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LA NÉCESSITÉ DU SAVOIR Association des familles protestantes FONTEVRAUD 1-3 OCTOBRE 2010 Le système de la démocratie, fondé « sur la libre détermination des grands choix par la majorité, se condamne lui-même à mort si les citoyens qui effectuent ces choix se prononcent presque tous dans l’ignorance des réalités, l’aveuglement d’une passion ou l’illusion d’une impression passagère. » La connaissance inutile, Jean-François Revel Les moyens de connaissance n’ont jamais été aussi développés. On pourrait donc s’imaginer que nous sommes plus éclairés que ne l’étaient nos ancêtres. Rien n’est moins sûr. C’était déjà l’objet du livre de Jean-François Revel à la fin des années 1980. Ce qui a changé c’est le motif de la défectuosité de la connaissance : hier c’était plutôt l’ignorance, aujourd’hui c’est le mensonge. Si le mensonge est la condition de survie des systèmes totalitaires, il sied mal à la démocratie. Et pourtant le mensonge y prolifère aussi. Contrairement aux régimes totalitaires, en démocratie, les décisions ne sont pas dans les mains d’une petite minorité qui peut enfumer à volonté la société, mais s’expriment par le principe majoritaire. Ce qui nécessite des citoyens et des représentants éclairés sur la réalité. En démocratie, on limite trop souvent l’information au pluralisme des opinions, sans insister sur l’importance de la vérité et de la connaissance. Même si les deux sont liés, j’y reviendrai. On s’imagine qu’il suffit d’organiser des débats où des opinions contradictoires peuvent s’exprimer pour que la condition d’information du citoyen, nécessaire au bon fonctionnement de la démocratie, soit remplie. C’est faux. Comme l’écrivait, il y a déjà vingt ans, J-F Revel, « l’objectivité ne consiste pas à opposer des opinions contraires au cours d’un débat. Si les deux opinions reposent sur des informations fausses, quel est l’intérêt du débat ?... La confrontation des incompétences n’a jamais remplacé la connaissance des faits. » C’est même une manière d’adultérer profondément le débat, puisqu’on risque alors de prendre parti sans que jamais les faits ne soient connus.

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Les médias Les médias, au sens large, jouent donc un rôle déterminant dans l’information du citoyen. Ils servent de filtre à ce qui parvient à sa connaissance. Le citoyen complète cette information par son observation personnelle, forcément limitée. Il est des secteurs entiers de la connaissance pour lesquels il n’a aucun moyen de se faire une opinion personnelle fondée en raison. Il ne peut refaire les expériences à l’origine de résultats scientifiques ou faire tourner des modèles sophistiqués. C’est le cas, par exemple, avec la question du réchauffement climatique et de ses origines. Généralement, le citoyen dépend donc absolument des médias pour qu’un fait, pour qu’un résultat d’étude soit porté à sa connaissance et qu’il le soit sans manipulation ni interprétation. Le pluralisme ne devrait donc pas concerner l’établissement des faits, mais les conclusions que l’on peut en tirer en dernier ressort pour l’action politique. Ce que le citoyen peut tenir pour un fait, et non une opinion, repose sur la confiance qu’il place dans la capacité de ceux qui détiennent une parcelle de savoir de l’avoir établie rigoureusement et de la transmettre avec sincérité. La confiance est un élément fondamental pour que l’information atteigne sa cible. Le citoyen doit avoir le sentiment que les éléments de connaissance ont été établis avec rigueur et honnêteté, qu’ils ont été transmis avec sincérité et de manière non sélective. La défiance ne contribue pas à une amélioration de la connaissance que possède le citoyen. Il peut décider de ne rien croire de ce qui se publie dans les médias principaux pour aller chercher ailleurs, sur internet notamment, une information qui ne sera pas moins marquée par l’idéologie, mais une idéologie qui lui convient mieux. Encore une fois le pluralisme, s’il est nécessaire, ne mène pas forcément à la connaissance. Mécanismes de formation de l’opinion publique En effet, une opinion se forge de bien des manières qui ne laissent pas le citoyen, ordinaire ou savant, à l’abri de l’égarement.

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Nous avons des opinions, à peu près sur tout, y compris les sujets sur lesquels nous sommes ignorants. Une unanimité médiatique sur un fait ou un élément de connaissance peut être pris pour un élément de preuve. Notre opinion va alors dépendre de celle des autres. Car, dans de nombreuses occasions, nous ne pensons pas par nous-mêmes. Ce sont ces opinions-là qui sont les moins susceptibles d’être ébranlées par le savoir. De nombreux auteurs ont écrit sur la question, depuis longtemps. C’était déjà le cas de Pierre Bayle, philosophe français du 17ème siècle. La paresse, la crédulité, auxquelles s’ajoute « la peur de passer pour un factieux », expliquent le côté moutonnier de l’opinion disait-il. (cité par jean-François Revel) Un économiste américain, Timur Kuran parle d’heuristique de la preuve sociale. Nous faisons souvent confiance, dit-il, aux idées les plus populaires. Si un grand nombre de personnes pensent d’une certaine manière, c’est qu’elles savent quelque chose que nous-mêmes ignorons : « Deux têtes valent mieux qu’une ».

Et nous

croyons dans une explication, dans un argument, dans la mesure où la plupart y croient. Et il est vrai que cette manière de raisonner ne nous égare pas dans nombre de circonstances. On a souvent raison de penser que nous faisons moins d’erreurs en acceptant une croyance majoritaire. Ce qui nous permet de prendre des décisions rapides sans trop avoir à approfondir. Mais, c’est aussi suivant cette mécanique de la preuve sociale que se répandent et se renforcent des croyances erronées. C’est ce qui rend l’opinion publique si réceptive aux distorsions du savoir. La répétition est un élément de la preuve sociale. Des études ont montré une corrélation entre la couverture des médias et ce que les gens trouvent important. Cette preuve sociale peut être elle-même biaisée par une exposition répétée à la même source d’information. Nous avons tendance à filtrer les informations et connaissances de manière à ne pas ébranler notre propre système de croyances.

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Le public n’est donc généralement pas une source d’incitation à la recherche de la vérité dans les médias. Quand une information nous offusque, c’est surtout parce qu’elle ne nous plaît pas et pas tellement parce qu’elle serait vraie ou fausse. JF Revel, encore lui : c’est « en chacun de nous qu’il faut chercher la cause de la suprématie des journalistes peu compétents et peu scrupuleux. »

Et comme l’écrit Timur Kuran, des faits ou des arguments substantifs qui entrent en conflit avec mes convictions n’auront de l’importance que si mon opinion relève d’un savoir et n’est pas fondé sur la preuve sociale, c’est-à-dire, je le rappelle, sur l’avis du plus grand nombre. Des données qui auraient pu avoir un impact avant que mon opinion s’élabore n’en auront plus aucun si elles me sont présentées après coup. Application à la question de l’immigration Cette manière de se faire une opinion fonctionne donc aussi pour la question de l’immigration. Si les médias relatent des opinions, des appréciations, des arguments qui vont tous dans le même sens, par exemple sur la nécessité de l’immigration pour alléger les finances publiques ou sur son rôle économique indispensable, il y a de bonnes chances pour que l’opinion publique suive. C’est d’ailleurs ce que l’on constate en France dans les sondages d’opinion. S’y ajoute, sur ce sujet, une pression sociale importante pour que le discours reste cadré moralement par une idéologie anti-raciste qui donne aux Occidentaux, si ce n’est le beau rôle, du moins le rôle principal. Le seul racisme qui nous intéresse est celui dont nous serions les porteurs. Le mal nous appartient. Dans les années 1980, Jean-François Revel soulignait déjà cet excès de narcissisme dans la faute. Je le cite : « Le racisme a relégué au second rang presque toutes les autres causes humaines. » « Nous ramenons quasiment toutes les violations des droits de l’homme au racisme, … et le seul racisme est le racisme blanc capitaliste.» Il rappelle ainsi les commentaires de presse de l’époque sur les massacres au Burundi de 1988, présentés comme une sorte de catastrophe naturelle. Le Monde titrait « Affrontements ethniques au Burundi » lesquels avaient fait déjà plus de 100 000 4


morts en 1972 et en firent plus 15 000 en 1988. Ces massacres étaient en fait des épisodes génocidaires, mus par la haine ethnique et la volonté des Tutsis minoritaires de garder le pouvoir coûte que coûte. À ce compte, dit JF Revel, pourquoi ne pas présenter l’holocauste de la seconde guerre mondiale comme un affrontement ethnique entre Allemands et juifs ? Ou les massacres de Katyn comme un affrontement entre polonais et russes, pourrait-on ajouter aujourd’hui. Jean-François Revel écrivait, dans les années 1980 : « En France, l’association SOS Racisme a souvent mené des campagnes dont le message principal était moins l’obligation morale de compréhension entre Français et Africains que l’excommunication des Français en tant qu’infâmes racistes tout juste bons à s’inscrire aux sections d’assaut hitlériennes. Il est évident qu’une généralisation aussi injurieuse ne peut que rendre ivres de rage toutes sortes de gens qui ne se sentent nullement racistes et n’ont pas l’intention de le devenir. »

Yan van Beek, un chercheur néerlandais parle de la lecture morale selon laquelle un savoir n’est pas jugé en fonction de son mérite factuel mais en raison de ses conséquences sociales, politiques ou morales. C’est une telle lecture morale, dit-il, qui explique pourquoi l’impact économique de l’immigration est très longtemps resté un tabou aux Pays-Bas. D’ailleurs, l’Agence européenne pour les droits fondamentaux (FRA) considère comme une forme subtile de racisme le simple fait de suggérer que l’immigration pourrait représenter un coût économique pour un pays d’accueil. Hans Jorgen Nielsen, professeur à l’Université de Copenhague parle, lui, de normes pour désigner ce qu’il est permis d’écrire au sujet de l’immigration et comment ce sujet peut être traité. Normes qui varient d’un pays à l’autre. Il a étudié les réactions médiatiques en Europe aux élections danoises de 2001, dans lesquelles le débat sur l’immigration a tenu une grande place. Il en ressort que les médias ont joué un rôle propre dans la formation de l’opinion publique européenne à propos de la situation danoise, sans grand rapport avec celle-ci, ni avec les attitudes des Danois, pourtant représentés comme une collection de xénophobes et de racistes.

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Avoir une opinion positive en soi sur toute question qui a trait à l’immigration c’est donner le signe de connivence nécessaire pour recevoir des gratifications morales et montrer que l’on a accepté les convenances qui régulent le débat autorisé sur l’immigration. Le cadre moral de ce discours en France est, comme dans d’autres pays européens, celui de la deuxième guerre mondiale. Ainsi, Un collègue, Hervé Lebras, dans Le Point, a comparé mon travail d’estimation des populations d’origine étrangère au Protocole de Wansee de 1942 sur la solution finale. Mais en faisant une erreur historique sur le contenu du protocole qui n’a été relevé par personne dans la rédaction du Point et que j’ai été la seule à signaler. Manifestement, quel que soit le contenu du protocole de Wansee, seul le caractère infamant de l’analogie comptait. Un autre exemple, mais qui va nous sortir du cadre français. Le Gardian, en juin 2002, commentait ainsi l’évolution de la scène politique danoise : « la prise du pouvoir des nazis apparaît lente par rapport au basculement à droite sans précédent de la politique danoise l’an dernier. » Un professeur de Yale aux États-Unis a donné son nom à une observation, qu’on appelle loi Godwin, d’après laquelle plus une discussion se prolonge sur internet, plus on a de chances de voir surgir une comparaison avec le nazisme. Je vais citer à ce propos, encore, Jean-François Revel qui exprime avec beaucoup d’esprit l’impasse dans laquelle nous emmène la fascination pour la référence nazie : « Si tout comportement xénophobe, se limitât-il à une certaine condescendance à l’égard de l’étranger, comme on en voit dans tous les pays, découle de l’idéologie nazie ou y conduit , alors l’humanité tout entière a toujours été nazie et l’est encore. Je dirai même qu’elle est incurable. »

Face à un péril de si grande ampleur, les principaux médias ont tendance à vouloir maintenir l’opinion publique du bon côté,. Il s’agit de faire son éducation et de réformer ses mauvais instincts. Si le péril supposé est de rejouer la deuxième guerre mondiale, tous les moyens sont bons pour l’éviter. On pourrait même dire que l’inflation du péril permet de justifier cette volonté d’emprise sur l’opinion publique. Mais, cette inflation du péril met également en cause la réputation des médias ce qui

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les incite à éviter tout ce qui risque de les faire percevoir comme situés du mauvais côté. Cette inclination a pour effet d’amoindrir leur vigilance sur l’exactitude et la qualité de l’information qu’ils diffusent. Ils peuvent s’abstenir de présenter telle ou telle information. Si elle risque d’être interprétée, non pour elle-même, mais comme le signe d’une opinion déviante, mieux vaut éviter d’en parler. Si un journaliste en parle, il lui faut souvent disposer, à côté, d’un avis contraire qui va plonger le lecteur dans un abîme d’incertitude, la vérité des faits abordés étant devenue absolument secondaire, mais permettra au journaliste de se dédouaner. Les médias peuvent aussi dénigrer le pourvoyeur de connaissance. Ils ne le font pas toujours de manière directe, mais, souvent, en allant chercher une personne accréditée pour dévaloriser l’information ou mettre en doute le sérieux du pourvoyeur d’information. Dans les milieux scientifiques, comme les rivalités et les partis pris idéologiques ne manquent pas, ils n’ont pas trop de mal à trouver un discréditeur. Les médias se dépossèdent souvent eux-mêmes du pouvoir de juger, y compris dans des cas très simples. Ils baissent ainsi leur propre niveau de compétence avec cette manie d’aller chercher un tiers certificateur, celui qui adoubera ou dénigrera, à la place du journaliste, l’information ou l’informateur. L’usage critique journalistique consiste donc, souvent, à aller chercher un avis extérieur sur des sujets ou la propre intelligence du journaliste aurait suffi pour en élaborer un. Une certaine forme d’incompétence intrinsèque aide aussi. Une autre manière d’agir sur l’opinion publique peut consister à présenter une information de telle façon qu’elle dise autre chose que ce qu’elle dit vraiment. La volonté d’orienter l’opinion le dispute souvent à l’incompétence ou à l’abandon de tout esprit critique. Elle abaisse aussi dangereusement le degré de curiosité. Je m’attarderai ici sur l’absence de familiarité avec la statistique et ses règles les plus basiques à partir d’un exemple paru dans Le Monde que je me propose d’analyser avec vous. Un article daté du 4 décembre 2009 titrait sur la stabilisation des flux migratoires à partir des données de recensement qui, pourtant, montraient autre chose. Ainsi, une

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hausse d’un quart était qualifiée de stabilisation. D’après Le Monde, le nombre d’immigrés de Tunisie, qui passait de 202,5 milliers en 1982 à 201,5 milliers en 1999, avait baissé (-0,5 %), alors que la population immigrée se stabilisait en augmentant de 25 % entre 1982 et 2006 ! De nombreuses autres questions soulevées par l’article et l’infographie avaient échappé à la journaliste et, je suppose, à la plupart des lecteurs. Comme, par exemple, le fait que la hausse, passée inaperçue par la magie du verbe, était entièrement centrée sur la fin de période 1999-2006. En effet, pourquoi se préoccuperait-on de situer une hausse que l’on n’a pas vue ? Sur cette période (1999-2006), l’accroissement relatif moyen annuel de la proportion d’immigrés était identique à celui observé sur la période 1968-75 (1,6 % par an), période qui n’est pourtant pas réputée pour sa stabilisation des flux migratoires. Je ne mets pas en cause la bonne foi de la journaliste mais son aveuglement volontaire : 1) elle ne s’est pas jugée capable de faire le papier toute seule. Il lui a fallu un tiers certificateur, en l’occurrence le directeur de l’Ined, dont la position était à même de la rassurer et de la dispenser de tout esprit critique ; 2) la thèse développée lui plaît bien et ne remet pas en cause son propre système de croyance ; 3) la journaliste met en sommeil son intelligence face à l’incohérence de ce qu’elle écrit, alors qu’il ne faut pas une culture statistique très grande pour se rendre compte que ce qu’elle est écrit ne colle pas. Juste un peu de lucidité. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres, mais dont l’accumulation met en danger la démocratie. JF Revel : « Dès lors que les journalistes … estiment… avoir le droit de présenter l’actualité de manière à orienter l’opinion dans un sens qu’ils jugent salutaire, la démocratie est amputée d’une de ses conditions. Elle l’est aussi pernicieusement que par une justice corrompue ou par la fraude électorale. »

Les médias ne sont pas les seuls à vouloir présenter les choses de telle manière que la pensée dominante.

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Les producteurs de données, les chercheurs se croient eux-mêmes enrôlés dans la grande mission de maintenir l’opinion publique du bon côté. Mais ils craignent, eux aussi, la réprobation morale qui pourrait s’abattre sur eux en cas de dissonance. Pourtant, au final, ce sont des hommes ordinaires. Et comme l’écrit Jean-François Revel, toujours lui, personne n’est à l’abri de l’égarement. Un scientifique n’a guère des chances d’en être épargné que sur le sujet sur lequel il travaille, et à condition qu’il se soit enfermé dans des règles « le condamnant à l’honnêteté » (JFR). Ce qui est généralement le cas des sciences dures. Un scientifique qui parle d’autre chose que ce qu’il connaît bien ne devrait pas, a priori, bénéficier d’un crédit plus grand que tout autre type de profession. En sciences sociales, où l’on est plus facilement dégagé des contraintes démonstratives, le chercheur est encore plus vulnérable à l’égarement. Il peut être gagné par l’idéologie dans sa spécialité même ou, si tel n’est pas le cas, s’égarer très vite dès qu’il sort du champ de sa spécialité. Tout simplement parce que l’on arrive pas au même degré de maîtrise de la connaissance sur des sujets sur lesquels on n’a pas travaillé soi-même. L’intelligence ne préserve pas de l’égarement. Je citerai un exemple récent, le livre de Hugues Lagrange, qui vient de paraître, et qui a fait grand bruit. Il n’est pas très difficile de le suivre sur les analyses qu’il mène sur un lieu d’observation qu’il a délimité et investigué lui-même. Tous les chapitres centraux de son livre y sont consacrés. Par contre, dès qu’il s’empare d’analyses de seconde main qui lui paraissent séduisantes, pour situer sa propre analyse dans un contexte plus vaste, il ne montre pas le même degré de maîtrise. Par exemple, il fait un parallèle entre la crispation identitaire et fondamentaliste au sud et une involution de mœurs accompagnant la fermeture de l’Europe. Deux crispations, donc, qui se feraient écho et se renforceraient. Je le cite : « la stabilisation du taux des divorces peut être conçue comme un point d’inflexion dans l’évolution des moeurs » Les divorces ne s’accroissant plus comme avant, et ce serait le signe que la libéralisation des mœurs a cessé de progresser.

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Avant de réfléchir à la proposition elle-même, ma première impulsion a été de vérifier, au moins pour la France, si ce qu’il dit des divorces était bien vrai. Le problème vient, en grande partie, de l’indicateur qu’il a choisi : le taux de divortialité brut rapportant le nombre de divorces à la population totale. Ce n’est pas le meilleur indicateur. Il faut donc en prendre un plus adapté : les taux de divorce par durée de mariage. En France, ces taux n’ont cessé d’augmenter à toutes les durées de mariage. La somme des taux de divorce par durée de mariage dans l’année est ainsi passée de 20 % en 1978 à 30 % en 1988, à 36 % en 1998 et à 41 % en 2008. Les normes du discours raisonnable en France et la volonté de réformer l’opinion publique plutôt que de l’informer valent aussi pour les politiques. Une méfiance vis-à-vis des mauvais instincts susceptibles de se déchaîner dans la société ne plaide pas pour l’établissement des faits. La connaissance peut donc être jugée malvenue si elle ne conforte pas l’opinion publique que l’on s’est échiné à façonner. On craint toujours le pire de ce côté-là. Le racisme menace en permanence. Un débat aussi corseté moralement que le débat français sur l’immigration laisse forcément plus de place à la formation de l’opinion publique par la « preuve sociale », c’est-à-dire l’imitation, que par des éléments de connaissance bien établis. Mais il laisse aussi cette opinion publique vulnérable à la perception d’un basculement de l’opinion majoritaire. Et la crainte de ce basculement peut avoir pour effet de renforcer le corsetage du débat. Au contraire, une plus grande liberté d’expression aurait sans doute pour effet de laisser plus de champ aux connaissances véritables et à leur complexité, en réduisant la part de nos opinions qui se forment suivant la règle de la preuve sociale qui revient à penser comme le plus grand nombre. Ce qui devient moins nécessaire quand la tolérance pour une pluralité d’opinions est plus grande. Si un plus grand respect de la liberté d’expression et une dépénalisation morale des opinions sont des conditions nécessaires, elles ne sont pas suffisantes. Il faut que s’épanouisse aussi un goût de la vérité, urgence vitale pour le bon fonctionnement démocratique, je l’ai dit en commençant.

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Cette urgence ne me semble guère incarnée dans les médias, dont ce devrait être la seule doctrine, ni parmi les politiques. Ceux que j’ai rencontrés s’étonnent souvent des carences du système statistique français, ou du dépérissement d’un certain type d’études, sans jamais songer à y remédier. Le pli privilégiant l’effet possible sur l’opinion publique d’une information à sa vérité factuelle n’épargne pas, je l’ai dit, les producteurs de données. Mais s’y ajoute aussi une tendance à mépriser l’établissement de statistiques de base, au profit d’un usage statistique plus sophistiqué (généralement modélisé) qui peut en être fait à l’initiative des statisticiens ou plus généralement des chercheurs. Je dirais même que la préoccupation excessive d’un usage modélisé, en bout de chaîne, se fait au détriment d’une exigence de qualité lors de la fabrication du chiffre à la base. À l’Insee, lorsqu’on compare ce qui était autrefois mis à disposition, à la politique actuelle, on réalise l’étendue de la perte des informations accessibles. Autrefois, l’Insee se croyait obligé de mettre, sur support papier, toute une série d’informations basiques et indispensables. Aujourd’hui l’Insee, d’un côté met en ligne des fichiers détails, et d’un autre côté diffuse des informations sommaires, sans visée systématique. C’est comme s’il n’y avait aucun cahier des charges. L’arrivée d’internet, pour la France, n’a pas amélioré la mise à disposition des données pour un grand public et a réduit la diffusion de statistiques par l’Insee. Le dénombrement de la population légale au 1er janvier 2006 s’est accompagné d’un minimum de diffusion de la part de l’Insee, notamment sur la population immigrée. Pour la moindre information, il faut aller programmer des tableaux à partir du fichier détail qui a été mis en ligne. L’Insee ne s’est pas cru obligé de produire, de mettre en ligne des informations, dont on considérait autrefois qu’il allait de son devoir de les rendre accessibles au plus grand nombre. Et que mettent en ligne les pays du nord de l’Europe. Par ailleurs, un fichier chasse l’autre. Si vous n’avez pas pris la précaution de faire une copie du fichier 2006, c’est fini. C’est désormais le fichier 2007 qui est en ligne. On glane quelques données démographiques, au gré des Insee-Première et des quelques tableaux mis en ligne, sans visée systématique. C’est flagrant en matière

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d’immigration. Très peu d’informations basiques exploitant les enquêtes annuelles ont été mises en ligne sur le site de l’Insee, à côté des fichiers détails. Pour la population immigrée, vous aurez une grossière répartition par âge en 2007, mais pour la répartition par pays de naissance ce sera 2006. Vous saurez, en lisant l’Insee-Première n°1287, qu’en 2008, 5 millions d’immigrés vivaient dans des ménages ordinaires, mais rien sur leur nombre total. C’est 5,3 millions d’après des données mises en ligne sur le site de l’OCDE. Il faut terminer la lecture avec la calculette. Dans cette publication, l’Insee avait les moyens de donner une estimation de la population composée d’immigrés ou d’enfants d’au moins un parent immigré en 2008. Il ne l’a pas fait. Il pouvait en donner l’évolution depuis 1999, il ne l’a pas fait. À l’Ined, on constate un désintérêt croissant pour les bases de données. Tout ce qui ressemble à de la statistique descriptive est aujourd’hui méprisé au profit de modélisations, au pouvoir dit explicatif. Ainsi, l’Ined ne veut pas poursuivre la mise à jour de la base d’indicateurs démographiques établie par Gérard Calot (ancien directeur de l’Ined aujourd’hui décédé) et Jean-Paul Sardon qui part à la retraite. Une partie de cette base a déjà été donnée au Max Plank Institute à Rostock. Les données élaborées sur les flux migratoires et mises en ligne sur le site de l’Ined ne tiennent qu’à l’initiative et à la détermination d’un chercheur, Xavier Thierry, qui, ayant eu très peu de reconnaissance de la part de son institution, a décidé de passer à autre chose. En matière d’immigration, la création d’un ministère spécialisé n’a guère amélioré la transparence, ni la profusion des données diffusées. Le service statistique du ministère n’est guère loquace. J’attends toujours une réponse à un mail, qui date d’un mois, demandant quelques explications sur un chiffre publié dans le Monde et ‘sourcé’ Ministère de l’immigration. Je ne suis pas sûre d’avoir jamais une réponse. Je ne vois aucun espoir de changement, en l’absence de volonté politique. La connaissance statistique ne peut s’appuyer uniquement sur l’agrégation des goûts individuels des uns et des autres et sur les effets de mode dans les institutions qui ont la charge de la produire. Certes, les politiques ne doivent pas dire dans le détail comment ils souhaitent que soit obtenue telle ou telle information statistique, ni 12


comment conduire une étude, ni donner des consignes pour mener de telle ou telle manière une recherche. Mais ils doivent manifester une curiosité soutenue et moins superficielle, à supposer qu’ils cessent de donner la préséance à l’usage politique des connaissances sur leur vérité factuelle. Il faudrait, par exemple, en finir avec l’exception française des données sensibles, dès qu’il s’agit d’immigration et de populations d’origine étrangère. L’Allemagne, qui a introduit la notion d’antécédent migratoire dans ses micro-recensements, n’est pas moins démocratique et ne met pas en danger les libertés civiles. Les pays du nord de l’Europe ont tous introduit cette notion d’origine, sous une forme un sous une autre, dans leurs statistiques annuelles : la Norvège depuis 1986, le Danemark depuis 1991, la Suède depuis 1994 et les Pays-Bas depuis 1996. Les Pays-Bas et la Norvège réalisent désormais des projections de population par origine. Ils se posent, à ce sujet, des questions méthodologiques que nous sommes à mille lieues de nous poser puisque nous ne disposons ni de la volonté ni des outils pour mener ce type de projections. J’ai commencé avec Jean-François Revel, et je vais terminer avec lui : « Il existe un facteur décisif, dans l’influence que la connaissance peut exercer sur la vie, c’est le temps. Comprendre trop tard, c’est comme ne pas comprendre, ou, en tout cas, pas à temps pour agir utilement… Le poncif… d’après lequel l’art de gouverner consisterait à savoir attendre … n’est que le maquillage de l’irrésolution. Si c’est pour laisser les situations évoluer toutes seules, à quoi sert-il d’avoir des dirigeants ?... Trop tardive, la décision n’en est plus une : elle enregistre le fait accompli… La vie est un cimetière de lucidités rétrospectives. » Michèle Tribalat 1er octobre 2010

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