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Man Délo
Texte : Olivier Gripacus Illustration : LifeisDzign
C'était certain ! La nuit risquait d'être longue... Mon propriétaire avait sorti ses outils. Comme d’habitude, nous allions veiller ensemble jusqu'au lever du jour. Parfois, des coups de tête montraient des signes de fatigue pour lui. Quant à moi, c’étaient des craquements de planches. Notre vie était sur mesure. Plier, piquer, surfiler, assembler, étaient nos heures d'intimité. Ce sont tous ces moments qui ont fait de moi ce que je suis. Je me nomme Man Délo. Et sans prétention je suis une belle case créole de la famille de kazkamo, originaire de Pointe-à-Pitre. Je me souviens que même lorsque les guimbos venaient faire la fête sous mon chapeau de tôles, mon propriétaire restait impassible, crayon à la bouche, sourcil froncé, les yeux immobiles, concentré comme du lait Nestlé sur sa feuille.
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Puis il jetait des regards rapides sur mes planches de bois où étaient accrochés de longs morceaux de tissus tout en donnant de grands coups de crayon sur sa feuille. Parfois j'étais perplexe, quand je voyais tous ces croquis au sol. Mais quand après un dernier sursaut et quelques coups de crayon fusain, il levait la tête à une heure très avancée, le résultat était époustouflant. Un pur chef d'œuvre ! Alors, imaginez ce que je pouvais ressentir lorsque le croquis prenait vie, après un assemblage à coups de ciseaux, aiguilles et machine à coudre. Même moi, je me sentais belle. Belle en effet, parce que j'arborais sur ma robe de bois toutes sortes de tissus. Je portais du tissus madras en passant par la dentelle, la soie, jusqu'aux tissus africains. En somme pour chacune de ses créations nous voyagions ensemble. Et quand il accrochait sur mes planches de bois, l'une de ses belles robes, je me sentais comme son premier modèle et je me laissais faire volontiers. Toutes ces couleurs et ces motifs sur mon ossature en bois faisaient bien rire mes consœurs. Elles trouvaient même que je ressemblais à Arlequin. En réalité, elles n'avaient pas tout à fait tort, car il y avait du tissu partout, du sol au plafond. Je ne savais même plus si ma robe était faite de bois ou de tissus. Christian Lacroix, surnommé aussi le " couturier de la couleur " aurait sûrement été jaloux. Cependant, une seule chose comptait pour moi : notre bonheur. Et, c'était réciproque. Bon ! Pas besoin de vous faire un dessin. Vous l'avez forcément compris : mon propriétaire est un artiste, un couturier, un styliste. Appelez-le comme vous voulez. Incompris par certains, novateur pour d'autres, moi je peux fièrement dire qu'il n'y a pas deux propriétaires comme lui et pas deux cases créoles comme moi. Il avait en lui le génie créatif. Hommes, femmes, enfants, mariés, endeuillées, tous venaient nous voir car tous nous connaissaient. Grâce à des défilés, nous étions passés sur le grand écran et avions même traversé l'Atlantique. De notre complicité, un style était né et nous étions enfin reconnus. Élégance comme maître mot. Non je n'étais pas une simple petite case en bois sans vie, j'étais Man Délo la case créole de Pointeà-Pitre, haute en couleur et en couture.
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