Le défi du corps de la sportive… Sylvain Ferez Maître de conférences SANTESIH, JE 2516, Université Montpellier I sferez@yahoo.fr La difficulté à penser le corps de la femme dans la pratique sportive n’est pas anodine. Elle trouve son origine dans un ancrage historique. Le projet de rénovation des jeux antiques d’Olympie du baron Pierre de Coubertin exclut d’emblée la possibilité de participation des femmes. Le sport moderne naît ainsi en référence à un idéal de masculinité, dans un contexte pourtant marqué par les mouvements de Suffragettes et par le succès de la mode des garçonnes dans les grandes capitales européennes. La volonté d’émancipation des femmes qui se fait jour n’affecte toutefois aucunement l’émergence du phénomène sportif, ni les positions sexistes du père des jeux olympiques modernes. Il faut attendre les années 1920 pour voir se mettre en place un lent et long processus d’accès des femmes à l’olympisme, conquête progressive qui demeure inachevée. Car si la seconde moitié du 20ème siècle voit un accès croissant des femmes au sport, ce dernier reste l’un des lieux privilégiés d’expression de la masculinité. Le rapport au corps du sportif continue ainsi à se construire en contrepoint de la perspective mythique qui place le corps de la femme au cousinage d’une écriture mâtinée d’insconcient, hors des enjeux du présent mais prometteuse d’avenir. C’est cette perspective que défie, par le simple jeu de sa mise en scène, le corps de la sportive… La conquête féminine des sports La participation aux Jeux Olympiques a longtemps été explicitement interdite aux femmes. La question de la participation des femmes fut problématique pendant la plus grande partie du 20ème siècle. En 1919, le refus d’inscrire des épreuves féminines au programme des J.O. d’Anvers (1920) conduit Alice Milliat à une stratégie autonomiste : elle crée une Fédération des Sociétés Féminines Sportives en France et à l’échelle Internationale. Cette dernière organise des Jeux Olympiques féminins à Paris en 1922 et à Göteborg en 1926. Il faut attendre 1928 pour que, à Amsterdam, des femmes soient autorisées à participer à cinq épreuves olympiques. Les rassemblements féminins autonomes continuent néanmoins en 1930 à Prague et en 1934 à Londres. Les athlètes féminines y performent dans l’ensemble des disciplines athlétiques. Il faut dire qu’après Amsterdam, le 800m a disparu des distances olympiques féminines. Il est considéré comme inconvenant de voir des femmes s’y produire. Ces dernières se trouvent ainsi écartées des pratiques énergétiques : elles ne sont « pas belles à voir » grimaçant dans l’effort. Il faudra attendre 1960 pour les voir réapparaître sur 800m. En 1984, le premier marathon féminin olympique est l’occasion de voir ressurgir les commentaires entendus un demi-siècle plus tôt lors de l’arrivée du premier 800m féminin à Amsterdam. Seule la distance a changé : si le 800m est devenu féminin, le marathon ne saurait l’être. La participation des femmes est remise en cause au nom de la « nature des choses ». Vingt ans plus tôt, en 1964, Kathy Switzer est suspendue par la Fédération Internationale d’Athlétisme pour s’être élancée déguisée en homme au marathon de Boston. En 1967 cette fédération autorise les femmes à s’aligner sur 1500m, en 1974 sur 3000m et en 1987 sur 3000m steeple. Le 5000m et le 10000m demeurent aujourd’hui encore réservés aux hommes. L’histoire de l’athlétisme rappelle mieux que toute autre combien la prétendue universalité de l’olympisme masque une apologie de la masculinité. L’histoire d’autres pratiques sportives
le confirme. Si les femmes pratiquent l’escrime aux J.O. dès 1924, leur participation est circonscrite au fleuret. Elles doivent attendre 1987 pour l’épée. Pour le sabre… elles attendent toujours ! Comme le notent Louveau et Davisse, l’argumentation de ceux qui s’opposent à cette nouvelle « conquête » féminine ne manque pas de saveur, s’appuyant sur l’objectivité d’une réalité qui serait liée à la « nature féminine » : « Poids de l’arme avance-t-on… voire : le fleuret pèse 500 gr, l’épée 750 gr et le sabre moins de 500 gr ! ». Elle conclut : « Parions alors que les images que génèrent ici et là les engins et les gestuels pèsent bien plus lourds »1. Stratégies de féminisation des sportifs et suspicions de lesbiannisme des sportives L’accès progressif des femmes à la pratique sportive de compétition, mais aussi de loisir (notamment à partir des années 1960) ne modifie toutefois pas la signification profondément masculine qui lui est associée. Dans le sport, la féminisation n’apparaît que sous le mode de l’ironie ou de l’insulte. La figure de l’Homosexuel offre, dans l’ombre, l’image d’un antihéros2. La problématique de l’homosexualité dans le sport reste longtemps quasi impensable. Dans sa conférence du 18 avril 1887 sur « l’éducation anglaise », Pierre de Coubertin présente l’introduction du sport dans l’enseignement secondaire comme un bon moyen de résoudre les deux problèmes essentiels du « surmenage » et du « vice » dans les internats, c’est-à-dire de l’onanisme et de l’homosexualité. Farouchement hostile aux courants favorables à l’éducation sexuelle, ce dernier considère le sport comme un bon moyen de détourner les enfants de la « perversion » sexuelle et de la « pornographie » que ces courants promeuvent. L’homosexualité demeure aujourd’hui encore presque invisible dans le sport traditionnel. L’évidence de la norme hétérosexuelle semble ici encore plus difficile à remettre en cause qu’ailleurs. En plus de se donner comme un univers exacerbant la masculinité, parfois jusqu’au virilisme3, le monde sportif favorise la mise en scène d’une hétérosexualité traditionnelle tantôt rassurante, associée à l’image de l’autorité du bon père de famille, tantôt conquérante, liée à la figure du séducteur multipliant les exploits et les conquêtes féminines4. Au final, si l’homosexualité finit par affleurer, c’est toujours dans l’ombre, en négatif, comme un contre-modèle. Le « pédé » c’est l’adversaire, celui qui est en échec, qui n’est pas performant. Une insulte redondante, proférée suivant une habitude, sans arrière-pensée sexuelle, qui vise seulement à dire la lâcheté ou la défaillance des individus ainsi stigmatisés. Peu importe la sexualité réelle des gens visés, ou de l’entourage, de toute façon présumés hétérosexuels. Difficile dans ce cadre hostile de trouver des hommes dont l’homosexualité est publiquement connue et reconnue. La situation est bien différente dans le sport féminin où la norme hétérosexuelle ne va pas autant de soi. Ici, c’est au contraire la masculinisation qui prévaut, et en arrière-plan la suspicion de lesbiannisme5. Le sport, objet masculin par excellence, féminise les hommes qui n’y réussissent pas et masculinise les femmes qui y excellent. Mais si l’histoire du sport féminin est marquée par l’évolution des tests de féminité, aucun test de masculinité n’a jamais été proposé du côté des hommes6. Alors que, d’un côté, le sport suscite des doutes concernant la féminité, faisant 1
C. Louveau, A. Davisse (1998) Sports, école, société : la différence des sexes, Paris, L’Harmattan. Cette figure de l’Homosexuel émerge dans la seconde moitié du 19ème siècle, comme les sports anglo-saxons, au moment où s’édifient les Etats-nations européens. « L’inversion » est alors considérée comme un signe de l’affaiblissement et de la dégénérescence de la race contre lesquels prétend, entre autres, lutter le sport. 3 B. Pronger (1990) The Arena of Masculinity. Sports, Homosexuality and the Meaning of Sex, New York, St. Martin’s Press ; F. Baillette, P. Liotard (1999) Sport & virilisme, Montpellier, Editions Quasimodo & fils. 4 S. Ferez, Le Corps homosexuel en-jeu. Sociologie du sport gay et lesbien, Paris, PUN. 5 B. Ravel, G. Rail (2007) On the limits of "Gaie" spaces: Discursive constructions of women’s sport in Quebec, Sociology of Sport Journal, 24 (4), 402-420. 6 A. Bohuon (2008) Les enjeux d’une « bicatégorisation » par sexe dans le champ sportif : l’exemple du test de féminité, Nouvelles Questions Féministes, 27(1), 80-91. 2
réapparaître le vieil imaginaire de l’hermaphrodisme7, il semble offrir de l’autre des brevets de masculinité. Au final, là où le couple idéal du « Sportif » et de la « Danseuse » propose un modèle de division des rôles sexués comblant l’imaginaire hétérosexuel, celui du « Danseur » et de la « Sportive » heurte immédiatement. Il confronte à une image inversée de l’idéal genré et hétérosexuel. La suspicion d’homosexualité émerge avec celle de non-conformité de genre. Alors, la sportive : une lesbienne ? Et le pédé : une danseuse ? Le danseur et la sportive… La suspicion de lesbiannisme pèse a priori sur la sportive, et plus fortement encore sur les joueuses de football, de rugby, de handball et de l’ensemble des pratiques considérées comme « masculines ». La plupart des footballeuses de haut niveau ont vite dû endosser l’étiquette de « garçons manqués »8. Cette expression du sens commun est intéressante car elle ne possède pas de formulation rigoureusement symétrique. Le garçon efféminé, contrairement à la fille masculine, n’est pas une « fille manquée » mais se voit en général attribuer, dans les cours d’école, toute une série de dénominations positives – i. e. ne faisant pas explicitement référence à la fille comme norme – très péjoratives, le plus souvent à connotation sexuelle ("pédé", "tapette", "tarlouse", "lopette", etc.), mettant en doute sa virilité9. En Education Physique et Sportive (EPS), nombre des femmes qui enseignent des activités expressives et artistiques affirment aussi avoir été des « garçons manqués »10. Leurs collègues masculins les qualifient pour leur part souvent de danseuses, désignation généralement vécue comme une violence symbolique. Dans un univers professionnel androcentré, elle ne s’emploie qu’au pluriel et au féminin, sa transposition masculine conduisant, non pas à qualifier les hommes « spécialistes » de danse de danseurs, mais à douter de leur virilité ou de leur sexualité par des allusions ou sobriquets très répandus chez les élèves (comme pédé ou tapette)11. Saisir l’aspect dépréciatif du terme danseuses oblige ainsi, outre de percevoir son effet sur celles qui en sont affublées (réactions défensives d’agacement le plus souvent), de noter que sa transposition au masculin ne conduit pas à appeler les rares hommes qui font de la danse les danseurs, mais, pour les élèves, à remettre en cause leur masculinité en leur collant des étiquettes dépréciatives liées à l’homosexualité. En avril 1999, le magazine gay et lesbien Têtu évoque le cas Graeme LeSaux, international anglais de l’équipe de football de Chelsea victime de « railleries anti-gay » en raison de son « goût pour les antiquités et les beaux-arts »12. Certes, le magazine accorde une large place aux aspects artistiques, et notamment à la danse13, mais celle-ci n’interdit pas le traitement du sport de haut niveau. A trop prêter attention au jeu social d’attribution de significations sexuées et sexuelles au couple de la Sportive et du Danseur, on en arriverait presque à oublier que la figure de l’Artiste, comme celle du Sportif, marque aussi une position sociale. Traiter l’adversaire de « danseuse » constitue, dans l’univers sportif, une manière de dire le manque de force, de courage, de puissance, de virilité. Bref, une autre façon de dire « pédé ». Mais l’étiquette offensante de « danseuse » réfère ici également à une délicatesse et un raffinement déplacé 7
Cf. M. Foucault (1978) Herculine Barbin dite Alexina B., Paris, Folio [1993]. S. Scraton, et al. (1999) It’s still Man’s Game? The Experiences of Top-Level European Women Footballers, in International Review for Sociology of Sport, 34 (2), 99-111. 9 C. Guillaumin (1992) Sexe, Race et Pratique du pouvoir. L’idée de Nature, Paris, Editions côté-femmes. 10 S. Ferez (2004) Corps de mise en scène, d’expression et de réflexivité : étude de génie symbolique, Doctorat de l’Université Montpellier I. 11 Une enseignante note que lorsqu’elle rappelle à ses élèves garçons qu’il y existe des danseurs étoile de très haut niveau, ils lui rétorquent : « Ouais, mais c’est des pédés ! ». 12 Têtu, 33, avril 1999, p. 45. 13 Notamment avec la création d’une rubrique spécialisée en 1999. 8
(répugnance à l’effort, refus de se salir, crainte du contact et des chocs, etc.) dans un univers où s’expriment des valeurs et des normes de corps laborieuses. Est une « danseuse » celui qui est trop maniéré, qui se distingue en faisant trop de « chichis ». Autrement dit, celui qui met en cause le rapport au corps et la vision du monde qu’est sensée exalter la pratique. Question de position sociale autant que d’identité sexuée (ou sexuelle) donc. Le corps « massif » de la sportive, en adhérant aux codes de la masculinité populaire, est censé s’opposer radicalement au corps « chic » du danseur, symbole de l’aisance et de l’efféminement bourgeois. Par-delà l’accès des femmes au sport, acquis de longue lutte, les logiques de féminisation et de sexualisation du sportif et de la sportive entendent préserver l’essentiel. Il faut dire que par sa simple présence, la sportive (comme le sportif assumant son homosexualité) met en danger un vaste montage socio-sexué. Elle remet en cause une certaine image de la femme, associée à un certain rapport au corps. A la masculinité du corps sportif s’opposerait la féminité d’un corps vacant à l’écriture. En arrière-plan s’esquisse une lecture différentielle des fondements corporels du pouvoir et de la puissance créatrice. L’écrire-femme… Au début des années 1980, Claude Pujade-Renaud fait un pas décisif dans le parcours qui, du sport, de l’E.P.S. et de la danse, la conduit vers une carrière d’écrivain14. Cette étape est marquée par un moment de réflexion sur le lien entre corps et écriture où elle tente de débusquer l’illusion dans laquelle s’ancre la notion d’« écriture féminine »15. Illusion d’un lien spécifique alors que, pour elle, l’acte d’écrire expose à un rapport problématique au corps quel que soit le sexe de l’écrivain. Mais par-delà ce mythe de « l’écriture féminine », c’est in fine la perspective post soixante-huitarde de la libération du corps qui est lentement démontée, en tentant de saisir les tensions qui caractérisent le passage du corps à l’écriture. L’« écrire-femme » reproduirait ainsi le glissement du corps à l’inconscient auquel invite la vision des rapports inconscient/corps/écriture promue par les théories néo-reichienne et de la bioénergétique. Pour C. Pujade-Renaud, le thème d’un « écrire-femme » jouxte ainsi un courant de positivisation du corps, comme si le « retour au corps » garantissait un retour du refoulé favorable à la création16. A travers l’écriture féminine, ce sont pour elle les limites mêmes des mouvements de libération du corps qui sont questionnées, dans la mesure où ces derniers réifient le concept corporel. La thématique d’un « écrire-femme » est ainsi saisie comme une sous-rubrique d’un mouvement social plus global, sans qu’il n’existe pour autant de lien manifeste avec ce dernier. Il ne s’agit bien sûr pas de rejeter l’idée de l’enracinement corporel de l’écriture, mais de refuser celle d’une spécificité féminine. L’écriture, hors de toute lecture sexuée, procéderait à la fois d’un rapport et d’une distance au corps : « L’écriture se sera élaborée à travers une transmutation de ce qui circule, bat, respire, rampe et travaille dans l’épaisseur de l’humus corporel. Mais pas en ligne directe, pas dans un raccourci fusionnel inconscient-corpsécriture »17. Un investissement particulier du corps ouvre sans doute à une parole différente, mais cet investissement hasardeux qui permet que s’effectue le passage du corps à l’écriture ne saurait être figuré ni par les détours du mouvement dansé, ni par l’immobilité de la relaxation, ni par les symptômes hystériques. Or la notion d’écriture féminine ignore cette 14
S. Ferez (2005) Mensonge et vérité des corps en mouvement, Paris, L’Harmattan ; S. Ferez (2007) Le Corps déstabilisé, Paris, L’Harmattan. 15 C. Pujade-Renaud (1982) Du corps féminin à l’écriture ?, Esprit, 62, 107-121. 16 « Plus essentiellement, me semble-t-il, le discours autour de l’écriture féminine est à resituer dans le sillage des discours inspirés par "la libération du corps" depuis environ une bonne décennie : courants marcusiens et post-reichiens infiltrés dans le mouvement du potentiel humain ; mouvances diverses à partir et autour de L’AntiŒdipe, entre autres », Id., 118. 17 Id., p. 111.
scansion ou articulation lointaine avec le corps : « L’exaltation récente d’un "écrire-femme" s’instaure sur le déni d’une coupure. Elle tend à affirmer la continuité également avec l’enfance et la mère »18. La mystique du corps fécond Au travers de la critique du concept d’écriture féminine, c’est en définitive à la réification du corps féminin opérée par le courant féministe d’Antoinette Fouque que s’attaque C. Pujade-Renaud19. Le discours sur l’écriture féminine est ainsi analysé comme une ruse de la raison dominante qui, par-delà le propos sur l’écriture, parvient à piéger la subversion féministe dans l’illusion de l’essence d’un corps féminin : « Ce que je souhaiterais souligner c’est non pas un style d’écriture féminine mais un discours sur "l’écrire-femme" qui est venu en un second temps, dans un après coup. Ce discours relève plus, me semble-t-il, d’un courant idéologique à rejetons multiples, celui notamment d’une positivisation forcenée du corps, que d’une création féminine spécifique surgissant ex-nihilo, radicalement novatrice ». Et à l’auteur de préciser : « Cette position est certes à comprendre dans une conjoncture historique et économique précise, celle de la lutte des femmes. Ainsi le thème "notre corps nous appartient", inséparable de la bataille pour la contraception et l’avortement, trouve sa reduplication dans le discours sur "l’écriture-femme" : "L’écriture est pour toi, tu es pour toi, ton corps est à toi, prends-le" »20. Les femmes ne participent-elles pas, en adhérant à cette mystique de l’écriture féminine, à leur propre cantonnement dans un espace où les hommes les laissent bien volontiers s’enfermer et s’enchaîner ?21 Le renversement par lequel la femme, sujet de négativité, paraît avoir réussi à révéler son corps positivement dans l’écriture ne cache-t-il pas en définitive un nouveau piège ? Cet ultime retournement, qui permet de passer du négatif au positif, est-il une victoire ou un ultime stratagème de la domination masculine ? « Ici encore, il resterait à analyser à quelles conditions les mouvements des femmes peuvent relancer et impulser les luttes sociales et/ou l’écriture. L’on risque sinon l’enlisement dans une mystique du corps. A trop vouloir se poser en emblème de "l’être-femme" et de sa vérité, le corps ne deviendrait-il pas alibi de vérité et, à son insu, avatar du vieil et mystificateur éternel féminin ? Danger d’un enfermement lié à un fantasme de la table rase, à une nostalgie d’un radical commencement dont le corps féminin serait le porteur, corps qui échapperait à la répétition et à l’histoire. Mais l’histoire aurait alors quelques chances de le rattraper et de le relativiser rapidement »22. Le danger du discours sur l’écrire-femme serait, par glissement, d’ancrer dans un corps et un sexe la spécificité d’une écriture, là où la compréhension du lien corps/écriture exigerait davantage de répondre à la question : « comment tel sujet, quel que soit son sexe biologique, advient-il au langage à travers les médiateurs symboliques qui, dans son groupe social, le désignent comme homme ou femme ? »23 La bisexualité apparaît alors comme un espace fécond d’articulation du corps et du langage, mais aussi de lutte contre l’oppression et les processus de réification corporelle. C. Pujade-Renaud invite à questionner la façon dont celleci peut favoriser les allers-retours incessants entre corps et langage, permettant une ouverture à l’altérité, une infiltration de l’autre sans exposition au risque d’aliénation. Ce serait au final la combinaison des différences sociales et de la différence sexuelle, en ce qu’elle médiatise le 18
Id., p. 114. Cf. Cahiers du GRIFF, n° 7, juin 1975. 20 C. Pujade-Renaud (1982) Du corps féminin à l’écriture ?, op. cit., pp. 116-117. 21 « Un écrire "écrire-femme" ne saurait être ni un dogme ni un modèle. Ce thème perdrait son pouvoir stimulant s’il devait se limiter à opposer un nouvel (?) absolu, le corps féminin, à un absolu posé comme dominant, le langage masculin », Id., p. 121. 22 Id., p. 119. 23 Id., p. 120. 19
rapport du corps au langage, qu’il conviendrait de mieux saisir, car : « Le passage par le corps n’est suffisant ni pour lever le refoulement ni pour lutter contre l’oppression »24. Le devenir-femme L’imaginaire du corps fécond qui hante la notion d’écriture féminine s’accomode mal de la démonstration techno-productive du corps de la sportive. Ce dernier laisse entrevoir d’autres potentialités que celle d’un devenir qui est certes plein de promesses créatrices, mais qui est toujours renvoyé à la virtualité d’un inaccessible possible. La sportive n’a que faire de l’irréel. Elle n’incarne pas, ni ne projette, l’espérance. C’est dans la confrontation au réel qu’elle entend bâtir l’avenir. Elle s’écarte du thème philosophique d’une puissance créatrice féminine ou d’un devenir-femme – inscrit dans une filiation vitaliste, nietszchéenne chez Deleuze, heiddegérienne chez Derrida –, rompt avec le mythe de la mère et de la fonction maternelle comme espace d’accueil et de médiation offrant, en creux, dans une invagination protectrice (telle une enceinte vide), un lieu propice à la création du sens et à toutes les formes de révolution symbolique. Pourquoi le corps de la femme, sans cesse renvoyé à des images porteuses de devenir, devrait-il être assigné à la re-production dans le réel ? Le corps de la sportive, par le double jeu de sa performance (sportive et sociale), produit des dé-placements indissolublement matériels et symboliques. Dès l’entre-deux-guerre, Magaret Mead montre une variation des comportement sexués selon les cultures, perturbant la vision d’un partage naturel des rôles25. Le féminin n’est donc pas fixé. En dévoilant son rapport à l’immanence, Simone de Beauvoir pointe qu’on ne naît pas femme, mais qu’on le devient. Le rapport masculin à la transcendance apparaît dès lors comme coextensif de la construction sociale de la fémininité26. Comme ensemble d’attitudes, cette dernière renvoie à un imaginaire et à des représentations pesant tant sur les stratégies d’interaction que sur la production des habitus sexués et la négociation des identités de genre. L’efficience de cet imaginaire associé au rond, au léger, à l’humide, au courbe et à la grâce (versus carré, lourd, sec, droit et force) se déploie dans les formes sociales qu’il adopte, dans les institutions, les usages et les objets qu’il incarne, et qui le perpétuent. Mais toutes ces expressions ne seraient rien si elles n’existaient pas par corps, et ne marquaient pas les corps de leurs empreintes. Car le corps fonctionne à la fois comme un moyen d’expression et comme un opérateur de la féminité. Il est tout d’abord vecteur des mises en scène féminines. L’entretien et la mise en forme du corps, ainsi que la sexuation des parures et des marques corporelles visent, par la mise en valeur de certaines zones, à renforcer ces expressions. Le corps se fait féminin pour soi et pour les autres. En-deçà de ce jeu sur les apparences, et par-delà les écarts morphologiques et organiques entre les sexes, la géographie corporelle est d’emblée marquée par la symbolique sexuée. Dénudé, dépouillé des insignes sociaux qui l’habille, les reliefs du corps féminin restent signifiants et certaines zones surinvesties. Là où la moindre cicatrice atteint la féminité, l’épaisseur des traits du visage masculin s’accommode sans mal de balafres. Mais le corps fonctionne aussi comme un opérateur de la féminité. Celle-ci s’instituant dans et par le corps, il n’y a rien d’étonnant à ce que, parmi les usages culturels, les activités physiques et sportives figurent un lieu privilégié de son édification comme de sa mise en cause.
24
Id., p. 121. M. Mead (1949) L’Un et l’autre sexe. Le rôle d’homme et de femme dans la société, Paris, Denoël/Médiations Gonthier [1975]. 26 S. de Beauvoir (1949) Le Deuxième sexe 1. Les faits et les mythes, Paris, Folio/essais [1999] ; S. de Beauvoir (1949) Le Deuxième sexe 2. L’expérience vécue, Paris, Folio/essais [2000]. 25