchait à un tabou. Derrière cela transparaissaient les graves défauts des politiques publiques : aucune maîtrise de la circulation, aucune maîtrise industrielle ni volonté de contrôler ce que les véhicules pouvaient émettre comme pollution, notamment le Diesel, enjeu majeur pour l’industrie française. Cela obligeait les pouvoirs publics à se confronter à la réalité. Mais rien n’a changé, il y toujours autant de pollution atmosphérique, et on peut imaginer que les pathologies, la surmortalité, etc. sont aussi considérables qu’autrefois.
J’ai une double formation, en philosophie, mais surtout en histoire. Cette double formation intellectuelle continue à m’aider dans le métier de journaliste que j’exerce depuis trente ans. J’ai toujours travaillé sur des sujets qui, à mon avis, sont des révélateurs de l’état réel de notre société, de son fonctionnement. Cela exige de considérer les événements, non dans leur surface événementielle, mais dans leurs structures, ce qui suppose des recherches sur l’archive, des collectes de témoignages, démarche qui se rattache à ce qu’on appelle en France l’anthropologie historique. Une deuxième exigence difficile à soutenir, que nous sommes quelques-uns à partager, est celle de la vérité. Cela peut sembler un « gros » mot. Je l’assume. Nous avons comme responsabilité de rechercher la vérité. En tant que journalistes, nous avons, là, avec le travail judiciaire, une relation forte. J’ai eu l’expérience de cette pratique, d’abord, sur des sujets dits d’environnement qui, il y a trente ans, étaient quasi inexistants dans la presse française. Je pense avoir été l’un des premiers à travailler, il y a vingt ans, sur la question du réchauffement climatique et de ses conséquences à la fois environnementales et sociales. J’ai révélé qu’il y avait des études épidémiologiques secrètes, comman101
DOSSIER
Ce que révèle le phénomène WikiLeaks Jorge Lozano Les quelque 250 000 documents mis au jour en 2011 par Julien Assange n’ont pas révélé de grand secret. Cette fuite a seulement montré que la presse n’était plus au milieu du jeu. Les journaux sont devenus de simples filtres, explique l’universitaire espagnol Jorge Lozano. Au demeurant, l’événement WikiLeaks n’a pas accru la transparence, mais plutôt l’opacité. La notion de société de l’information, aujourd’hui dominante, a suscité diverses variations thématiques : celles de société de contrôle, chez Gilles Deleuze, de société de surveillance, chez David Lyon, de société transparente, chez Gianni Vattimo et David Brin et, plus récemment, de société de la transparence, chez Byung-Chul Han. En 1949, Claude Shannon formulait la théorie mathématique de la communication, qui s’intéressait à la transmission fiable et économique d’une information mesurable en bits, et laissait délibérément de côté la signification de celle-ci.
Depuis lors, la « f orme » de l’« i n-formation » a connu plusieurs mutations et les réseaux sociaux ont induit de nouveaux paradigmes de la communication, confirmant la formule de Marshall McLuhan : « We shape media, and media shape us » (nous façonnons les médias et les médias nous façonnent). Les avancées technologiques ont notamment eu pour effet de modifier le régime de visibilité, qui est passé de la myopie à l’hypermétropie, pour reprendre l’expression de Joshua Meyrowitz (2013) : 108
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Samuel Beckett (L’Innommable, 1953).
C’est la fin qui est le pire… Non, c’est le commencement qui est le pire, puis le milieu, puis la fin ; à la fin, c’est la fin qui est le pire […].
DOSSIER
P O RT F O L I O
L’actrice Halima Abubakar lors du tournage du ďŹ lm Strippers.
N O L LY WO O D
Nollywood, lieu sensoriel Guy Calaf
Nollywood est à la mesure du Nigeria, un pays gigantesque de 177 millions d’habitants peut-être. Nollywood, c’est l’industrie du cinéma qui s’est développée dans cette ville-monde qui s’appelle Lagos et où vivent 21 millions de personnes – à 1 ou 2 millions près, personne ne sait. Nollywood, c’est entre 1 200 et 1 500 longs métrages produits chaque année, un peu moins que la Bollywood de Mumbai, mais beaucoup plus que la Mecque du cinéma, Hollywood... 119
Comment le web redéfinit la notion de vie privée Antonio A. Casilli
© Giliola Chiste.
ENTRETIEN
La privacy est peut-être une anomalie historique, expliquait Vinton Cerf, l’un des pères fondateurs de l’Internet… La vie privée ne serait-elle qu’une parenthèse de quelques siècles, entre les sociétés pré-industrielles et les réseaux contem porains ? L’histoire est plus complexe, prévient ici l’universitaire Antonio A. Casilli. En témoignent les débats passionnés autour de la protection des données personnelles, les problèmes liés au droit à l’image ou encore les lois sécuritaires qui ont suivi le 11 septembre 2001… Quelle conception de la vie privée les géants du web imposent-ils ?
En effet, une catégorie particulière de ces normes concernent la vie privée. Ce sont d’abord des discours qui mettent en doute l’utilité même de la protection de la vie privée. Reprenons les propos tenus par certains entrepreneurs du web. Par exemple, le PDG de Sun Microsystem, Scott McNealy, qui en 1999, il y a quinze ans déjà, disait « y ou have zero privacy anyway. Get over it » (« vous n’avez plus de vie privée, il faut tourner la page »). Il y a là non seulement un jugement sur la disparition prétendue de la vie privée mais en plus une injonction de nature morale : « tournez la page, dépassez ce stade », comme s’il s’agissait pour les individus de réaliser un travail sur euxmêmes, en entrant dans une nouvelle phase de leur vie. Certains intellectuels, qu’on qualifie souvent de « gourous du web », des proches de ces entreprises, ont qualifié cette phase comme celle de la « publitude ». Mauvaise traduction française du terme anglais publicness, qui serait le contraire de la privacy. Si la privacy peut être définie comme un comportement de défense de certains aspects de l’intimité ou de la sphère personnelle de chacun vis-à-vis du regard des autres. La publicness, elle, serait plutôt une attitude de transparence généralisée, de vie en public. Une posture un peu simpliste : « rien à cacher donc rien à craindre ». Ceux qui ont encouragé cette « publicness » et l’ont transformée en véritable norme sont les nouveaux acteurs du web, ceux de la fin des années 2000, début des années 2010, comme Facebook ou Google. On se rappelle typiquement des propos tenus par Mark Zuckerberg, en 2010, à l’occasion
On a souvent tendance à considérer les entreprises du secteur du numérique comme de simples acteurs économiques et technologiques qui introduisent des innovations et qui, par leur créativité, apportent des solutions à des problèmes existants. Or il se trouve qu’elles sont aussi porteuses d’un ensemble de normes. Des injonctions, des formes prescriptives dont la nature est en même temps sociale et technologique. Je ne veux pas dire par là qu’elles véhiculent un ensemble homogène de valeurs. Elles affichent des postures distinctes, quant à leur positionnement social, économique, politique. Mais, parmi elles, certaines grandes plateformes s’imposent, et imposent leur vision du monde. L’acronyme GAFA [NDLR : Google, Amazon, Facebook, Apple] n’est qu’un raccourci pour désigner ces entreprises en position dominante. Pensez à l’idéologie irénique des médias sociaux, à ces milliers d’« amis ». Ou pensez à la manière dont les algorithmes des sites de commerce électronique « personnalisent » tout aspect de notre vie. Il s’agit de notions très chargées, qui structurent notre être en société. Elles valent autant pour les gens qui travaillent pour eux, qui travaillent avec eux, que pour ceux qui consomment les produits et services que ces entreprises proposent. Quelles sont ces normes et pourquoi ont-elles un impact sur la vie privée, la privacy ? 139
VICE success story de la contreculture Émilie Laystarie
Shane Smith, l’un des fondateurs du groupe VICE, montre les muscles. © Michael Nagle / REDUX / REA.
MÉDIAS
Si demain il devait être coté en Bourse, le groupe VICE pourrait valoir jusqu’à 30 milliards de dollars… Comment cet avatar de la presse underground est-il devenu en moins de vingt ans un mastodonte observé de toutes parts ? À partir d’un simple fanzine papier distribué à Montréal, Shane Smith et ses amis ont en effet réussi à bâtir un groupe presque mondial, qui va du numérique à la télévision. Sans pour autant perdre le ton décalé et un peu trash de ses débuts. Enquête. 20 octobre 2014, le grand soir : VICE diffuse la première de son émission sur France 4, chaîne publique française à destination des jeunes adultes. « Le Point quotidien » est un nouveau format de journal télévisé imaginé pour les 18-34 ans. Tous les jours à 20 h 35, treize minutes de reportages sur les conflits du monde, les crises écologiques et les drames géopolitiques, rameutent les jeunes adultes devant leurs écrans perlés. Une percée dans le monde audiovisuel qui se présente comme un défi pour le groupe médiatique jusqu’alors essentiellement connu grâce à son magazine print et son support web. C’est une success story presque unique en son genre dans un secteur professionnel miné par la crise. D’autant plus lorsque l’on sait d’où est parti VICE.
extérieurs et, surtout, une bouillonnante image de marque qui glorifie tous ces formats. Entre « sujets sérieux et ton décalé » (pour reprendre la figure de style souvent employée par la profession), le magazine s’est imposé ces dernières années en tant que porte-parole d’une internationale de la contre-culture. Des scènes culturelles émergentes aux manifestations politiques, en passant par les drogues et tout événement absurde de notre société postmoderne, VICE magazine brasse dans sa ligne éditoriale un essaim de sujets pas ou peu traités ailleurs. Chemin faisant, le mensuel gratuit se crée une aura d’objet de collection, avivée par sa distribution limitée aux hauts lieux de l’entre-soi branché – galeries, librairies, boutiques American Apparel et cafés à la mode.
Un fanzine créé avec les moyens du bord
La marchandisation de l’underground
Tout commence en 1994 : trois amis vivant à Montréal lancent Voice of Montreal, un fanzine subventionné par le gouvernement canadien à travers un programme de réinsertion pour jeunes drogués. Deux ans après, Shane Smith, Suroosh Alvi et Galvin McInnes veulent s’affranchir de leur éditeur. Ils rachètent le titre, laissent tomber le « o » de « Voice », c’est la naissance du magazine VICE. Aujourd’hui, vingt ans ont passé et l’entreprise VICE peut se targuer de solides assises : une communauté internationale de lecteurs répartie dans 36 pays, un magazine papier, une déclinaison de supports web à donner le tournis aux investisseurs, une agence de publicité, un label, une boîte de production, 1 500 salariés, 4 000 collaborateurs
Ici se joue le savant numéro d’équilibriste de la multinationale. À l’instar du luxe ou du sport, la contre-culture est d’abord vue comme un segment de marché, relevant d’un savoir-faire. À VICE, parler d’underground n’empêche pas de suivre un rigoureux business plan. Financé par la publicité, l’objet éditorial, agrémenté de reportages souvent audacieux et de shootings réalisés par de grands noms de la photographie (Richard Kern, Terry Richardson, etc.), se voit fétichisé jusqu’à devenir un symbole générationnel. Et comme tout succès de mode, VICE a autant de fans que de détracteurs. Car il faut reconnaître que de l’extérieur, la patte VICE semble se résumer à une certaine propension au choc pour 149
De la face au profil : l’aventure numérique des visages Louise Merzeau
Le spationaute américain Rick Mastracchio s’essaie au selfie de l’espace. © Rick Mastracchio / Handout / NASA / AFP.
RÉSEAUX SOCIAUX
Premier médium de la relation humaine, le visage est le lieu même de l’expression et de l’identité, mais aussi des normes sociales qui le maquillent. Que devient son pouvoir d’identification et de communication à l’heure des réseaux sociaux et des selfies ? Quel(s) visage(s) l’environnement médiatique nous assigne-t-il, alors que la présence s’écrit désormais en traces numériques – innombrables, fragmentaires, intangibles ? La face, par laquelle nous nous présentons aux autres et que nous ne voulons pas perdre, est-elle en passe d’être remplacée par ces profils que chaque individu se voit contraint d’administrer et que tous les acteurs économiques ou sécuritaires surveillent ? En utilisant le service Images que Google propose depuis 2000, la recherche renvoie non plus une liste d’en-têtes de pages web, mais une mosaïque de vignettes correspondant aux fichiers visuels trouvés sur le réseau. L’effet vitrine produit par ces visages démultipliés et exposés aux yeux de tous est saisissant. Mais ce qui frappe surtout, c’est la présence de résultats apparemment non congruents, mélangés à des images reconnaissables de la personne recherchée. C’est que la pertinence est en fait évaluée non pas de manière visuelle, mais en fonction des noms de fichiers et des contenus rédactionnels qui les environnent. Lorsque je me googlise, le « p ortrait » que l’algorithme me renvoie est donc une juxtaposition de visages – les miens et ceux d’autres individus –, mais aussi de divers documents graphiques et photographiques qui partagent les mêmes métadonnées que moi. Résultat visible d’une opération de traitement documentaire, le visage qui se dessine ici est une stabilisation temporaire et artificielle d’une masse de données instables, toujours en mouvement, en expansion ou en voie de disparition (rappelons que la durée de vie moyenne d’un post sur les réseaux sociaux est de quinze heures et celle d’un site web d’environ trois ans). La succession
Index : je te googlise, tu me googlises…
Au commencement était l’index. Pour nous renseigner sur une personnalité publique, mais aussi dans nos relations professionnelles, académiques ou même privées, nous avons pris l’habitude de consulter Google en amont de toute rencontre et prioritairement à toute autre source. Dans des rapports sociaux de plus en plus quadrillés par les logiques informationnelles, chacun est aujourd’hui précédé par les traces numériques qu’il a secrétées et que le moteur de recherche donne à voir, après que son algorithme les a captées et répertoriées. Insensiblement, nous nous faisons à cette idée que les périmètres de l’identité coïncident avec ces « p ages de résultats », qui dressent de chaque individu un portrait composite où la pertinence remplace la ressemblance. Destiné à nous documenter plus qu’à nous figurer, l’index tend cependant de plus en plus à nous tenir lieu de visage, parce qu’il est devenu un opérateur relationnel. Vecteur de mémoire (se rappeler quelqu’un), et de la réputation (mesure d’autorité), l’ensemble constitué par les réponses à une requête onomastique se porte garant d’une existence pour autrui, et fonctionne à ce titre comme interface sinon comme face. 157
Marshall McLuhan, un des gourous des années 1960, aujourd’hui en partie oublié. © INA.
Marshall McLuhan versus Pierre Schaeffer Archives
ou quand le message ne passe pas
COFFRET MYSTÈRES D’ARCHIVES 30 enquêtes sur les images qui ont fait l’histoire
QUI FILME ARMSTRONG QUAND IL POSE POUR LA PREMIÈRE FOIS LE PIED SUR LA LUNE ?
JEUX DE BERLIN : COMPÉTITION SPORTIVE OU PROPAGANDE NAZIE ?
COMMENT LE COURONNEMENT D’ELISABETH II EST-IL DEVENU UN ÉVÉNEMENT PLANÉTAIRE ?
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un autre regard sur les médias Directrice de la publication Agnès Saal Comité d’orientation Jérôme Bouvier Hervé Brusini Jean-Marie Charon Yves Citton Christophe Deloire Christian Delporte Patrick Eveno Jean-Michel Frodon Alain Gerlache Florent Latrive Hervé Lavergne Véronique Marino Arnaud Mercier Louise Merzeau Gilles Pache Dominique Pasquier Marc Pellerin Denis Pingaud Jean-Christophe Rampal Serge Schick Nathalie Sonnac Matteo Treleani Jean-Pierre Tuquoi Ana Vinuela
Comité éditorial Bruno Burtre Martine Couchoud Isabelle Didier Didier Giraud Agnès Magnien Denis Maréchal François Quinton Philippe Raynaud Jean-Michel Rodes Rédacteur en chef Philippe Thureau-Dangin (phtd2012@gmail.com) Correctrice Françoise Picon Transcription Aude Vassallo Design / direction artistique Building Paris (Benoît Santiard & Guillaume Grall) avec Antoine Bertaudière Iconographie Géraldine Lafont avec la collaboration du service photo et du service reprographie de l’Ina.
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