Extrait "Le dernier voyage d'Ottla Kafka" de Fanny Lévy

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LE DERNIER VOYAGE

D’OTTLA KAFKA FANNY LÉVY

ROMAN

LE DERNIER VOYAGE

D’OTTLA KAFKA

DE LA MÊME AUTEURE

LE ROYAUME DES CHIMÈRES , JC Lattès, roman, 1980.

DANS LE SILENCE DE MILA , L’Harmattan, roman, 1998.

LA BLESSURE INVISIBLE DU COM M ENCEMENT, L’Harmattan, roman, 2003.

LE JEU DU MIROIR , L’Harmattan, roman, 2008.

FAIRE DE L’ART AVEC UN SOUVENIR (correspondance avec l’écrivain Louis Nucera), Orizons, 2014.

UNE EXISTENCE AU FIL DE SON PASSAGE EN CE MONDE , Orizons, roman, 2015.

DIEU COMPTE LES LARMES DES FEM M ES , Orizons, roman, 2016.

HÉROÏNES MANIPULÉES OU LES BEAUX-ARTS DE LA MORT (Elisabeth von Arnim, Ingeborg Bachmann, Jean Rhys, Zeruya Shalev, Laura Kasiskhe), Orizons, 2017 – grand prix de l’Essai au Salon du livre Les Gourmets de lettres à Toulouse en 2018.

LA CHANSON DE MELISELDA OU SARAH, LA FIANCÉE DU MESSIE , Orizons, roman, 2019.

LES JOUEUSES DE MORT (Sylvia Plath, Unica Zürn, Anna Kavan), Orizons, essai, 2022.

LES YEUX DE LA POUPÉE , Orizons, roman, 2023.

© ACTES SUD, 2025

ISBN 978-2-330-20436-5

FANNY LÉVY

LE DERNIER VOYAGE D’OTTLA KAFKA

roman

éditions inculte

de ma vie (dessin de Franz Kafka sur une carte postale, datée du 11 décembre 1918, envoyée à Ottla).

Panorama

Àlamémoired’OttlaKafka.

À la mémoire de Fania, Chawa, Mira, Motel, Chaim, Abram, Doba,Tewel,Jankiel,Zydaettouslesautresenfantsde Białystok,ainsiquedeleursaccompagnateurs.

Pourtouslesenfantsenlevésetmassacréspardesterroristes.

ÀWilly.

Une sirène longue,auloin

Unsifflementlong,auloin

Letrainbouge,pleindecris

Letrainbouge,stridenceetcraquements…

Oùvontcesgensentasséscruellement ?...

À la station de départ, ils ne reviendront jamais

Leurs bourreaux les ont chargés de force dans le train

C’estleurderniervoyage.

Uri Orlev, poème écrit à Bergen-Belsen, à treize ans.

Je t’ai vue, la dernière fois, dans le wagon encore ouvert,

Parmi le troupeau effrayé, les visages des enfantsjuifs,

Je n’ai pu te tendre la main même pour le derniervoyage…

Et je ne savais pas que c’était la dernière fois,

Lederniervoyagedetousnosrêves, Vers nous, les monts semblaient bleuis de froid.

Et, près d’eux, sur le ciel, crachaient les crématoires.

Isaïe Spiegel , La Dernière Fois.

RIM, VOLENT LES AIGLES.

LE DÉBUT DU VOYAGE, 5 OCTOBRE 1943

Ici dans ce convoi / Je suis Ève / Avec Abel mon fils / Si vous voyez mon autre fils/Caïnfilsdel’homme /Dites-luique moi…

Dan Pagis , “Wagon plombé”, in Guilgoul.

Rim, volent les aigles, chantaient Ottla et les enfants, à la gare de Bauschowitz, dans l’infernal brouhaha de la montée dans les wagons à bestiaux. Aucun d’entre eux n’était allé dormir, mais tous se réjouissaient. Ils sortaient enfin du camp-ghetto de Theresienstadt. Le départ se déroulait en secret, pour aller probablement en Suisse ou en Suède.

Ottla sourit. Cela paraissait un rêve, et pourtant, c’était la réalité. Le voyage ne serait pas long, peut-être passeraient-i ls par Prague, et elle verrait bientôt ses filles chéries. De beaux jours s’annonçaient pour elles trois. Peut-être même, après la guerre, partiraient- elles ensemble en Palestine ? S es trésors verraient quelle belle vie aurait leur maman. À une heure du matin, les

bagages faits, elle leur avait écrit, et le vent lui avait fait parvenir leurs baisers. Un an et deux mois qu’elle ne les avait pas vues ! Cela lui paraissait une éternité. Vera avait vingt-deux ans à présent et Helenka dix-neuf. Le gendarme tchèque qui l’aidait à faire sortir clandestinement ses lettres devait leur avoir transmis la carte où elle les rassurait sur sa situation. Elles devaient être excitées par son prochain retour. Ottla avait hâte de les embrasser encore et encore. Elle leur était reconnaissante de lui avoir fait parvenir à Theresienstadt un magnifique colis de ravitaillement. Elle l’avait caressé com me si elle pouvait toucher la main de ses filles en train de le préparer, com me si elle entendait la voix de leur tendresse. Ces provisions qui contenaient du sucre et du beurre avaient apporté un peu de douceur aux enfants dont elle s’occupait. Seulement, elle s’inquiétait : Vera et Helenka avaient- elles assez de nourriture pour elles ? Pensaient- elles suffisamment à elles ? Se portaient- elles bien ?

Le sifflet de la locomotive annonça l’imminence du dépa rt. La porte coulissante se ferma dans un grand bruit métallique. La lumière ne passait que par deux petites ouvertures grillagées. C’était la pénombre, même en plein jour. Les roues grincèrent, le train se mit en mouvement, d’abord lentement.

Chaque adulte avait la charge d’une vingtaine d’enfants, beaucoup venaient de la même famille. Le compa r t iment ne contenait pas de sièges, juste des paillasses sales posées par terre. La place manquait pour s’asseoir ou s’allonger, il fallait s’installer dans le noir, com me on pouvait. Difficile de se reposer ou de se déplacer.

Agglutinés les uns sur les aut res sous de vieilles couvertures, ils étaient transportés com me du bétail. Mais Ottla était heureuse d’accompagner ces petits qui avaient traversé de si terribles événements et supporté de si profondes déchirures.

Ces orphelins étaient arrivés au camp six semaines auparavant. Les internés avaient l’interdiction de sortir des limites du ghetto. Il leur avait même été interdit de regarder par les fenêtres. Quand Ottla avait réussi à les apercevoir, petites silhouettes pathétiques avançant sous une pluie battante, son cœur s’était serré. Dépenaillés, leurs haillons trempés pendant sur leurs corps émaciés, ils se tenaient par la main, les plus grands aidant les tout-petits. Souffrant de malnutrition, couverts de vermine, pieds nus pour la plupart, ils étaient dans un état lamentable. Les joues caves et striées de poussière, le visage tendu perché sur un corps chétif, ils étaient tristes et hagards. Leurs yeux tragiques leur mangeaient la face. Tous avaient des plaies suppur an tes, presque tous étaient torturés par la dysenterie ; certains avaient la scarlatine, d’aut res la diphtérie, beaucoup étaient contagieux. Ils serraient dans leurs mains de petits paquets ou des livres de prières. Une importante escorte de ss les avait conduits à l’Entwesung, le bâtiment de désinfection, où le personnel avait reçu la consigne de ne pas leur parler. Ils étaient revenus, le crâne rasé, les yeux effarés. Une rumeur s’était répandue à Theresienstadt selon laquelle les enfants refusaient d’entrer dans les douches et avaient été pris de convulsion en criant : “Gaz ! G az !” Cela leur avait paru incompréhensible. Les enfants avaient ensuite été placés

dans des baraquements spéciaux situés en dehors de l’enceinte du camp, connus sous le nom de Kreta. Ils étaient séparés du reste du camp par une clôture en fil barbelé et surveillés par les gendarmes tchèques. Tout contact avec eux était interdit.

Cet isolement strict était déconcertant. Pour la première fois, un convoi composé uniquement d’enfants était séparé des aut res. Pour trouver des informations sur ces petits isolés et communiquer avec eux, l’éducateur Fredy Hirsch, responsable du bureau de la jeunesse, s’était glissé dans la zone interdite en portant une planche, à la suite d’une équipe d’ouvriers. Cela avait fortement déplu aux Allemands. En punition, il avait été a rrêté, mis au cachot de la Kommandantur, et déporté.

Ottla s’était portée volontaire pour prend re soin des enfants. Le personnel médical était dirigé par le docteur Leo Blumenthal et par un émigré russe, le docteur S chnerel Homski. Après avoir été rassemblés et emmenés à l’extérieur des murs du ghetto jusqu’à une série de baraquements érigés précipitamment, ils avaient rencontré les petits. Âgés de quat re à quatorze ans, ceux-ci étaient en état de choc. Le visage tendu, le regard terrifié, ils serraient leurs jambes dans leurs bras. Les médecins les avaient minutieusement examinés : ceux qui étaient contagieux avaient été mis à l’écart et conduits à la forteresse, la Kleine Festung, où les prisonniers étaient enfermés et exécutés. Ottla et les aut res volontaires avaient dû signer une déclaration par laquelle ils s’engageaient à garder le silence sur les conditions de détention à Theresienstadt et sur tout ce qui touchait au camp. Mais, défiant les menaces, ils avaient ramené

en contrebande, cachées dans les ustensiles qui transportaient la nourriture, les terribles histoires vécues par les petits. Peu à peu, en effet, les enfants avaient raconté en polonais et en yiddish leur misérable vie dans le ghetto de Białystok. Ils y avaient vécu dans des conditions précaires, dans des caves et des immeubles abandonnés. Témoins de scènes atroces, l’exécution de leurs parents, l’écrasement de la révolte du ghetto et sa liquidation, ils avaient été réunis à quat re cents aut res enfants issus de deux orphelinats juifs. Mais le bâtiment où ils se trouvaient avait été bombardé accidentellement, causant la mort de plusieurs dizaines d’entre eu x. Deux jours après, avec quelques dizaines d’adultes pour les encadrer, ils avaient marché séparément vers l’Umschlagplatz, le point de rassemblement, et été regroupés près de la gare ; ils avaient reçu un peu de pain, mais pas d’eau, malgré la chaleur. Après trois jours de voyage, ils étaient arrivés sales et à bout de forces à Theresienstadt où ils avaient été maintenus quelque temps dans les wagons. Selon les rumeurs, il s’agissait des derniers enfants juifs survivants de Pologne, et ils étaient destinés à un échange ; aussi leur sort avait-i l été relativement clément. Pendant la durée de leur quarantaine, sur les ordres de Fritz Gustav, chef de la Gestapo à Białystok, ils avaient reçu une double ration de vivres, des chaussures convenables et des vêtements. Durant les six semaines où ils étaient restés dans le ghetto, les enfants de Theresienstadt avaient fabriqué pour eux des jouets et de petits sacs, et non seulement ils étaient sortis de leur léthargie, mais leur vitalité naturelle avait repris le dessus. Ils avaient rapidement

récupéré leurs forces, retrouvé confiance et même réappris à rire, jouer et chanter. Rim, volent les aigles était leur chanson préférée.

Le train prit de la vitesse.

Nous allons où madame Otitilka ?

Ottla sourit. Elle avait été Ottilie Kafka, dite Ottla, prénom donné par ses parents, puis Ottilie Davidová, par son mari, et à Theresienstadt, elle était devenue Otitilka depuis que ses filles, dans l’une de leurs lettres, avaient écrit Otitilie au lieu d’Ottilie. Quel prénom lui donnerait l’avenir ?

Tu sais bien, mon petit Moïsh, que nous allons en Suisse ou en Suède pour y être échangés contre des prisonniers de guerre allemands. Nous serons ensuite relâchés. Avant de monter dans ce train, nous avons reçu la consigne de retirer notre étoile jaune. N’est-ce pas une preuve ?

Vraiment, madame Otitilka ?

Suspendus à ses lèvres, les enfants se serrèrent contre Ottla. Ils quémandaient un peu d’espoir. Pauvres petits ! Ils avaient tellement besoin de chaleur, de protection et d’affection ! Leur monde avait si souvent chaviré !

Ottla les rassura et leur raconta Brundibár, le bourdon ou le ronchon, l’opéra pour enfants de Hans Krása, joué à Theresienstadt, le mois précédent. Les héros, Pepíč ek et Aninka, avaient besoin de lait pour leur maman ma lade. Le laitier refusait de leur en donner et appelait le gendarme. L’argent, ils devaient le gagner. Alors, ils tentaient d’empocher quelques sous en chantant dans la rue. Les pièces de monnaie s’entassaient dans le bonnet de Pepíč ek. Sa sœur et lui pouvaient acheter du lait

pour leur maman. Mais le riche et méchant Brundibár qui jouait de l’orgue de barbarie s’approchait à pas de loup et volait l’argent. Les enfants étaient aidés par le

Chien, le Chat et le Moineau, doués de parole. Quand on était seul, leur expliquait l’oiseau, on ne pouvait rien. Un chien ne pouvait rien contre un lapin rapide et malin.

Mais si on regroupait neuf ou dix chiens, c’était le lapin qui ne valait plus rien. L’oiseau en concluait qu’il fallait s’unir pour faire frémir les ennemis. Alors les enfants et les animaux formaient un chœur pour chasser la peur et vaincre Brundibár, le dictateur. Moi, dans le ghetto de Białystok, j’ai eu un chat, madame Ottla. Il se couchait sur moi, les deux pattes de devant posées sur mon cou. Je mettais ma tête contre son ventre chaud, et il ronronnait. Il me réchauffait et, avec lui, je me sentais moins seul. Mais je n’avais rien à lui donner à manger et, un jour, il a disparu. Elle se termine com ment, l’histoire ?

Brundibár n’arrive pas à couvrir la voix des enfants qui chantent. Il jette l’argent et s’enfuit, mais il est rattrapé. Et tous devien nent amis et se réjouissent.

Les petits acteurs avaient chanté de tout leur cœur, se souvint Ottla, et Honza Trachlinger, le jeune or phelin qui tenait le rôle de Brundibár, avait réussi à rendre son personnage humain. La fin de l’opéra, optimiste, rappelait les vieux contes de fées. Les enfants se moquaient ainsi de Hitler, le monstre à moustaches. Comme les aut res spectateurs, Ottla avait beaucoup applaudi. Et nous, qui va nous aider, madame Otitilka ?

Ottla fut assaillie par l’émotion que ressentait une jeune mère découvrant son bébé pour la première fois :

une tendresse éperdue, mêlée d’un espoir infini traversé d’anxiété. Qu’adviendrait-i l de ces enfants ? Chacun avait une histoire poignante, des chagrins et des rêves.

Ne pas oublier leurs noms : M iriam Balinaka, Doba Beder, Motel Niebieski, Chaïm Borsukowski, Abram Soroka, Abram… Il y avait de la musique dans leurs noms hébreux et yiddish. Elle aurait tant voulu repousser pour eux la peur, leur transmet t re le courage, la tranquillité et la confiance nécessaires pour affronter le présent, éveiller chez eux le sentiment de la beauté, leur insuffler la splendeur de la vie qui, com me le concevait son frère, se tenait prête à côté de chacun de nous, mais voilée !

Moi, je t’aiderai, Klementinovska. Et quand je serai grand, je défendrai la justice et la liberté. Ottla avait toujours rêvé d’un monde de justice. Franz et elle projetaient de partir ensemble pour le vaste monde qui, espéraient-i ls, serait libre. Ils n’avaient jamais vécu dans un monde libre, songea-t- elle, submergée par une vague de tristesse. Libre, l’avait- elle été, avant la guerre ? Ne s’était- elle pas emprisonnée et torturée elle-même, com me Franz ? Comment savoir ? Un être humain n’est qu’une boule de peurs ; u n enfant égaré dans une forêt de contradictions. Elle s’imagina entrant dans le port de New York sur un bateau, comme le jeune Karl Rossmann, le personnage du livre de son frère, L’Amérique. La statue de la Liberté lui apparut dans un sursaut de lumière. “On eût dit que le bras qui brandissait l’épée s’était levé à l’instant même, l’air libre soufflait autour de ce grand corps”, avait écrit Franz.

Ottla respira profondément.

UNE GRANDE CORNEILLE NOIRE

K.eutsanscesselesentimentdeseperdre ou d’être plus loin en terre étrangère qu’aucun autre être avant lui, dans un lieu inconnu où même la composition de l’airneressemblaitpasàsaterrenatale.

Franz Kafka , Le Château.

Q uand le gouvernement avait décidé, en 1938, de céder les Sudètes, le cœur d’Ottla s’était figé devant l’inadmissible. Et puis lors de la Nuit de cristal, le 9 novembre de la même année, cela avait été l’horreur : presque trois cents synagogues brûlées, des cimetières juifs profanés, plus de sept mille com merces saccagés, plus de trente mille juifs déportés, une centaine tués, beaucoup humiliés, brutalisés et violés, des centaines de suicidés. Sans oublier l’amende d’un milliard de marks imposée aux juifs ayant causé “la juste colère du peuple allemand”.

Le 15 mars 1939, un tournant s’était produit. Sur l’air du poème symphonique Vyšehrad de Bed ř ich Smetana, Ottla avait entendu à la tsf la voix émue du reporter de la

radio nationale : “Ce matin, à six heures trente, l’armée allemande a franchi la frontière de la Tchécoslovaquie. Restez calmes, gardez la tête froide ! Après des soldats, on voit arriver des unités motorisées. Des véhicules militaires transportent des canons antiaériens géants d’une construction tout à fait différente de la nôtre.”

František Kocourek avait ensuite dépeint la situation en utilisant l’image d’une grande corneille noire survolant la place Venceslas, au- dessus des projecteurs de la défense aérienne de l’armée allemande.

Comment M. Hácha, président de la République tchécoslovaque, avait-i l pu remet t re le sort de son pays entre les mains du Führer du Reich ? Comment était-i l possible que personne n’eût opposé de résistance ? Devant le spectacle des chars allemands défilant dans Prague et des jeunes nazis en colonnes de quat re criant sur la principale avenue “Sieg ! Heil !”, la colère, l’amertume et une honte désespérée avaient envahi Ottla et les gens rassemblés dans les rues. Avec peine ils retenaient leurs larmes. C’était com me un rêve épouvantable. Qui aurait cru qu’un défilé pareil puisse être réel ? I ls ne s’attendaient pas à ce que Hitler allât si vite, aussi loin, et ils ne pouvaient qu’assister, en spectateurs impuissants, à l’entrée des troupes d’occupation dans leur pays. Comme le disait Kocourek, la roue de l’histoire tournait et personne ne pouvait l’arrêter.

Les journaux se remplissaient d’articles antisémites. Les mesures discriminantes s’étaient alourdies, les exigences, les interdictions et les privations se multipliaient. Des décrets de plus en plus nombreux avaient écarté les juifs de la communauté nationale et transformé peu à

peu la Prague familière en un ghetto sans murs. Cette exclusion de la vie sociale n’était- elle pas une étape sur le chemin de l’élimination physique ? Pouvant à tout instant être condamnés sans appel, com me l’arpenteur du Château, ils se tenaient sans cesse sur leurs gardes. Dans un univers où rien n’était assuré, ils étaient progressivement devenus des coupables, des étrangers suspects, puis des parias, de la vermine à éli m iner. Dans les restaurants était écrit en caractères gras, à côté du menu : “Judennichtzugänglich” – Interdit aux juifs. Tout leur était devenu interdit, verboten. L’espace vital s’était peu à peu rétréci pour les juifs. Comme pour la souris de son frère, leur monde était devenu chaque jour plus étroit. Il leur était défendu de se rendre dans les piscines publiques, de marcher dans les bois autour de Prague et d’emprunter les tramways, les bus et les métros. Les téléphones avaient été enlevés de leurs appartements, les téléphones publics leur avaient été interdits, leurs com merces confisqués.

La firme du père d’Ottla, qu’il avait vendue à un parent éloigné de Julie, Bed ř ich Löwy, avait été aryanisée un an après l’occupation, mais avait gardé sur son enseigne le nom de Hermann Kafka. Son employée de maison lui avait signifié qu’étant aryenne, elle n’avait plus le droit de travailler pour une juive, pas même celui de lui dire bonjour. Les enfants juifs avaient été chassés de l’école, les employés juifs licenciés par les entreprises. La moitié des hôpitaux et universités fermaient après le renvoi des enseignants et médecins juifs. Soumis à un pouvoir face auquel ils étaient impuissants, les juifs avaient dû faire enregistrer leurs biens et leurs actifs financiers. Après

un nouvel inventaire du linge et des meubles, ils avaient eu une semaine pour remet t re aux autorités fourrures, lainages et bottes, instruments de musique, thermomètres et appareils photos. L’alimentation avait été r ationnée ; i ls n’avaient plus droit aux fruits, à la volaille, au poisson, au fromage, aux oignons ou à l’ail. Les arrestations s’étaient multipliées, parfois pour avoir assisté à u n spectacle, acheté des oranges en dehors des horaires réservés aux juifs, pour avoir prétendument visité un café ou un parc, ou même un coin de verdure considéré com me un parc. Ainsi, beaucoup avaient été arrêtés au pied de la tour Jind ř išská vě ž, où se trouvaient juste quelques arbres et arbustes. Les person nes ayant commis une infraction devaient payer l’amende très importante de deux mille couronnes. Elles pouvaient être envoyées pour quelques jours en prison ou directement remises à la Gestapo, et de là, en camp de concentration. Les juifs étaient dépouillés en toute légalité.

La persécution devint particulièrement visible quand, par un jour brumeux de septembre 1941, avait été imposé pour les juifs le port d’un insigne obligatoire, l’étoile de David, jaune vif, avec l’inscription “Jude”. Ottla avait eu l’impression que la vie se resserrait. Ce décret de marquage lui paraissait une infamie digne du Moyen Âge. Le signe discriminant épinglé à son manteau, elle voyait les passants la considérer, les uns, avec compassion, les aut res, avec stupeur. Certains avaient un regard accusateur, moqueur ou méprisant, d’aut res détournaient le regard : le refus de savoir. Alors, Ottla avait relevé fièrement la tête. Ne pas avoir honte de cette marque infamante.

Ottla se souvenait de la fem me emmitouflée dans une écharpe qui cachait en partie son étoile jaune. Dénoncée par un passant, elle avait été arrêtée dans la rue. Elle n’avait pas oublié non plus la façon dont, en janvier 1942, les Allemands avaient débarqué dans le grand magasin Jepa, fermé les portes, pris les cartes d’identité de tous ceux qui avaient des bottes chaudes et mis un cachet sur celles-ci pour obliger les propriétaires à aller les remet t re aux autorités ; après quoi, leur avaient-i ls promis, on leur rendrait leurs papiers. Et puis les juifs avaient reçu l’ordre d’aller habiter dans la vieille ville, à côté de la synagogue. Ils étaient expulsés de leurs domiciles.

A lors avait com mencé la déportation des juifs du Reich et du protectorat vers les ghettos de l’Est. Au fil des rumeurs, des rafles et des déportations, l’angoisse montait, serrait les cœurs. “Transport” était le mot redouté. Chacun vivait heure par heure. L’atmosphère devenait tendue, la terreur et la méfiance régnaient. Soumis à un jugement sur lequel ils n’avaient pas leur mot à dire, les juifs étaient emmenés sans procès, comme Katioucha, le personnage de Résurrection de Tolstoï, injustement condamnée au bagne de Sibérie. Livrés à l’arbitraire, impuissants face à une bureaucratie sans visage qui promulguait et exécutait des lois qui instituaient l’injustice, ils vivaient un cauchemar sur lequel i ls n’avaient aucune prise.

Hitler avait affirmé dans un discours que, si la guerre était déclarée, elle signerait l’extermination de tous les juifs d’Europe. Comme si seules les person nes de sang aryen étaient dignes de rester en vie !

LE DERNIER VOYAGE D’OTTLA KAFKA

5 octobre 1943. Dans le wagon qui l’emmène vers une destination inéluctable, Ottla Kafka remonte le l de sa vie. Au cours de ce huis clos dans un train de marchandises, elle se rappelle le monde d’avant, sa famille et son mariage malheureux ; surtout, elle évoque Franz, son frère chéri, son complice et mentor avec lequel elle entretenait des relations qui avaient le relief d’une tendresse double.

S’inspirant librement de la vie d’Ottla Kafka qui prend gure de destin, Fanny Lévy bâtit un roman sensible sur un personnage à la présence forte et lumineuse, confronté au drame de l’Histoire. Le récit oscille entre les souvenirs d’Ottla et son présent dans le wagon, ce qui permet à l’auteure de nous restituer l’histoire du camp-ghetto de Theresienstadt, où Ottla sera internée, et de nous faire entendre la voix des enfants de Białystok qu’elle a choisi d’accompagner.

Fanny Lévy se sent la responsabilité de garder le souvenir d’enfants innocents réduits au silence par la machine concentrationnaire, et ainsi de leur rendre un peu, bien trop peu, de la vie qu’on leur a volée, de leur offrir une forme de résurrection. De cette façon, un pan de la mémoire de l’extermination sera transmis.

“Si la littérature n’est pas écrite pour rappeler les morts aux vivants, dit Angelo Rinaldi à propos du livre de Primo Levi, Si c’est un homme, elle n’est que futilité.”

Professeure de lettres à la retraite, Fanny Lévy a publié plusieurs livres chez divers éditeurs. Héroïnes manipulées ou les Beaux-Arts de la mort a obtenu le grand prix de l’Essai au Salon du livre Les Gourmets de lettres.

Photographie de couverture : © Franz Kafka avec sa sœur Ottla devant la maison Oppelt à Prague

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