1 DH/ 30.01.11
Culte du dimanche .. … 2011 à …
Le boiteux de la Belle Porte
Textes proposés :
Es 35, 3-8 Ac 3, 1-12 et 4, 22
Cinquante jours après la sortie d’Égypte, les Hébreux reçoivent, par l’entremise de Moïse monté sur le Mont Sinaï, le don de la Loi. C’est la première Pentecôte. Dès lors, les fuyards d’Égypte forment un peuple : ils ont un Dieu et une Loi qui les distinguent des autres peuples. La loi s’articule en deux pôles : la croyance en un Dieu unique sauveur et libérateur et l’organisation du culte qui lui est dû, d’une part (résumée dans les quatre premiers commandements du Décalogue) et des règles pour vivre ensemble d’autre part (résumées dans les six derniers commandements du Décalogue). Cinquante jours après le matin de Pâques, les disciples reçoivent de Jésus, remonté au ciel, le don du Saint-Esprit. C’est la première Pentecôte chrétienne. Dès lors, les disciples disséminés forment l’Église : ils ont un Dieu sauveur en Jésus-Christ et une assurance : la vie éternelle. Comme autrefois le peuple hébreux, l’Église naissante va s’organiser autour de deux pôles : - l’annonce de la Bonne Nouvelle à tous, la prière, la louange, l’édification des croyants, nouveaux comme anciens. C’est l’objet des discours de Pierre devant le peuple le matin de la Pentecôte (Ac 2, 14-39), devant les Juifs (Ac 3, 12-26) et devant le Sanhédrin (Ac 4,8-20) ; - la charité à l’égard des faibles ou Diaconie. Notre texte relate le premier acte concret de Diaconie après la Pentecôte. C’est dire sa valeur exemplaire. Il relate le cas d’un homme dont on peut dire qu’il a complètement raté sa vie : . il est infirme, boiteux ; plus précisément ses jambes et ses chevilles ne le supportent pas. Il n’est donc pas paralysé, mais ne peut se déplacer par lui-même ; . il est infirme de naissance, juste punition des péchés de ses parents ou de ses ancêtres ; . âgé de plus de quarante, il semble n’avoir plus de famille, ce sont donc des voisins charitables qui chaque matin l’apportent et le déposent à la Belle Porte du Temple, pour venir le rechercher le soir ; . c’est là que cet homme–objet pourra exercer la seule activité imaginable pour se procurer quelque moyen d’existence : la mendicité ; . l’ironie la plus cruelle, c’est que cet lieu, sans doute particulièrement à même de susciter la pitié des fidèles, nombreux, qui vont prier au Temple et pensent, par une petite aumône, faire acte de piété (avec la prière et le jeûne, l’aumône est l’une des trois bonnes œuvres prescrites au croyant cf. Dt 15, 11) et inciter Dieu à exaucer leur demande, est le symbole même de son sort : impur, parce qu’infirme, il est interdit de Temple et ne pourra jamais s’approcher de Dieu pour Lui présenter sa demande, quelque puisse être la profondeur de son désespoir. Il est donc condamné à rester dans la cour des Gentils (non juifs), à côté de la porte conduisant à la cour des femmes. Je dis que des Juifs lui donnaient une pièce, je devrais dire qu’ils la lui jetaient, car s’ils avaient touché l’homme, par exemple en la lui déposant dans la main, ce simple contact les auraient rendu impurs à leur tour et leur aurait de ce seul fait interdit l’entrée dans le Temple ; . enfin, il est peu probable qu’il ait eu des enfants : quelle femme aurait accepté de se retrouver chaque jour impure, par le simple contact avec un homme incapable d’assurer sa subsistance et sa sécurité matérielle ? On ne peut donc imaginer existence plus vide : il n’a rien connu, rien vécu et ne laissera aucun souvenir à ceux qui viendront après lui. Dans notre langage contemporain, nous dirions que c’est un assisté intégral. Ce jour là, comme tous les autres jours, les apôtres Pierre et Jean montent au Temple pour prier. Et comme tous
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les jours cet homme, qu’ils ont déjà vu cent fois, est là qui, mécaniquement, demande à tous une aumône que lui accordent, mécaniquement, des fidèles trop pressés, trop gênés aussi, pour le regarder et lui parler. Comme tous les autres jours, ils s’approchent de cet homme Mais aujourd’hui, ce sont eux, les apôtres, qui engagent la conversation avec l’homme et lui enjoignent de faire ce que les autres lui refusent : les regarder. Les rôles semblent inversés, hors du schéma logique, sauf peut-être parce que ces hommes veulent lui faire une aumône si inhabituelle qu’ils veulent, c’est le plus probable, que lui-même, et ceux qui passent, le sachent et le remarquent. L’homme les regarde donc avec attention, s’attendant à quelque chose d’exceptionnel ; imaginez sa déception et surtout son incompréhension lorsque les deux apôtres, sous un fallacieux prétexte, lui refuse la charité, cette somme modique qui lui est indispensable pour manger ce soir. Je dis sous un fallacieux prétexte : les apôtres se récusent parce qu’ils n’ont ni or ni argent, mais enfin ce n’est pas ça qu’il attend d’eux, mais modestement quelques pièces de cuivre. Or, comme tout bon Juif, dans quelques minutes les apôtres vont bien en déposer quelques unes dans l’un des troncs du Temple ; je vous renvoie à l’épisode des deux pites de la veuve (Mc 12, 41-44 et Lc 21, 1-4). De fait, les apôtres vont lui faire le don le plus inattendu qui soit : ils vont simplement le prendre par la main droite, le lever et le faire tenir debout, sans que ce contact les empêche d’entrer quelques minutes plus tard dans le Temple en compagnie du mendiant dont c’est le premier acte d’homme marchant : enfin il est un homme, enfin il est un Juif reconnu et peut se présenter devant Dieu, ce qu’il n’avait jamais osé imaginer. Mais ce don, non sollicité, est loin d’être anodin : désormais l’homme va pouvoir, va devoir s’assumer et vivre son destin. Il va pouvoir faire ce qu’il veut, aller où il veut, choix redoutable pour celui qui a toujours été dépendant. En un mot, il est maintenant seul responsable de lui-même. Arrêtons-nous un instant pour tenter de décrypter la signification de ce don, tel que nous le relatent les Actes de Apôtres : . il n’est pas sollicité, je l’ai déjà souligné : l’église et les fidèles s’efforcent de répondre aux besoins les plus profonds de ceux que la vie met sur leur chemin; pas nécessairement à leur attente exprimée, . il est fait au nom de Jésus-Christ : les apôtres n’en sont que des vecteurs, pas les auteurs. Nul ne peut se glorifier du bien fait aux autres ; . il est gratuit. Aucune condition préalable n’a été posée à l’homme, ni croire en Jésus-Christ, ni accepter de le suivre, rien. Les textes ne nous disent pas ce qu’il est devenu ; pas nécessairement un chrétien, seulement un homme libre de lui-même. De même que le salut qui nous vient de Dieu est gratuit et ne dépend pas de nos mérites ou de notre conduite, de même le don fait à l’autre ne peut qu’être sans retour attendu. Voilà, me semble-t-il, tout ce qui est attendu de nous : contribuer à faire vivre nos contemporains debout, de même que nous prions le Seigneur debout dans nos temples. C’est toute la grâce que je nous souhaite. Amen