Virgile livre premier

Page 1

VIRGILE L'ENEIDE LIVRE Premier

1


TRADUCTION DE FRANCK LOZAC'H

2


LIVRE PREMIER -------------

L’arrivée Énée à Carthage

3


Je chante les armes et le héros qui, premier Entre tous, des rivages de Troie, vint, banni Du sort, en Italie, des côtes où s’élevait Lavinium. Longtemps, et sur terre et sur mer, Il fut le jouet de la puissance des Dieux D'en haut, à cause du ressentiment de la Cruelle Junon ; et longtemps aussi il eut A souffrir les maux de la guerre en attendant De fonder sa ville et de transporter ses dieux Dans le Latium : de là sont sortis la race Latine, les Albains nos pères, et sur les hauteurs, Les remparts de Rome.

Muse, rappelle-moi les causes ; Dis-moi pour quelle offense à sa divinité, Et pour quelle injure, la reine des dieux poussa Un héros, d'une insigne piété, dans un semblable Enchaînement de malheurs et devant de si Rudes épreuves. Entrerait-il tant de colère Dans les âmes divines ?

Une ville occupée Autrefois, (des colons tyriens l'habitèrent) Carthage, voyait au loin, en face, l'Italie

4


Et les bouches du Tibre, abondante en richesse Et passionnément âpre pour l'ardeur guerrière.

Junon la préférait à tout autre séjour, Dit-on, même à Samos. Là, elle avait ses armes Et son char. Si les destins le permettent, elle rêve Et s'efforce d'en faire la reine des nations, Dès lors. Mais elle avait su que du sang troyen Naîtrait une race qui renverserait un jour La citadelle tyrienne ; qu'un peuple, régnant De toute part et superbe à la guerre viendrait D'elle pour la ruine de la Libye : tel est Le destin déroulé par les Parques. C'est sa crainte ; Au souvenir de la guerre qu'elle avait jadis Soutenue devant Troie, pour ses Argiens chéris, La Saturnienne y joignait des raisons de haine Et de ressentiments farouches qui n'étaient pas Sortis de son esprit : au fond de son cœur vivent Toujours le jugement de Pis et l'injure De sa beauté méprisée, l'horreur d'une race Odieuse, l'enlèvement et les horreurs de Ganymède. Elle en brûlait encore, repoussant Loin du Latium, ballotté sur l'étendue De la mer le reste des Troyens échappé Aux Danaens et à l’impitoyable Achille 5


Depuis de longues années, ils erraient de mer En mer, poussés par les destins. Tant était lourde Cette charge de fonder la nation romaine !

A peine, hors de la vue des côtes siciliennes, Les Troyens faisaient-ils voile vers la haute mer, Soulevant de leur proue d'airain l'onde salée Que Junon qui gardait l'éternelle blessure Au fond du cœur, se dit à elle-même : "Moi, vaincue Me faut-il donc renoncer à mon entreprise Sans pouvoir écarter de l'Italie le roi Des Teucères ? Les destins ne le défendent. Pallas A bien pu brûler la flotte des Argiens et Les engloutir eux-mêmes pour châtier la faute Et les fureurs du seul Ajax, fils d'Oïlée.

Elle a lancé du haut des nues le feu rapide De Jupiter, elle a dispersé leurs vaisseaux, A bouleversé les flots à l'aide des vents ; Elle a saisi dans un tourbillon le coupable, Sa poitrine transpercée vomissait des flammes Le clouant sur un roc pointu. Et moi la reine Des dieux, moi la sœur, l'épouse de Jupiter, Je guerroie depuis tant d'années contre un seul peuple !

6


Qui, après cela, peut adorer la puissance De Junon ou viendra en suppliant porter Des vœux à ses autels ? Et son cœur enflammé S'agitait ainsi : elle arrive dans l'Éolie, La patrie des Orages, terre pleine des autans Furieux. Et là, dans une vaste caverne Le roi Éole maîtrise les vents tumultueux Et les bruyantes tempêtes. Il les tient ainsi A l'attache emprisonnés ; mais eux, indignés Remplissent la montagne de leur mugissement Se pressant de frémir autour de leurs barrières.

Assis sur le roc le plus élevé, Éole Le spectre dans la main adoucit leur humeur Et tempère leur courroux. Sans lui, certainement Les mers les terres, les profondeurs du ciel seraient Emportées dans leur course, balayées dans les airs. Craignant ce danger, le Père Tout-Puissant les a Enfermés dans de sombres cavernes et il a Entassé une masse de hautes montagnes Sur leurs têtes ; et il leur a donné un roi qui, D’après un pacte précis, et selon ses ordres, Sut les serrer ou lâcher leurs rênes. 7


C'est à lui Que Junon suppliante s'adressa en ces termes : "Éole, toi qui tiens du père des dieux et du roi Des hommes le pouvoir d'apaiser et de lever Les flots au gré des vents, une race ennemie Sur la mer Tyrrhénienne navigue, et elle porte En Italie Ilion avec ses Pénates Vaincus : Déchaîne les vents, submerge la flotte, Engloutis-les, disperse-les, convie la mer De leurs cadavres. J'ai quatorze nymphes dont le corps Est admirable. Déiopée est la plus belle. Je l'unirai à toi par un durable hymen Et elle sera ton bien pour toujours. Ce sera Le prix d'un tel service : qu'elle consacre sa vie A ta personne et qu'elle te fasse le père de beaux Enfants."

Éole lui répondit : "C'est à toi, reine D’examiner avec soin ce que tu désires. Pour moi, mon devoir est d'exécuter tes ordres. C'est de toi que je tiens toute ma royauté Mon spectre et la faveur de Jupiter ; c'est toi Qui me permets de m'étendre au banquet des dieux, De disposer des orages et des tempêtes."

8


Ayant dit, du feu de sa lance, il a frappé Le flanc de la montagne caverneuse. Les vents, Comme en un bataillon, par la porte qui s'ouvre Se précipitent et balayent dans un tourbillon La terre. L'Eurus, le Notus, l'Africus chargé D'ouragans la bouleversent dans ses profondeurs, Ils se sont abattus sur la mer, et ils roulent Sur les rivages de vastes flots. La clameur des Hommes se mêlent au sifflement des câbles. Soudain Les nuages dérobent le ciel et le jour Aux yeux des Teucères. Une ténébreuse nuit S'étend sur les eaux ; les cieux tonnent ; et l'éther brille De feux lumineux. Le spectacle de la mort S'offre aux regards des hommes.

Énée sent se glacer Ses membres tout à coup. Il gémit et, levant Les paumes de ses mains vers les astres, il prononce

Ces paroles-ci : "Trois et quatre fois heureux Ceux qui eurent la chance de mourir sous les yeux De leurs parents, face aux murs élevés de Troie ! O toi fils de Tydée, le plus brave des Grecs, Que n'ai-je pu tomber dans la plaine d'Ilion Et rendre l'âme sous tes coups, aux lieux où gît 9


Le farouche Hector, transpercé par le fer de L'Eacide, où est couché le grand Sarpédon, Où le Simoïs a englouti et roulé Dans ses ondes tant de boucliers, et de casques, et De corps de héros !"

Comme il disait ces paroles, Le souffle strident de l'Aquilon frappe en plein Sa voile, et jusqu’aux astres soulève les flots. Et les rames se brisent, puis la proue se détourne Et découvre aux vagues le flanc du vaisseau. Et l'onde Aussitôt s'amoncelle en forme de montagne Abrupte. Les uns restent suspendus à la cime, Du fond du gouffre béant, les autres aperçoivent La terre. L'eau avec le sable furieusement Bouillonnent. Le Notus fait tournoyer trois vaisseaux Et les lance sur des rochers invisibles, rochers Que les Italiens nomment Autels, et au milieu De la mer, comme un dos énorme ils en effleurent La surface. L'Eurus en précipite trois autres De la haute mer sur des bas-fonds, sur des syrtes, Pitoyable spectacle ! les brise sur des écueils Et les ceint d'une barrière de sable. Celui Qui portait les Lyciens avec le fidèle Oronte, reçoit un énorme paquet de mer, 10


Sous les yeux mêmes Énée, qui de sa hauteur S'abat sur la poupe. Le pilote est arraché Et roulé la tête en avant. Sous la poussée Du flot, trois fois, sans changer de place, le navire Tourne sur lui-même, le rapide tourbillon L’engloutit. Et quelques rares nageurs apparaissent Çà et là sur le gouffre immense, avec des armes, Des planches et le trésor de Troie. Ni le solide Vaisseau d'Ilionée, déjà, ni celui du Vaillant Achate, ni celui qui porte Abas, ni Celui que monte le vieil Aletès n'ont su Résister à la tempête. Par les flancs disjoints, Ils laissent passer l'onde ennemie : ils se fendent, S'entrouvrent de toutes parts.

Cependant Neptune A entendu les convulsions tumultueuses De la mer avec la tempête déchaînée, Et la mer agitée jusqu'en ses profondeurs L'a vivement ému. Il lève son calme front Sur la vaste étendue, promenant son regard Au loin. Il voit la flotte Énée dispersée Sur toute la mer, et les Troyens accablés Par les flots, le ciel qui semble fondre sur eux.

11


Le frère de Junon reconnaît les artifices Et les fureurs de sa sœur Il appelle à lui L'Eurus et le Zéphyr : "Est-ce votre origine, Leur dit-il, qui vous aura donné une telle Audace ? Vous bouleversez le ciel et la terre Sans ma permission, vous osez, vents insolents Soulever ces énormes masses ? Je devrais vous... Il vaut mieux apaiser l'agitation des flots. Désormais, je vous ferai payer votre faute. Hâtez-vous de vous enfuir et dites ceci A votre roi : "Ce n'est pas à lui, mais à moi Que le sort a donné l'empire de la mer et Le terrible trident ! Les énormes rochers, Votre demeure, Eurus, il les possède avec Sa cour. Qu'Eole se pavane dans ce beau palais Et qu'il règne dans la prison des vents captifs."

Il dit et en moins de temps encore qu'il n'en faut, Il apaise les flots gonflés et met en fuite Tout 1'amoncellement de nuages et ramène Le soleil. Tous deux, Cymothoé et Triton Dégagent les navires de la pointe des rocs. Et lui-même les soulève de son trident,

12


Ouvre les vastes syrtes et aplanit les eaux, Il effleure la surface des ondes, de ses roues Légères.

Souvent il arrive qu'une sédition S'élève dans un grand peuple, et la plèbe ignoble Est en proie à la colère. Les brandons, les pierres Déjà volent ; la fureur arme tous les bras. Mais Si un homme apparaît, et que par sa pitié, Ses services rendus, il soit recommandable, La foule s’arrête, se tait et attentive Prête l'oreille : il parle, sa parole maîtrise Les esprits et adoucit les cœurs. Ainsi est Tombé tout d'un seul coup le fracas de la mer Dès que le père des Dieux, surveillant du regard La plaine liquide, sous un ciel redevenu Serein, lance ses chevaux, il lâche les rênes Et son char vole sur les eaux.

(Et) harassés, Les compagnons Énée se hâtent de gagner Les rivages les plus proches, et ils se dirigent Vers les côtes de la Libye. Là, dans une baie Profonde est une île, et ses flancs disposés Forment un port, les flots venus du large s’y brisent 13


Se séparent et forment deux courants. Des deux côtés, De vastes rochers et des cimes menaçantes Se dressent vers le ciel. Sous leur escarpement Les flots sont calmes et silencieux. Au-dessus Comme un mur de fond des arbres touffus s'élèvent Aux feuilles frémissantes, et un bois noir étend Son ombre mystérieuse. En face de l'île Sous des rocs suspendus, se creuse une caverne Avec des eaux douces, et dans la pierre vive Des bancs semblent taillés : une demeure de Nymphes. Là les navires fatigués par l’orage ne sont Retenus par des câbles ou enchaînés par l'ancre A la dent mordante. C'est là Énée rassemble et Rallie les sept derniers vaisseaux de sa flotte.

Impatients de toucher la terre, les Troyens Débarquent, s'emparent de cette plage tant désirée Et sur la grève reposent les membres ruisselants D'eau salée.

Achate fait jaillir d'un caillou Une étincelle, la recueille sur des feuilles sèches, L'entoure et la nourrit de brindilles qu'il enflamme. Pressés par le besoin, ils retirent des vaisseaux

14


Les provisions de Cérès que l'eau de la mer A altérées, et les instruments de Cérès. Ils s’apprêtent à sécher au feu et à broyer Sous la pierre le grain sauve du naufrage.

Énée Cependant escalade un rocher et promène Son regard sur la mer immense. Il voudrait voir Ballottés par le vent, Anthée et les birèmes Phrygiennes, Capys, les armes de Caïcus Sur sa poupe élevée. Nul vaisseau ne paraît A l'horizon, mais il aperçoit trois cerfs errer Sur le rivage, derrière eux, un troupeau entier Qui paît en longue file à travers la vallée. Il s'arrête, et saisit dans les mains du fidèle Achate, son arc et les flèches rapides ; d'abord Il abat les trois cerfs dont la tête élevée Portait de longues ramures, ensuite il disperse Les autres et poursuit de ses traits la troupe entière Qui détale confusément sous les bois feuillus. Il ne s’arrête point avant qu’il n'ait à terre Étendu sept énormes cerfs, un nombre égal A celui des vaisseaux.

15


Il regagne le port, Partage son butin avec ses compagnons, Et distribue les amphores que le bon Aceste Avait remplies de vin au départ sur la côte De Trinacrie, il console leurs cœurs affligés En ces termes :

"Ô compagnons, nous n'oublions pas Nos malheurs d'autrefois, et vous avez souffert Des pires maux d'aujourd'hui, mais la divinité Mettra encore un terme à ces misères. De près Vous avez vu la rage de Scylla, ses rochers Mugissant. Vous avez éprouvé ce que sont Les rocs des Cyclopes. Reprenez courage et Bannissez la crainte qui vous attriste. Peut-être Un jour aurez-vous du plaisir à évoquer Ces souvenirs. Par un long chemin de hasards Et de périls nous avançons vers le Latium Où les destins nous montrent des demeures tranquilles. Là les dieux nous permettront de ressusciter Le royaume de Troie. Soyez patients et Réservez-vous pour des jours favorables."

Ainsi Son visage feint l'espoir tandis que son cœur cache 16


Une profonde douleur. Les Troyens se mettent En devoir d’apprêter pour le prochain repas Les bêtes abattues. Ils dépouillent les côtes Et mettent à nu les viscères. Les uns découpent Et embrochent les chairs palpitantes. Sur le rivage D'autres placent des vases d'airain et attisent Les flammes. Ils reprennent leurs forces en mangeant, et, Couchés sur l'herbe, ils se rassasient d'un vieux vin Et de grasse venaison. La faim satisfaite Les tables enlevées, ils déplorent la perte De leurs compagnons dans de longs entretiens, et Partagés entre l'espoir et la crainte, ils doutent

S'ils vivent encore. Ont-ils rendu leur dernier Soupir ? N'entendent-ils plus l'appel de leur nom ? Surtout le pieux Énée en lui-même gémit

La perte du vaillant Oronte et d'Amycus, Le cruel destin de Lycus, le fort Gyas Et le fort Cloanthe.

Ils avaient fini, quand, Jupiter contemplant du haut de l'éther et La mer, couverte de voiles, l'étendue des terres, Les rivages, et les immenses peuples, s'arrêta 17


Au sommet du ciel, fixant ses regards sur le Royaume de Libye. Tandis que cette vue Occupait son esprit, triste, les yeux brillants Mouillant de larmes, Vénus lui dit : "Toi qui gouvernes Sous des décrets éternels les destins des hommes Et des dieux, qui les épouvante sous ta foudre, Quel crime mon Énée et les Troyens ont-ils pu Commettre envers toi, pour se voir, après tant de Désastres, fermer à cause de l'Italie tout L'Univers ? C'est d'eux pourtant, qu'un jour, les Romains Devaient naître, c'est du sang ranimé de Tencer Que devaient sortir ces maîtres dont le souverain Empire s'étendra sur la mer et sur les terres.

Tu me l'avais promis. Qui donc t'a fait changer, Mon Père ? Car c’est dans cette pensée, à dire vrai, Que je me consolais de la chute de Troie Et de ses lamentables ruines : aux destins J'opposais des destins meilleurs. Mais maintenant Après tant de revers, c'est la même fortune Qui les poursuit encore. Grand roi, quand finiront Leurs épreuves ? Anténor échappé du milieu Des Achéens, aura pu sans danger pénétrer Dans le golfe d'Illyrie, même jusqu'au fond Du royaume des Liburnes, et franchir les sources 18


D'où le Timave, par neuf bouches, sort de la montagne Avec un vaste grondement, tel une mer Impétueuse, et de ses flots retentissants Inonde les campagnes. C'est là pourtant qu'il a Fondé la ville de Patavium, qu'il a Fixé ses Troyens, donné un nom à son peuple Et suspendu les armes de Troie. Aujourd’hui Il se repose tranquille dans une paix profonde. Mais nous, ta progéniture, à qui tu promets Une place au ciel, nous perdons nos vaisseaux et Livrés aux courroux d'une seule divinité O douleur indicible, nous sommes rejetés Loin des côtes d'Italie ! Est-ce là le prix De la piété ? Est-ce ainsi que tu nous remets Le spectre en nos mains ?"

Le père des Dieux et des hommes Souriant de cet air qui calme le ciel et Les tempêtes, donna un baiser à sa fille puis Il lui répondit : "Rassure-toi, Cythérée, La destinée de tes Troyens reste immuable. Tu verras la ville, les murs de Lavinium Qui t'ont été promis, et tu élèveras Jusqu'aux astres du ciel le magnanime Énée. Rien ne m'a fait changer. Je veux bien dérouler, 19


Puisque cette inquiétude te ronge, sous tes yeux, Toute la succession des secrets du destin :

Ce héros soutiendra une terrible guerre En Italie, domptera les peuples farouches Et donnera à ses guerriers des lois et des Remparts jusqu'au moment où le troisième été L'aura vu régner dans le Latinium et où Sur la soumission des Rutules aura passé Le troisième hiver. L'enfant qui porte aujourd'hui Le surnom d'Iule (car il s'appelait Ilus Tant que subsistera le royaume d'Ilion), Ascagne, remplira de son règne le long Déroulement des mois qui forme trente années, Il portera le siège de sa royauté De Lavinium à Abbe-la-Longue, et là Il ceindra cette ville de puissantes murailles. Là, pendant trois siècles pleins, régnera la race D'Hector, jusqu'à ce qu'Ilia, reine et prêtresse Fécondée par Mars, mette au monde deux jumeaux. Romulus, regorgeant de lait, à l'ombre fauve D'une louve, sa nourrice, recevra le spectre Fondera la ville de Mars, et nommera Les Romains de son nom. Je ne mets de limites A leur puissance, ni dans le temps ni dans l'espace, 20


Je leur ai donné un empire sans fin. Et même Junon, âpre, qui fatigue aujourd'hui de ses craintes

Et la mer et la terre et le ciel, cédera A des sentiments meilleurs et protégera Avec moi le peuple qui portera la toge, Les Romains, maîtres du monde. C'est ma volonté Un jour viendra après bien des temps, la maison D'Assaracus soumettra à sa servitude Phtie et la fameuse Mycènes, et dominera Sur Argos vaincue. Puis naîtra César, Troyen De belle origine qui étendra son empire Jusqu'à l'Océan, sa renommée jusqu'aux astres :

Son nom de Jules lui viendra du grand nom d'Iule. Tu le recevras au ciel, libre de soucis, Chargé des dépouilles de l'Orient. A lui Aussi les mortels adresseront leurs prières ; Alors les guerres cesseront, les générations Farouches s'adouciront. La Foi chenue, Vesta, Quirinus avec son frère Rémus donneront Des lois. D'étroites chaînes de fer tiendront closes Les portes redoutées du temple de la Guerre. Et au-dedans, la Fureur sacrilège assise Sur un morceau d'armes meurtrières, et les mains 21


Attachées derrière le dos par cent nœuds d'airain Frémira, hérissée et la bouche sanglante."

Il dit, et du haut des cieux il envoie le fils De Maia pour que l'hospitalité ouvre Aux Troyens la terre avec la ville nouvelle De Carthage. Il craignait que Didon ignorant Le destin ne le repousse de ses frontières. Le dieu, vole et rame de ses ailes à travers L'air immense et arrive en un instant aux bords De la Libye. Et les ordres de Jupiter, Déjà il les exécute. Les Carthaginois Se dépouillent de leur humeur farouche, la reine Surtout exprime des sentiments pacifiques Et de bienveillance à l'égard des Troyens.

Or, Le pieux Énée qui avait consacré sa nuit A réfléchir, à l'apparition du premier Rayon de la bonne lumière se lève et sort. Il veut explorer ces lieux inconnus, savoir Sur quels bords les vents l'ont poussé, Si ce pays Qu'il voit inculte, est habité par des hommes Ou des bêtes sauvages, et rapporter à ses Compagnons ses découvertes. Il cache sa flotte 22


Dans un enfoncement des bois, sous une voûte De rochers, entourée d'arbres et d'ombres touffues. Lui-même se met en route accompagné du seul Achate, balançant à la main deux javelots Armés d'un large fer.

Sa mère s'offre à sa vue Au milieu de la forêt, elle avait les traits, Le costume et les armes d'une vierge de Sparte, Ou telle la Thrace Harpalyce quand elle fatigue Ses chevaux, et devance à la course le survol De l'Eurus. Vêtue en chasseresse, elle avait Suspendu à ses épaules l'arc souple, selon L’usage et elle avait laissé sa chevelure Flotter au caprice du vent, sa jambe nue Jusqu'au genou, et les plis flottant de sa robe Relevés par un nœud. "Hé ! Jeunes gens, fit-elle La première, dites-moi si vous n'avez pas vu Par hasard une de mes sœurs errer ici, Armée d'un carquois et couverte de la peau De lynx tachetée, chasser à grands cris la course D'un sanglier écumant ?"

Ainsi Vénus parle, Et le fils de Vénus lui répond : "Je n'ai vu 23


Ni entendu aucune de tes sœurs, ô vierge Que je ne sais comment nommer. Car tu n'as pas L'air d'une mortelle et ta voix n'a pas le son Humain. Déesse, certainement (es-tu la sœur De Thébus, ou du sang des Nymphes ?), sois-nous propice, Et allège, qui que tu sois, notre lourde tâche. Sous quels cieux, sous quelles rives, sommes-nous jetés ? Fais-le nous savoir. Nous ignorons tout, les lieux, Les hommes, nous errons ici poussés par le vent Et les vastes flots ? Et nos mains feront tomber Plus d'une victime devant tes autels."

Alors Vénus : "Je ne suis pas digne d'un tel honneur. C'est l'usage des vierges Tyriennes de porter Le carquois, de chausser le cothurne de pourpre Jusqu'aux jambes.

Tu vois là le royaume punique, En état Tyrien et la ville d'Agénor, Mais le pays appartient aux Libyens, race Indomptable et guerrière. Le pouvoir appartient A Didon qui a quitté la Ville de Tyr Pour fuir son frère. L'Histoire de ses malheurs est longue, Longues ses péripéties : j'en effleurerai 24


Les faits les plus importants.

Son mari Sychée Était le plus riche des Seigneurs de Phénicie, La malheureuse le chérissait d'un grand amour. Son père la lui avait donnée vierge et l'avait Mariée sous les premiers auspices de l'hymen. Son frère, qui possédait le royaume de Tyr Pygmalion, était le plus abominable Des scélérats. Une haine furieuse se mit Entre les deux beaux-frères, et l'impie aveuglé Par son amour de l'or surprend et tue Sychée En secret au pied de son autel, sans pitié Pour l'amour de sa sœur. Le forfait demeura Longtemps caché, et il fit preuve d'impostures, Trompant d'un vain espoir l'amante désolée. Elle vit dans son sommeil l'ombre de son mari, Privé de sépulture, le visage recouvert D'une pâleur étrange : il lui montra l'autel Sanglant, sa poitrine traversée d'une lame, Et il lui dévoile le mystérieux crime Commis dans son palais. Puis il lui conseilla De fuir en toute hâte, de quitter sa patrie Et pour l'aider dans son voyage il lui montra D'anciens trésors enfouis sous la terre, amas 25


Ignoré d'argent et d'or. Remplie de frayeur, Didon se préparait à fuir et recherchait Des compagnons. Autour d'elle se rassemblent ceux Qui avaient éprouvé une haine féroce Et un âpre sentiment de crainte à l'égard Du tyran. Ils s'emparent de vaisseaux qui allaient Par hasard, appareiller. Ils les chargent d'or Et les richesses que l'avide Pygmalion Avait convoitées, sont emportées sur la mer. Une femme a tout conduit. Arrivés au lieu Où tu verras aujourd'hui d'énormes remparts Et la citadelle imposante de la nouvelle Carthage, ils achetèrent tout le sol qu'on pouvait Entourer avec la peau d'un taureau, d'où son Nom de Byrsa. Mais vous enfin, qui êtes-vous ? D'où venez-vous ? Où allez-vous ?"

A ces questions Il soupire, tirant sa voix du fond de sa poitrine "O déesse, dit-il si je remontais jusqu'à L’origine première de mes maux, si tu avais Le loisir d'en écouter le récit, Vesper, Avant la fin de mon récit, aurait fermé Les portes de l'Olympe et du jour.

26


Nous venons De l'Antique Troie dont le nom est arrivé Peut-être à tes oreilles. Errant de mer en mer, Les hasards de la tempête nous auront jetés Sur les côtes de la Libye. Je suis le pieux Énée, et j'emporte avec moi sur mes vaisseaux Les Pénates arrachés à l'ennemi, et Mon renom est allé jusqu'au haut de l'éther. Je cherche l'Italie, ma patrie, le berceau De mes pères qui descendent du grand Jupiter. Je me suis embarqué sur la mer de Phrygie Avec vingt vaisseaux. Quand la déesse, ma mère, Me montra le chemin, je suivis les destins Qui m'étaient imposés : c'est à peine s'il m'en reste Sept, brisés par les ondes et par 1'Eurus. Moi-même Inconnu et dénué de tout, je parcours Les déserts de la Libye, chassés d'Europe et D'Asie.

Mais Vénus ne pouvait supporter Plus longtemps, et elle l'interrompit au milieu De sa douleur : "Qui que tu sois, non,[---] Je le crois, les dieux ne t'accusent point de vivre, Puisque, à la ville des Tyriens tu es Arrivé. Poursuis donc et va d'ici au seuil 27


De la reine. Je t'annonce que tes compagnons sont De retour et que ta flotte t'es revenue.

Un heureux chargement des Aquilons les a Ramenés en un lieu sûr, à moins toutefois Que mes parents qui m'ont instruite ne m'est trompée. Vois ces douze cygnes heureux de s'être formés En bataillon. L'oiseau de Jupiter fondant Des plaines éthérées, les avait dispersés Dans le vaste ciel ; maintenant, en longue file Ils semblent descendre sur la terre ou choisissent D'en haut la place où atterrir. Ces oiseaux fêtent Le retour du battement strident de leurs ailes ; Ils tournoient dans le ciel et ils font retentir Leurs chants. Tes vaisseaux et tes jeunes équipages De même sont au port, à voiles déployées, Ils y entrent déjà. Poursuis donc : ce chemin Te conduit ; suis-le."

Elle dit, détournant la tête, Elle fit briller son cou de rose ; et ses cheveux Parfumés d'ambroisie exhalèrent une odeur Divine ; les plis de sa robe s'abaissèrent jusqu'à Ses pieds et sa démarche révéla la déesse.

28


Énée a reconnu sa mère, il la poursuit Avec ces paroles : " Pourquoi toi aussi, cruelle, Abuses-tu ton fils de fausses apparences ?

Que ne m'est-il donné de te presser la main, De t'entendre me parler et de te répondre Sans feinte." Et tout en lui adressant ces paroles, Il se dirige vers la ville. Pendant leur marche, Vénus les a enveloppés d'un nébuleux Brouillard, et elle a obscurci l'air autour d'eux Pour que personne ne puisse les voir ou les toucher, Les retarder ou leur demander les motifs De leur venue.

Cependant elle s'élève dans les airs, S'éloigne vers Paphos, elle se plaît à revoir Ce séjour où les cent autels de son temple brûlent De l'encens de Saba, parfumés de guirlandes Fraîches.

Cependant les guerriers avaient emprunté A grands pas le sentier qui les guide. Et déjà Ils gravissaient la colline qui de sa hauteur Domine toute la ville, dont le sommet fait face A la citadelle, Énée admire la masse 29


Des édifices, jadis un amas de cabanes ; Et il admire les portes, le bruit de la foule, Le pavé des rues. Ardemment les Tyriens Travaillent : les uns prolongent les murs, ils construisent La citadelle, roulent de bas en haut des blocs De pierre ; les autres choisissent un emplacement Pour leur demeure et ils l'entourent d'un fossé. On élit des juges, des magistrats, un sénat Vénérable. Ici, l'on creuse des ports et là L'on jette les fondements profonds d'un théâtre Et l'on travaille dans le roc des colonnes immenses, Hautes décorations de la scène future.

On voit dans les campagnes fleuries au retour De l'été, les abeilles en plein soleil sans trêve Affairées : elles élèvent leurs jeunes nourrissons Pour en faire des adultes, elles condensent le miel Limpide et gonflent leurs cellules d'un doux nectar, Elles déchargent de leurs fardeaux les arrivantes, Ou encore, en bataillon serré, elles repoussent De la ruche la troupe paresseuse des frelons. On travaille ardemment, et le miel embaumé Se parfume de l'odeur de thym.

30


"Fortunés Ceux dont les murs s'élèvent déjà !", dit Énée En contemplant les hauts monuments de la ville. Ô merveille ! Enveloppé d'un nuage, il marche Dans la foule, se mêle aux Tyriens et n'est vu D’aucun d'eux.

Au milieu de la cité, était Un bois sacré, riche d'ombre où les Phéniciens Battus des flots et des tourbillons déterrèrent Dès leur arrivée le présage que la royale Junon leur avait annoncé : c'était la tête D’un cheval fougueux, un signe pour la nation De victoire guerrière et d'abondance éternelle.

Là, Didon la sidonienne y édifiait À Junon un grand temple, riche de ses offrandes Et de sa présence divine. Il s'élevait De son parvis des marches d'airain. Les linteaux Des portes étaient fixés par des travées d'airain Et sur les gonds pivotaient des portes d'airain. Dans ce bois sacré une chose inattendue Et rassurante s'offrit pour la première fois Aux regards Énée ; là, pour la première fois Il osa espérer le salut des Troyens 31


Et concevoir dans sa misère un avenir Meilleur.

Et comme il passe en revue les merveilles De cet immense temple en attendant la reine, Il admire la fortune de la ville, et l'adresse Des artisans, leur travail et l'œuvre, il voit Les batailles d'Ilion dans une série De tableaux, toutes ces guerres que la renommée Déjà a portées par tout l'univers, les fils D'Atrée, Priant et Achille cruel pour les uns Comme pour les autres. Il s'arrête et verse des larmes : " Quels dieux, dit-il Achate, quelle contrée sur la terre N'est pas déjà rempli du bruit de nos malheurs ? Voici Priam ! Ici même, les belles actions Sont récompensées. Il y a pour l'infortune Des larmes et les choses humaines touchent les cœurs. Ne crains pas : cette renommée, n'en doute pas, Contribuera à ton salut."

Il se repaît L'âme de ces mauvaises peintures ; il gémit Longtemps, le visage inondé d'un flot de larmes. Il avait devant les yeux les combats, combats Autour de Pergame : d'un côté les Grecs fuyant, 32


Pressés par la jeunesse troyenne, et de l'autre Les Phrygiens que poursuivait du haut de son char Achille au casque crêté. Tout près, en pleurant Il reconnaît les tentes de Rhésus aux toiles Blanches comme neige. C'est dans le premier sommeil Les surprenant, que le fils de Tydée sanglant Les emplit d'un vaste carnage, il détourna Vers son camp les ardents chevaux de Trace avant Qu'ils eussent goûté les pâturages de Troie et bu Les eaux de Xanthe.

Et plus loin fuyait Troïlus Ayant perdu ses armes, jeune homme infortuné Et qui ne pouvait pas combattre contre Achille : Ses chevaux l'emportent, son corps reste suspendu, Attaché au char vide, il tient encore les rênes ; Sa nuque et sa chevelure sont traînées à terre, Sa lance renversée trace dans la poussière Un sillon.

Cependant les femmes d'Ilion Montaient vers le temple de l'hostile Pallas. Elles portaient le voile sacré, les cheveux En désordre, tristes suppliantes qui se frappaient La poitrine. Mais la déesse détourna la tête 33


Les yeux fixés à terre. Trois fois autour des murs D'Ilion, Achille avait traîné Hector et Maintenant à prix d'or, il vendait son cadavre.

Alors Énée pousse du fond de sa poitrine Un gémissement immense quand il aperçoit Les dépouilles, le char, le corps de son ami et Priam qui tend au vainqueur ses mains désarmées.

Il se retrouve lui-même en pleine mêlée Avec les chefs Achéens, et il reconnaît Les bataillons venus du pays de l'Aurore, Et les armes du noir Mennon. Et à la tête Des troupes d'Amazones, armées de boucliers En forme de lune, la fougueuse Penthésilée ; Et remplie d'ardeur an milieu de ses milliers

De combattantes, le sein découvert et noué Par un baudrier d'or, la vierge de la guerre Ne craint pas de se mesurer à des guerriers.

Pendant que le Dardanien Énée admire, Stupéfait, immobile, dans sa contemplation, La reine Didon, éclatante de beauté, S'avance vers le temple avec une nombreuse 34


Escorte de jeunes gens autour d'elle.

Et telle, Aux bords de l'Eurotas ou sur les jougs du Cynthe, Diane conduit des chœurs de danse : mille Oréades S'empressent de partout sur ses pas ; la déesse Marche, un carquois porté à l'épaule, elle dépasse De la tête toutes ces immortelles, d'une joie Secrète, le cœur de Latone tressaille. Et c'est ainsi Qu'apparaissait Didon, rayonnante au milieu Des siens, pressant les travaux et l'achèvement De son futur empire.

Puis, arrivée aux portes Du sanctuaire, sous la voûte du temple, ayant Autour d'elle des hommes en armes sur un trône très Élevé, elle s'assit. Elle rendait la justice Ou donnait des lois à son peuple, elle partageait Équitablement les travaux on les tirait Au sort, quand tout à coup Énée voit s'approcher Au milieu d'un grand concours de foule, Arthée et Sergeste, le vaillant Cloanthe, et d'autres Troyens Que le noir tourbillon de la tempête avait Dispersés sur la mer et rejetés bien loin Vers d'autres rivages. 35


Énée reste stupéfait Et comme lui, Achate est bouleversé de joie Et de crainte, car ils désiraient avec ardeur Leur serrer la main. Cette aventure inouïe Jette le trouble dans leur cœur, ils se contiennent, Et, en observant sous leur manteau de nuée, Ils attendent afin de savoir quel a été Le sort de leurs compagnons, et sur quel rivage Ils ont laissé leur vaisseau, dans quel but ils viennent Car c'était une ambassade choisie parmi Tous les vaisseaux qui venait implorer l'accueil Bienveillant de la reine, et ils se dirigeaient Vers le temple au milieu des clameurs.

Une fois Introduits, lorsqu'on leur eut permis de parler Devant la reine, le plus âgé, Ilionée Sur un ton apaisé commença en ces termes "Ô reine, à qui Jupiter donna de fonder Une ville nouvelle et de mettre le frein Des lois à des nations superbes, nous malheureux Troyens, traînés par les vents sur toutes les mers Nous te prions : écarte nos vaisseaux des feux Criminels, épargne une race pieuse et Examine ce que nous sommes. Nous ne sommes pas 36


Venus avec le fer ravager les Pénates Libyens ou ravir et emporter le butin De vos richesses vers le rivage. Nos cœurs n'ont pas Une telle audace ni de vaincre une telle Insolence. Il est un pays que les Grecs nomment Hespérie, terre artique, puissante par les armes Et par la fécondité de la glèbe ; jadis Les Oemotriens l'ont habitée, et l'on dit Aujourd'hui que les descendants l'ont appelée Italie du nom de leur roi. Et c'était là Que nous allions, quand soudain surgissant avec Les flots, l'orageux Orion nous a entraînés Sur des fonds invisibles ; dans le déchaînement Des Austers, au milieu des vagues qui nous passaient Au-dessus de la tête, à travers des rochers Inextricables, il nous a dispersés ; et peu D'entre nous ont pu regagner à vos rivages. Mais quelle est cette race d'hommes ? Et quelle patrie Assez barbare favorise de pareilles mœurs ? On nous refuse l'hospitalité du rivage ! On nous déclare la guerre et l'on nous interdit De mettre le pied sur une bande de sable. Si vous méprisez la race humaine et les armes Des mortels, craignez du moins les dieux qui n'oublient Ni la vertu ni le crime. 37


Nous avions pour roi Énée ; nul autre ne fut plus juste, ni plus grand Par la piété ou par la guerre. Si les destins Nous gardent ce héros, s'il se nourrit encore Des brises de l'éther et s'il n'est point couché Sous les ombres cruelles, sois sans aucune crainte, Tu n'auras pas à te repentir de l'avoir Prévenu par tes bienfaits. Nous avons aussi Dans les contrées de la Sicile des villes, des armes Et l'illustre Aceste du sang troyen. Qu’il nous soit Permis de tirer sur le rivage notre flotte Endommagée par les vents, d'équarrir des poutres Dans vos forêts et de façonner des rames ; et, S'il nous est donné de partir vers l'Italie, Après avoir retrouvé nos compagnons et Notre roi, c'est avec joie que nous gagnerons L'Italie et le Latium ; si tout salut Nous est ravi, si la mer de Libye t'emporte, O bon père des Troyens, si Iule, notre espoir, Ne nous reste même plus, puissions-nous du moins Regagner les mers de Sicanie, et les terres Hospitalières d'où nous sommes partis, et Revoir le roi Aceste."

38


Ainsi Ilionée Parla, et tous les Dardanides accompagnèrent D'un murmure flatteur ce discours.

Alors Didon Baissant les yeux, leur répondit brièvement : "Rassurez-vous, Troyens, bannissez vos alarmes. Des circonstances difficiles et la nouveauté De mon empire m'obligent à telles mesures Et à garder au loin mes frontières. Qui pourrait Ne pas connaître la race des compagnons D'Enée, et la ville de Troie et ses vertus Ses héros, cette guerre et son vaste incendie ?

Nous autres, Phéniciens, nous n'avons pas l'esprit Si grossier. Le soleil n'attelle point si loin Ses chevaux de la ville tyrienne. Mais pour vous, Que vos vœux se portent vers la grande Hespérie Et les champs de Saturne ou vers la terre d'Eryx Et du roi Aceste, J'assurerai par mon aide Votre départ et vous aiderai de mes ressources.

Vous plairait-il de vous fixer dans mon royaume Avec des droits égaux ? La ville que je fonde Est la vôtre. Tirez vos vaisseaux sur le rivage, 39


Et je traiterai sans aucune différence Le Troyen et le Tyrien. Et plût au ciel Que votre roi poussé par le même Notus, Fût ici présent ! J'enverrai le long des côtes Des hommes sûrs avec ordre de visiter Les derniers confins de la Libye, pour le cas Où jeté sur les rives par le naufrage, il erre Dans quelque ville ou dans quelque forêt." Le cœur Rassuré par ces mots, le courageux Achate Et le divin Énée brûlaient depuis longtemps De s'élancer hors de leur nuage. Le premier, Achate s'adresse à Énée : "Fils d'une déesse, Quelle pensée maintenant se lève dans ton âme ? Tout est sauvé, tu le vois : tu as retrouvé Ta flotte et tes compagnons, Il n'en manque qu'un, Nous l'avons vu s'abîmer au milieu des flots ; Le reste correspond au discours de ta mère." Il achevait à peine que soudain le nuage Se déchire et se change en éther transparent. Resplendissant d'une claire lumière, Énée Debout apparut avec les traits et l'allure D'un Dieu. D'un souffle sa mère lui avait donné Une chevelure magnifique et répandu 40


Sur sa personne l'éclat pourpre de la jeunesse. Et elle avait rempli ses yeux d'une beauté Lumineuse. Ainsi l'artiste ajoute à l'ivoire La grâce et entoure d'or blond l'argent ou la pierre De Paros.

Alors il adresse la parole À la reine et dans la surprise générale Il dit : "Me voici devant vous : je suis celui Que vous cherchez, Énée le Troyen, arraché Aux ondes de la Libye. Ô toi, qui seule as Pitié des indicibles souffrances de Troie, Toi qui accueilles dans ta ville et dans ton palais, Comme des alliés, le reste échappé des Grecs, Épuisés par tous les revers subis sur terre Et sur mer, et dénués de tout au monde, non, Il n'est pas en notre pouvoir de reconnaître Dignement tes bienfaits, Didon, ni au pouvoir Des survivants de la nation dardanienne, Dispersée dans le vaste monde. Et que les dieux, Si quelques puissances témoignent de la pitié, Si la justice et l'amour du bien ont encore Quelque valeur - que les dieux veuillent te donner Les récompenses dont tu es digne. Quels siècles heureux T'ont vu naître ? Et quels admirables parents 41


Ont mis au jour une princesse telle que toi ? Tant que les fleuves courront à la mer, tant que l'ombre Couvrira les flancs des montagnes, tant que le ciel Nourrira le feu des astres, sans cesse ta gloire, Ton nom, tes louanges vivront sur toutes les terres Où le destin m'appellera."

Il dit et tend La main droite à Ilionée, son ami, et La gauche à Sereste, ensuite aux autres, au vaillant Gyas, au vaillant Cloanthe.

Frappée en premier Par l'aspect, puis devant l'infortune du héros, La Sidonienne Didon lui parla ainsi : "Ô fils d'une déesse, comment nouer le sort Qui te poursuit à travers de si grands périls ? Quelle puissance te jette sur ces côtes sauvages ? Es-tu cet Énée que la puissante Vénus A conçu du Dardanien Anchise aux bords Du Simoïs phrygien ?

Moi, je me souviens D'avoir vu venir à Sidon Tencer, chassé De sa patrie et cherchant un nouveau royaume 42


Avec le secours de Bélus. Bélus, mon père Avait alors ravagé l'opulente Chypre Et vainqueur la tenait sous sa domination.

C'est depuis ce temps que je connais les malheurs De la ville de Troie, et ton nom et les rois Des pélasges. Tencer, quoiqu’ennemi des Troyens Faisait d'eux un grand éloge, et se prétendait De descendre de 1'antique souche des Teucères. Venez donc jeunes gens, entrez dans nos demeures. Moi aussi j'ai traversé de longues épreuves. La fortune m'a ballotté avant qu'elle m'ait Enfin fixée sur cette terre. Et l'expérience Du malheur m'apprit à aider les malheureux."

Elle dit et conduit Énée dans son palais Royal et ordonne en même temps des actions De grâces dans les temples des dieux. Sur le rivage Restés, elle envoie aux compagnons du héros Vingt taureaux, cent porcs énormes au dos hérissé, Et cent agneaux bien gras avec leurs mères, présents D'un jour de fête.

43


Et l'on décore l'intérieur Du palais qui resplendit d'un luxe royal. Au centre le banquet se prépare : des étoffes Façonnées avec art, et de pourpre superbe ; Sur les tables beaucoup de pièces d'argenterie, Et ciselés dans l'or, les hauts faits des ancêtres, Toute une longue suite de gloire déroulée À travers tant de héros depuis l'origine De cette antique famille.

[---] Énée, Paternel ne laisse pas à son coeur de paix, Dépêche en toute hâte vers les navires Achate Pour porter ces nouvelles à Ascagne et lui-même L'amener dans les murs de la ville. Ascagne est L'unique souci de son tendre père.

Aussi, Arrachés aux ruines d'Ilion, il ordonne D'apporter en présent ces richesses : un manteau Dont l'or et les broderies rehaussent l'étoffe Et un voile brodé d'acanthe couleur de safran, Parure de 1'Argienne Hélène, don merveilleux De sa mère Léda et qu'elle avait emporté De Mycènes, pour son coupable hymen de Pergame ; 44


De plus, un spectre qu'avait porté Ilionée, L'aînée des filles de Priam ; un collier de perles, Sa couronne doublement enrichie de gemmes Et d'or. Empressé d'obéir aux ordres, Achate Se hâtait vers les navires.

Mais Cythérée tourne Et retourne en son cœur de nouveaux artifices Et de nouveaux projets. Elle veut que Cupidon Changeant de forme et de visage, vienne à la place Du doux Ascagne et qu'offrant les présents Énée, Il embrasse la reine et pénètre le feu De l'amour dans ses moelles. Ce palais, en effet, Lui semble suspect, comme le double langage Des Tyriens ; l'animosité de Junon La tourmente, et à l'approche de cette nuit Le souci s'en revient plus encore. Elle s'adresse En ces termes, au dieu ailé, à l'Amour." Mon fils, Toi qui seul es ma force et ma grande puissance, Mon fils, toi qui méprises les traits dont le Père Souverain a frappé Typhon, c'est bien à toi Que j'ai recours, je fais appel en suppliante À ton pouvoir.

45


Énée sans cesse est rejeté De rivage en rivage, victime de la haine De la cruelle Junon, tu le sais ; tu as Souvent compati à notre douleur. Didon La Phénicienne aujourd'hui le retient et Elle l'amuse avec de flatteuses paroles. Mais comment va tourner cette hospitalité Sous les auspices de Junon, je l'ignore, mais Je crains ; Junon ne restera pas inactive Dans de telles circonstances. C'est pourquoi je médite De prendre la reine à mon piège, de l'enflammer Si bien qu'aucune divinité ne la change, Que nul grand amour ne l'attache, comme moi-même, À Énée.

Voici comment tu pourrais t'y prendre : Écoute : à l'appel de son père l'enfant royal Qui fait tout mon souci va se rendre à Carthage. Il porte les présents qu'ont épargnés les mers Et l'incendie de Troie. Je vais l'endormir et Le cacher dans un lieu sacré sur les hauteurs De Cythère ou d'Idalie, afin qu'il ne puisse Connaître nos ruses et se jeter au travers. Toi, pour une nuit seulement, déguise-toi, Prends sa forme : enfant, prends les traits de cet enfant, 46


Que tu connais si bien ; quand Didon transportée De joie t'accueillera dans ses bras au milieu Du banquet royal et des libations offertes À Bacchus, quand elle t'embrassera te couvrant De doux baisers, souffle en elle un feu secret et, Verse-lui un poison."

Et l'Amour obéit Aux ordres de sa mère chérie, il se dépouille, De ses ailes et se plaît à prendre la démarche D'Iule. Cependant Vénus fait couler un doux Repos dans les membres d'Ascagne, et elle l'emporte Pressé contre son sein dans les hautes forêts D'Idalie, où la marjolaine l'enveloppe De ses fleurs odorantes et de son doux ombrage Avec mollesse.

Et déjà Cupidon portait, Obéissant aux ordres de sa mère, les dons Royaux aux Tyriens, il marchait tout joyeux Sous la conduite d'Achate ; à son arrivée, Déjà la reine s'est couchée sur le lit d'or, Aux tentures magnifiques, au centre de la table. Le divin Énée et la jeunesse troyenne Déjà s'assemblent et s'étendent sur des lits de pourpre. 47


Des serviteurs leur versent de l'eau sur les mains, Offrent dans des corbeilles les présents de Cérès, Et apportent des serviettes au grain lisse. Et là, À l'intérieur, cinquante servants préparent La longue ordonnance des plats et font brûler Des parfums à l'autel des Pénates. Puis, cent autres, Et autant de serviteurs et du même âge chargent Les tables de mets et y déposent les coupes. Les Tyriens en grand nombre franchissent à leur tour Le seuil de la fête, invités à prendre place Sur des lits couverts de broderies ; ils admirent Les présents Énée, ils admirent Iule, les yeux Étincelants du Dieu et la feinte douceur De ses paroles, la robe et le voile brodé D'une acanthe couleur de safran.

Mais surtout, Hélas! L'infortunée Phénicienne vouée À une peste prochaine ne peut assouvir Son cœur, elle se consume à regarder Iule, Également émue par l'enfant et les dons Qu'il apporte. Lui, embrasse Énée et se suspend À son cou, lorsqu'il a comblé le grand amour Du père qu'il abuse, il court à la reine.

48


Sur lui, Elle attache ses regards de toute son âme ; Parfois elle le presse contre son sein sans savoir, L'infortunée Didon, quel dieu puissant s'assied Sur ses genoux ! Lui, se souvenant de sa mère L'Acidalienne, efface le souvenir De Sychée peu à peu, il s'applique à surprendre Par un vivant amour des sentiments depuis Longtemps en paix dans ce cœur déshabitué.

Le repas fini et les plateaux enlevés, On apporte les grands cratères et l'on couronne Le vin. Un grand bruit se fait entendre au palais Et se répand à travers le vaste atrium. Des lustres brillants sont suspendus aux plafonds Dorés, le feu des torches triomphe de la nuit. Alors la reine demande et remplit de vin La patère lourde de gemmes et d'or, celle dont Bélus et tous les descendants nés de Bélus S'étaient toujours servis.

Ensuite, dans le palais Le silence se fit : "Jupiter, car c'est toi, Dit-on, qui présides à l'hospitalité, fais Que ce jour soit jour de fête pour les Tyriens 49


Et pour ceux partis de Troie, que nos descendants En gardent la mémoire. Que Bacchus, créateur De joie et que la bonne Junon nous assistent ! Et vous Tyriens, célébrez avec faveur Cette fête !"

Elle dit et fit tomber sur la table Les prémices de la liqueur ; et la première, Cette libation faite, elle effleura la coupe De ses lèvres, puis elle la donna à Bitias En l'incitant à boire : lui, sans perdre un instant, Vida la patère écumante et s'abreuva Dans l'or pleinement. Après lui, les autres chefs. Iopas, aux longs cheveux, suivant les leçons Que lui enseigna le géant Atlas, répète Les chants sur une cithare d'or. Et son chant dit La lune errante et les éclipses du soleil, L'origine de la race humaine et des bêtes, La cause de la pluie, celle du feu, l'Arcture, Les pluvieuses Hyades et les deux Ourses, pourquoi Les soleils de l'hiver se hâtent tellement De se plonger dans l'Océan, et quel obstacle, Pendant l'été, ralentit la venue des nuits. Les Tyriens l'applaudissent, l'applaudissent encore, Les Troyens font de même. 50


Didon, l'infortunée, Prolongeait l'entretien sur de nombreux détails Fort avant dans la nuit et buvait le poison De l'amour à longs traits, interrogeait Énée De mille questions sur Priam et sur Hector !

Quelles armes portaient le fils de l'aurore ? Ce qu'étaient Les chevaux de Diomède ? Et le grand Achille, Comment était-il ?

"Mais plutôt raconte-nous, Ô mon hôte, dit-elle, depuis leur origine, Les embûches des Grecs, les malheurs de ton peuple Et tes courses errantes ; c'est le septième été Que tu erres par toutes les terres, sur tous les flots."

51


52


Turn static files into dynamic content formats.

Create a flipbook
Issuu converts static files into: digital portfolios, online yearbooks, online catalogs, digital photo albums and more. Sign up and create your flipbook.