édition française
PAS DE RÉALITÉ SANS FICTION Les films de Peter Krüger peuvent être perçus comme des fictions élaborées à partir d'un documentaire, ou des documentaires qui utilisent les codes de la fiction. « Je me suis toujours trouvé à la frontière entre ces genres », déclare l’intéressé, « et j'ai découvert qu'il s'agissait d'une position très intéressante pour un cinéaste. » Son long métrage N - The Madness of Reason est présenté en première mondiale au Forum de la Berlinale.
PAR Ian Mundell PHOTO Bart Dewaele Cinéphile depuis sa jeunesse, il a reporté son cursus dans une école de cinéma pour étudier la philosophie. « Je me disais qu›il me fallait du contenu », se souvientil. Son diplôme en poche, il a de nouveau laissé de côté l'école de cinéma, pour créer la société de production Inti Films avec son collègue et futur réalisateur Peter Brosens.
Si, jusque-là, la source d’inspiration de Krüger était la fiction, ses premiers projets étaient des documentaires. « J’avais l’impression qu’avec le style documentaire, je pourrais immédiatement commencer à réaliser des films. » Cette réflexion l’a amené à examiner les possibilités du cinéma documentaire. « J'ai découvert que dans un documentaire, il pouvait y avoir de la filmographie, qu’il était possible de travailler le son et l’image en étant aussi créatif que pour une fiction, mais en exploitant la réalité. » Son premier documentaire créatif, Nazareth (1997), traitait de la foi dans les villages du même nom en Israël, au Ghana et en Flandre. Il réalisa ensuite des documentaires tournés près de
chez lui, en Belgique, ou aussi loin que la Mongolie. Mais c’est avec Antwerp Central (2011) que le désir de Krüger d’explorer les limites de la fiction et du documentaire s’est réellement exacerbé. Cette méditation sur la vie culturelle, historique et symbolique de la gare Centrale d’Anvers combinait images d’archives, documentaire et performance d’une façon hautement créative. Sélectionné pour plusieurs festivals, Peter Krüger a remporté le premier prix au Festival international du film sur l’art de Montréal.
un esprit tourmenté
Le dernier projet de Krüger continue sur cette voie. N - The Madness of Reason s’inspire de la vie de Raymond
INTERVIEW
N - The Madness of Reason
Borremans, un Français qui a quitté l’Europe au milieu de la vingtaine pour voyager en Afrique. Travaillant initialement comme musicien, pour diriger un cinéma itinérant par la suite, il fut bientôt obsédé par l’idée d’écrire une encyclopédie africaine. Il commença à y travailler en 1934, mais à sa mort plus d’un demisiècle plus tard en Côte d’Ivoire, seuls les volumes allant jusqu’à la lettre N étaient complets et avaient été publiés. Lorsqu’il mourut, une femme lui jeta un sort. C’est cet élément biographique particulier qui constitue la trame narrative du film. Un esprit tourmenté qui erre en Afrique de l’Ouest, cherchant à comprendre qui il est et le monde perturbé qui l’entoure. En 2006, Krüger a monté une pièce de théâtre inspirée de cette histoire, mais il restait tout de même beaucoup de choses à dire dans le film. Le film N - The Madness of Reason commence par la mort d’un vieil homme blanc dans un petit hôpital de la Côte d’Ivoire. Il devient un esprit, animé par la volonté de retracer la vie de Borremans,
pas dans l’Afrique de son époque, mais dans l’Afrique d’aujourd’hui. « Le film parle essentiellement de la confrontation entre un esprit occidental, la mentalité occidentale, et l’Afrique », précise Krüger. L’esprit rencontre des personnes qui font le travail de Borremans aujourd’hui, comme un musicien et les techniciens d’un cinéma itinérant. Il s’agit de vraies personnes que Krüger a rencontrées au cours de ses recherches. « Ce sont des personnages de documentaire, mais ils jouent un rôle dans la trame narrative du film », explique-t-il. Krüger a également été frappé par le parallèle entre le projet d’encyclopédie de Borremans, qui aspirait à cataloguer l’Afrique, et le processus des élections et de la définition d’identités nationales ou ethniques engagé en Côte d’Ivoire après sa mort. L’esprit rencontre également ces aspects de l’Afrique moderne, et leurs violentes conséquences. « C’est là que le film devient politique », dit-il. « Ce n’est pas juste une belle histoire à propos de Borremans, ce film illustre combien le fait de cataloguer des personnes peut mener
à des atrocités. » Nous voyons combien la logique encyclopédique consistant à tracer des frontières, formuler des définitions et cataloguer des concepts perd toute son innocence une fois mise en pratique.
la fin d’une évolution
La situation en Côte d’Ivoire n'était pas très stable quand Krüger a réalisé ce film ; il a ainsi pu rassembler des images des élections, du déclenchement de la violence et de l’intervention des gardiens de la paix de l’ONU. Parfois, il n’a pu filmer qu’en utilisant les techniques documentaires traditionnelles, mais lorsqu’il le pouvait, il a utilisé une approche plus cinématographique. « Nous filmions selon un style très proche de la fiction, avec un pointeur, des lumières, des déplacements, un steadycam, des hélicoptères », expliquet-il. « On ne peut pas simplement aller quelque part et filmer de cette façon. Il faut tout préparer à l’avance ». Cette approche s’est révélée particulièrement difficile dans des
INTERVIEW endroits comme des camps de réfugiés. « Fondamentalement, nous étions là en tant que journalistes, mais nous observions et filmions ce qui se passait d’une façon qui n’a rien à voir avec le journalisme. » « Dans de telles circonstances, mettre en scène des événements devant la caméra était la seule façon de parvenir à une vérité documentaire », affirme-t-il. « Sans cela, quand on arrive dans un village, des centaines de personnes accourent vers la caméra et la dimension réaliste qu’on cherche est détruite. Le public ne voit rien et ne ressent rien. D’une certaine façon, la fiction est nécessaire pour pouvoir filmer la réalité. » Après avoir cherché à mélanger la fiction et le documentaire pendant si longtemps, Krüger pense à présent qu’il est arrivé à la fin d’un chapitre. « Je vois N - The Madness of Reason comme la fin d’une évolution », confie-t-il. « Je ne pense pas pouvoir aller plus loin. Mon prochain film sera une fiction, et si je devais réaliser un nouveau documentaire, je ferais quelque chose de complètement différent. »
N - The Madness of Reason
PETER KRÜGER, PRODUCTEUR
Depuis la fondation d’Inti Films en 1993, Peter Krüger a mené une double carrière de réalisateur et de producteur. « Je recherche des films qui s’inscriront dans la durée, qu’on pourra regarder dans 20, voire 100 ans », explique-t-il. Cela veut dire choisir des projets qui ont une grande portée identitaire, ainsi qu’une histoire à raconter, comme Episode 3: Enjoy Poverty de Renzo Martens. Tourné au Congo, ce film aborde la pauvreté en Afrique comme s’il s’agissait d’une ressource de plus à exploiter. « C’est un point de vue unique, et le film est tourné comme personne d’autre ne l’aurait fait », raconte Krüger. Les mêmes critères valent pour les films qu’il choisit de coproduire, comme Kinshasa Kids de Marc-Henri Wajnberg, ou le court-métrage de Thierry Knauff, Vita brevis. En plus de son film N - The Madness of Reason, Krüger a produit le long métrage Drift (2013), de Benny Vandendriessche et Dirk Hendrikx. À la suite d’un décès, le personnage principal n’arrive plus à parler et prend la route seul, à la recherche d’un nouveau moyen d’expression par des actions physiques et des rituels qu’il a élaborés. « C’est la transposition dans un film des différentes étapes du deuil », indique Krüger.
Encore au stade de l’écriture, son projet de fiction s’appelle Continental Drift. S’il marque une rupture avec le passé sous certains aspects, le film s’inscrit dans le prolongement de différents sujets et concepts. « Il s’inspire de ce que j’ai vu en Côte d’Ivoire », indique Krüger, décrivant le film comme une histoire sur
la mondialisation et l’économie, qui relie l’Afrique à l’Asie. « Beaucoup d’éléments seront tirés de la réalité. C’est quelque chose que je ne veux pas perdre. Le grand danger avec la fiction, c’est qu’on sente qu’il s’agit d’une fiction ! Il faut arriver à faire croire que c’est la réalité. » www.intifilms.com
ULTRA-COURTS
LA PAIX, EN UNE MINUTE
Play de Britt Raes et Bert Van Haute, Border de Reinout Swinnen et Bram Van Rompaey, et Peace de Roman Klochkov. Les films étant désormais terminés, un appel a été lancé à des poètes pour habiller ces images avec de nouveaux mots.
Le centenaire du début de la Première Guerre mondiale fait l’objet de nombreuses commémorations sous forme de nombreux films, programmes télévisés et autres projets artistiques. L’un des plus 12 MINUTES SUR LA PAIX originaux en provenance de Flandre est 12 Minutes sur la paix, une compilation de 12 très courts métrages d’animation sur le A Battle for Peace réalisé par Joost Jansen, thème de la paix. PAR Ian Mundell L’initiative, qui émane du Fonds Audiovisuel de Flandre (VAF) et du Fonds flamand des Lettres (VFL), est motivée par le double souhait de marquer ce centenaire et d’attirer l’attention sur les courts métrages d’animation et la poésie, deux formes artistiques rarement mises à l’honneur. L’idée est d’inviter de jeunes poètes flamands à s’inspirer des films d’une minute retenus pour créer une nouvelle œuvre qui sera également publiée ou diffusée au cours de cette année de centenaire. Le projet a pour partenaires le groupe belge de salles de cinéma Kinepolis ainsi que le VRT, la radio-télévision publique flamande qui participera également à la distribution des films sur Internet. Le thème de la paix a été choisi comme point d’ancrage pour des réflexions contemporaines et pour éviter de se concentrer uniquement sur le côté sombre de la guerre. Les réalisateurs ont toutefois pu aborder ce thème comme ils le voulaient, sans aucune contrainte de forme ou de technique. Les films pouvaient être narratifs ou abstraits, avec ou sans dialogues, et recourir à tous les styles d’animation imaginables. L’unique exigence concernait la durée : pas plus d’une minute.
A Battle for Peace
Border
Parmi les 71 propositions recueillies au terme du concours, 12 ont été retenues sur la base de leur qualité, de leur diversité, de leur originalité et de leur capacité à interpeller un grand public. Si le but était surtout de proposer une plate-forme à des jeunes réalisateurs, le jury a quand même veillé à inclure dans le lot quelques réalisateurs plus expérimentés. Certains films retenus traitent explicitement de la Première Guerre mondiale, comme Letter from a Soldier de Silvia Defrance, inspiré d’un poème de Wilfred Owen, ou Daddy Went. Daddy Did de Joost Jansen et Thomas Ceulemans, qui livre sa propre interprétation d’une célèbre affiche de recrutement britannique. D’autres reflètent l’horreur du conflit, tels qu’Otto de Marc James Roels et Emma de Swaef, tandis que des œuvres comme Charge! de Gerrit Bekers se révèlent, paradoxalement, presque légères. D’autres réalisateurs se sont servis de la Première Guerre mondiale pour faire allusion à d’autres guerres. Where the Poppies Blow de Michael Palmaers dresse ainsi un parallèle entre les coquelicots des champs de bataille en Flandre et le pavot promis à la production d’opium en Afghanistan. Enfin, on trouve des films qui se penchent sur les concepts de paix et de conflit d’une façon plus générale, comme Child’s
Bring Us the Key
produit par Walking The Dog Des images et symboles de conflit armé bougent et se transforment dans un poster animé rouge et noir qui hurle devant le monstre insatiable de la guerre moderne. Le message est soutenu par une voix hors champ sur le mode poésie slam.
Border réalisé par Reinout Swinnen & Bram Van Rompaey, produit par S.O.I.L Deux personnages se rencontrent de part et d’autre d’une ligne qui constitue pour l’un une frontière infranchissable pour l’autre. D’abord perçus comme une provocation, les gestes d’amitié donnent ensuite naissance à une coopération ludique. Une animation 3D simple qui joue sur l’absurdité des lignes dessinées sur une carte.
Bring Us the Key réalisé par Boris Sverlow, produit par Elementrik Films Un jeune garçon court dans une ville en ruine et une campagne dévastée, sous le sifflement des balles. Il porte la clé qui ouvrira la boîte renfermant le stylo destiné à la signature d’un traité de paix. Mais les dirigeants s’impatientent et pourraient ne pas supporter l’attente. Il s’agit d’un collage animé essentiellement en noir et blanc qui combine dessins et photographies.
Charge!
ULTRA-COURTS
Child’s Play
Daddy Went. Daddy Did.
Letter from a Soldier
FYI
Charge!
FYI
Peace
réalisé par Gerrit Bekers, produit par Creative Conspiracy Dans la boue du ‘no man’s land’, la charge de deux soldats ennemis l’un vers l’autre est stoppée dans son élan par une détonation soudaine. Lorsque la brume se dissipe, ils se retrouvent emportés par la lumière de l’explosion. Une élégante animation 3D teintée d’un réalisme magique.
réalisé par Wendy Morris, produit par Vertigo Productions Un message est transmis d’un moyen de communication de guerre à un autre, des chiens et pigeons voyageurs aux téléphones de terrain, en passant par les signaux lumineux, avant de découvrir qu’il s’agit de la date et de l’heure de l’armistice. Des dessins animés au crayon fusionnent les détails techniques et un sens poétique de la communication, pour véhiculer un message de paix.
réalisé par Roman Klochkov, produit par Lunanime La guerre semble inévitable alors que les factions rivales se toisent, armées jusqu’aux dents et réfractaires à toute négociation. Un seul tir précipite alors la paix. Des caricatures d’animaux dessinées dans un style expressionniste pour animer avec vigueur un conte moral rappelant l’œuvre de Raoul Servais.
Child’s Play réalisé par Britt Raes & Bert Van Haute, produit par Vivi Film Deux jeunes garçons jouent dans le jardin avec des pistolets à eau, laissant la violence qui imprègne leur jeu remonter soudainement à la surface. C’est alors qu’un son magique les ramène tout aussi rapidement à la réalité. Le style graphique allie l’innocence des dessins d’enfants aux mouvements d’un jeu vidéo de tir subjectif.
Daddy Went. Daddy Did. réalisé par Joost Jansen & Thomas Ceulemans, produit par Sancta Media Un père qui observe son fils en train de jouer aux petits soldats voit ces derniers prendre vie et répéter les horreurs de son propre service militaire. Associant jeu d’acteurs et animation 3D, ce court métrage s’inspire d’une célèbre campagne de propagande de guerre britannique qui galvanisait les hommes en posant la question « Papa, qu’estce que TU as fait pendant la Grande Guerre ? »
Otto
Peace
Letter from a Soldier réalisé par Silvia Defrance, produit par Czar TV Une lettre rédigée depuis les tranchées dépeint des scènes issues des derniers jours d’un soldat, dont les derniers mots seront lus par une mère assise dans un champ de coquelicots. Cette animation impressionniste d’encres et d’aquarelles accompagne ces images de mots tirés du poème de Wilfred Owen sur la Première Guerre mondiale « Dulce et Decorum Est ».
Otto réalisé par Marc James Roels & Emma De Swaef, produit par Beast Animation Un jeune soldat attend avec angoisse une frappe d’artillerie, qui finit par l’anéantir. Une évocation simple mais impitoyable de l’horreur de la guerre, d’autant plus choquante en raison du recours par les réalisateurs à l’animation en stop motion d’éléments en tissu, comme dans leur autre court métrage Oh Willy…
Peace? Yippee!
Peace? Yippee! réalisé par Joke Van der Steen & Valère Lommel, produit par Verenigde Producties Un homme émerge d’un abri souterrain à la fin de la guerre. Dans un monde en ruine, il découvre que la paix a été déclarée. Lorsqu’une autre trappe s’ouvre et laisse apparaître une femme, les perspectives d’avenir semblent aussitôt plus séduisantes. Pour un moment, du moins. Un dessin animé au trait simple qui illustre le côté plus « léger » de la survie.
Where the Poppies Blow réalisé par Michael Palmaers, produit par Walking The Dog La vie d’un coquelicot pendant sa croissance, sa floraison et la perte de ses pétales met en parallèle les cratères de Flandre pendant la Première Guerre mondiale et les montagnes d’Afghanistan à notre époque, le seul indice du changement de siècle étant le remplacement des chars par des drones. Le résultat est un habile collage d’images intermittentes et de paysages numérisés.
Where the Poppies Blow
INTERVIEW
RIRES ET CHUCHOTEMENTS Geoffrey Enthoven choisit ses histoires pour leur caractère universel, ce qui a rendu d’autant plus gratifiant l’enthousiasme international pour Hasta la vista. « C’était incroyable », explique-t-il. « Chaque réalisateur fait des films dans le but de toucher le plus grand nombre de personnes possible, et le succès d’Hasta la vista a été une expérience vraiment formidable. J’espère que ça continuera toujours comme ça. » Il nous parle aujourd’hui de son dernier film, Halfweg. PAR Ian Mundell PHOTO Bart Dewaele L’histoire de trois jeunes hommes handicapés qui se lancent dans un voyage aventureux en Espagne dans le but secret de perdre leur virginité a reçu plusieurs récompenses dans différents festivals, et a été distribué dans plus de 40 pays. Fin 2012, il a reçu le Prix du public aux Prix du cinéma européen et des adaptations sont en discussion dans différents pays. Mais avant tout, cette consécration prouve à Enthoven qu’il a mis le doigt sur le juste équilibre entre l’ombre et la lumière, entre l’humour et les sujets graves de la vie. « Je pense avoir trouvé le ton qui me permet de raconter des histoires à ma façon. » Sur un plan plus pratique, le succès du film a débloqué un financement du
Fonds Audiovisuel de Flandre (VAF), ce qui a permis à Enthoven de passer rapidement à un nouveau projet, alors que son travail sur sa coproduction internationale Winnipeg devait patienter un an.
buddy movie
Le réalisateur et son partenaire en production Mariano Vanhoof, ont dressé
une liste de leurs idées avant d’y choisir l’histoire d’un homme qui emménage dans une nouvelle maison qui se trouve être occupée par le fantôme de son propriétaire précédent. C’est Pierre De Clercq, auteur d’Hasta la vista et de Winnipeg, qui a développé le script dans la deuxième moitié de 2012. Le casting a été bouclé début 2013, et Halfweg tourné pendant l’été.
INTERVIEW
« Je pense que c’est le rêve de tout réalisateur de pouvoir travailler aussi vite », déclare Enthoven. « C’était très encourageant. » L’histoire, basée sur une dispute entre voisins qui dégénère, a charmé par son humour. « Le principe d’ennemis qui deviennent finalement amis est aussi un bon thème pour Pierre », précise Enthoven. « Donc d’une certaine façon, c’est un ' buddy movie ', et ça m’a aussi séduit. » Mais Enthoven voulait également explorer des sujets plus profonds. « La question est de savoir où on en est dans sa vie, quelles sont nos responsabilités envers les autres et s’il est parfois trop tard pour pardonner. » Aussi bien Stef, le nouveau propriétaire de la maison, que Theo, le fantôme, ont des comptes
Dallas. Mais chaque fois qu’on visitait ce type de maison, la magie n’y était pas », se souvient Enthoven. « Et nous ne voulions pas d’une maison sinistre, car il ne s’agissait pas d’une sorte de thriller ou d’un film d’horreur. »
« D’une certaine façon, Halfweg est un ' buddy movie ', et ça m’a séduit » C’est alors qu’une grande bâtisse Art déco dans les Ardennes flamandes lui a tapé dans l’œil. « Je ne pensais pas qu’elle conviendrait pour le film, mais je voulais la visiter parce qu’elle était sublime », explique-t-il. Et il n’était pas
Halfweg
à régler avec les gens qu’ils aiment. Au début, on peut penser qu’ils ne feront que se marcher sur les pieds, mais leurs histoires vont tellement s’imbriquer qu’ils deviendront alliés. Un aspect crucial pour le film était de trouver la bonne maison. « Dans les premières versions du scénario, la maison, grande et blanche avec une piscine, semblait tout droit sortie de
ON REMET ÇA ? Des projets d’adaptation d’Hasta la vista aux Pays-Bas sont déjà en cours, après l’option prise par la société de production BosBros d’Amsterdam. Toutefois, c’est vers la possibilité d’une version américaine que se tournent tous les regards. John Baca, Barrett Stuart et Hans Canosa ont acheté les droits pour un remake et s’entourent actuellement de talents tels que Ted Field de Radar Pictures. Hans Canosa (Conversation(s) avec une femme) en sera le réalisateur. Enthoven a décidé de ne pas se mêler de cette adaptation pour privilégier ses nouveaux projets. « Je n’étais pas emballé de le faire moimême », confie-t-il. « Il y a tellement de nouvelles histoires à raconter que je ne souhaitais pas investir de mon temps pour refaire le même film. » Il n’exclut cependant pas une telle démarche à l’avenir, en l’envisageant plus comme une transition que comme une répétition. « Quand j’entends des collègues dire combien il est difficile de travailler aux ÉtatsUnis, je pense qu’il est bien d’avoir son propre film – dont on connaît le potentiel – à refaire. On peut alors se concentrer sur tous les aspects nouveaux et différents, et on se prépare aussi plus efficacement pour le projet suivant. »
le seul. « Elle a plu à tout le monde, et Mariano a dit : il faut changer l’histoire, elle doit se passer ici. »
personnages
Stef est interprété par Koen De Graeve, connu pour ses rôles dans A tout jamais et La merditude des choses. Généralement appelé pour des rôles similaires, il emprunte ici une voie
Halfweg
INTERVIEW
différente. « Au début du film, je voulais que Stef soit un authentique salopard, un égocentrique persuadé de pouvoir tout arranger avec l’argent », raconte Enthoven. « Je craignais que les gens puissent dès le départ éprouver de la sympathie pour lui, alors que je voulais justement le faire évoluer dans cette direction. Et ça a très bien fonctionné. » Theo est joué par Jurgen Delnaet, dont le principal rôle à ce jour est celui du chauffeur de camion en mal d’amour de Coup de Foudre à Moscow, Belgium. Leurs personnalités et styles de jeu différents pimentent la relation à l’écran. « C’était un cas d’attraction des contraires », analyse Enthoven. « Koen est un type plutôt moderne et Jurgen a un côté classique et vieux jeu. » Sur le plan de l’apparence aussi, tout les sépare. Tandis que Stef s’habille avec soin, le costume de Theo consiste en un
Halfweg
boxer et une serviette, vu que sa mort prématurée a eu lieu alors qu’il prenait son bain. « Ça intrigue les gens », se réjouit Enthoven. « Si on achète une maison et si la première chose qu’on y voit est un gars tout mouillé sortir à moitié nu de la salle de bains, il y a de quoi se poser des questions quant à sa vie privée. » Le troisième rôle important est celui de Julie, la fille de Theo. Si Enthoven a été impressionné par Evelien Bosmans dans Germaine, il craignait qu’à 24 ans, elle ne soit trop âgée pour incarner une jeune fille de 17 ans. « Mais quand je l’ai aperçue, elle était tout simplement parfaite.
L’INFIRMIÈRE BAETENS
Geoffrey Enthoven et Veerle Baetens ont passé un pacte amical, qui garantit que chaque fois qu’il a besoin d’une actrice pour jouer une infirmière, le rôle – aussi petit soit-il – lui revient. Bien qu’il n’y ait pas d’infirmière dans Halfweg, Veerle figure quand même à l’affiche. « Si ce n’est pas un grand rôle, il reste très important. Il conditionne tous les agissements de mon personnage principal. » Baetens incarne Natalie, l’ex-épouse meurtrie de Stef, mais aussi une avocate influente qui n’est pas sans évoquer le personnage qu’elle a récemment interprété dans Le verdict. « C’est une coïncidence, mais c’est aussi comique », commente Enthoven. « Dans Le verdict, on ne voit rien de sa vie privée, donc l’assimilation fonctionne facilement. » Enthoven souhaiterait faire tourner davantage Baetens, mais jusqu’ici, ses idées n’ont pas dépassé le stade du projet. « Je suis constamment occupé par différentes sortes de film, et les autres projets avancent toujours plus vite. Je ne sais pas pourquoi. » Grâce au succès qu’elle a connu avec Alabama Monroe, Baetens risque d’être de plus en plus réclamée à l’étranger. « J’espère que ça ne deviendra pas comme avec Matthias Schoenaerts. Quand elle est aux États-Unis, je n’arrive plus à la joindre au téléphone », regrette Enthoven. « Je compte toujours faire un film avec elle dans le premier rôle. »
Les années ne l’ont pas changée, elle a l’air tellement jeune. » Les autres rôles se sont répartis assez facilement, avec les apparitions de Gilles De Schryver et Tom Audenaert d’Hasta la vista, aux côtés du visage relativement nouveau d’Ella Leyers. Et bien sûr, une place a été réservée à Veerle Baetens, qui interprète l’ancienne épouse meurtrie de Stef.
rythme
Halfweg étant terminé, et sa sortie belge prévue en février, les pensées d’Enthoven se concentrent dorénavant sur le tournage cet été de Winnipeg. Cette comédie noire s’intéresse à un homme rempli de haine pour son frère décédé, qui a gâché son mariage et ruiné son entreprise. C’est alors qu’une ancienne conquête dudit frère se manifeste depuis le Canada, dans l’espoir de reprendre leur relation maintenant qu’elle est devenue une veuve fortunée. Sauf qu’elle confond le frère vivant avec le frère mort. Pourquoi ne pas en profiter et prendre sa revanche ?, pense-t-il. Il met donc le cap sur le Canada pour briser le
cœur de cette femme et s’emparer de son argent. « Ce sera très amusant », annonce Enthoven, « mais le film traitera aussi du pardon, de l’amertume de la vie et du fait qu’il n’est jamais trop tard pour changer. » Le casting flamand est déjà en place, avec Koen De Bouw (Le verdict, Dossier K.) dans le rôle principal et Koen De Graeve dans celui du frère honni. Robrecht Vanden Thoren (Hasta la vista) y figure également, dans la peau d’un voisin indispensable pour la mise en œuvre du plan. À l’avenir, Enthoven souhaite explorer les possibilités de travail à l’étranger qui lui sont apparues grâce à Hasta la vista. Mais il tient aussi à continuer à travailler chez lui. « Je ne pourrais pas réaliser aussi vite et aussi facilement un film tel qu’Halfweg si j’étais à l’étranger. Et je pense que le rythme est vraiment intéressant pour certains types de script », poursuitil. « J’espère donc pouvoir combiner de petits films régionaux avec de plus grosses productions internationales, destinées à un public international. »