La Lettre de la bibliothèque n°58 : Léonard Tsuguharu Foujita

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“J’ai étudié toutes les sortes

“On me prédisait que je

de lignes que l’homme avait

serais le premier peintre

d’enfants, les lignes de l’art primitif des Nègres, les lignes tracées par les fous,

4 tableaux représentatifs

© Jitsugyô no Nihon-sha

Le rêve, 1916

les criminels, les dessins des peintres contemporains et même les lignes de style nouveau dans un état hors du bon sens, produites artificiellement sous l’effet de médicaments. Je me suis promis de tracer des lignes

Qu’a-t-il laissé à la France comme patrimoine et à d’autres artistes comme héritage artistique ? Foujita laisse en France de nombreuses traces de ses deux morceaux de vie. Les collections publiques recèlent des œuvres de l’artiste de la première période, ainsi que ses premières décorations (les quatre peintures de la maison-atelier Foujita de l’Essonne ainsi que celles de la Maison du Japon à la Cité internationale universitaire de Paris). Il a aussi conçu après sa conversion au catholicisme en 1959, la décoration de la Chapelle Notre-Dame-de-la-Paix de Reims. Le musée des Beaux-Arts de Reims conserve de nombreux dessins liés à ce projet. On ne peut pas dire qu’il ait eu des disciples ou des suiveurs tant son art est complexe et difficile à imiter. Néanmoins, on peut se demander s’il n’a pas précédé la mode manga ou la culture pop japonaise par ses scènes d’enfants-poupées. Il est certain que Foujita ne laisse pas indifférent, qu’il s’agisse de ses réussites comme de ses échecs.

Léonard Tsuguharu Foujita

réalisme quasi photographique. Il a témoigné de son époque à travers des scènes de préparatifs de bals ou de maisons closes, des portraits de personnages mondains comme la chanteuse Suzy Solidor et Anna de Noailles. On peut aussi retracer son parcours à l’aune de ses voyages depuis son séjour à Cagnes-sur-Mer, ses longs voyages au Mexique, en Bolivie et au Pérou, mais aussi en Asie, et notamment au Japon. Enfin, si la Première Guerre mondiale n’a pas suscité son intérêt, lors de la Seconde Guerre mondiale, il a accepté de collaborer à une campagne de propagande par la réalisation de grandes fresques picturales à la gloire du sacrifice des Japonais. Sa vie riche, tumultueuse, scandaleuse et studieuse se reflète à travers toute son œuvre.

En bref...

meilleures que tout cela.”

Au premier plan repose un personnage alangui tandis qu’un couple s’enlace et que des biches paissent paisiblement. Le dessin très stylisé témoigne d’une grande maîtrise du trait et d’une recherche entre l’art naïf, l’influence d’amis comme Modigliani ou les formes épurées et ovoïdes du sculpteur Brancusi. Le fond à la feuille d’or, technique japonaise, était aussi prisé des peintres de la Renaissance italienne que Foujita étudie alors assidûment.

Youki, déesse de la neige, 1924

Youki pose nue, allongée sur un fond ivoire, le flot de ses longs cheveux blonds s’étalant sous ses épaules, un loup assis à ses pieds. Le tableau étonne par le mélange de raffinement et de sensualité. La couleur sobre est dominée par un blanc nacré dont Foujita a le secret, rehaussé de touches de couleurs discrètes ; les ombres estompées au tampon d’ouate sculptent les formes avec délicatesse.

Je reviens de suite, 1956

De retour depuis quelques années à Paris, Foujita peint avec réalisme et poésie les endroits dont il est nostalgique, parcourant les brocantes et les marchés aux puces à la recherche d’objets dont son atelier est rempli : cages à oiseau, poupées anciennes, faïences, métal ciselé, etc. Ce tableau représente l’un des bric-à-brac où il aime chiner.

du Japon, mais c’était le

Bibliothèque

Maison de la culture du Japon à Paris 101 bis, quai Branly 75740 Paris Cedex 15 Tél. 01 44 37 95 50 www.mcjp.fr

Ouverture

Du mardi au samedi de 12h à 18h (service réduit entre 12h et 13h) Nocturne le jeudi jusqu’à 20h

Fermeture

Les dimanches, lundis et jours fériés Du 22 décembre 2018 au 3 janvier 2019 inclus Directeur de la publication

Tsutomu Sugiura Rédaction

Chisato Sugita Pascale Doderisse Cécile Collardey Conception graphique et maquette

© La Graphisterie®.fr 2016-2018 Impression

Imprimerie Moutot Dépôt légal

3e trimestre 2018 ISSN 1291-2441

premier peintre de Paris que je rêvais d’être. Il me fallait aller aux sources.”

n°58 • Automne 2018

En bref

de l’humanité, les peintures

La lettre de la bibliothèque

tracées : les premiers dessins

Le thème de la mère l’a de tout temps inspiré. Converti au catholicisme, Foujita s’adonne à la peinture religieuse et réalise de nombreuses « Vierge à l’enfant ». Il représente la maternité dans ses aspects les plus charnels comme les plus spirituels. À la fin de sa vie la Vierge et la mère ne font qu’une et ont remplacé les nus féminins des années 1920.

Repères biographiques 1886 Né à Tôkyô, au sein d’une famille aristocratique. 1904 Entre à l’école des Beaux-Arts de Tôkyô dans la section peinture occidentale. 1911 Se fiance avec Tomiko. 18 juin 1913 Après avoir obtenu difficilement l’autorisation de son père, il s’embarque seul pour la France dans l’intention d’y passer 3 ans. 1917 Épouse Fernande Barrey qui organise sa première exposition à la Galerie Chéron. Début du succès. 1922 Rencontre Lucie Badoud (Youki). Ils forment le couple vedette de Montparnasse. 1925 Nommé Chevalier de la Légion d’honneur. 1928 Lourd redressement fiscal. Youki est séduite par Robert Desnos, grand ami du couple. 1931 Voyage autour du monde avec Madeleine Lequeux. Le couple séjourne deux ans en Amérique du Sud avant de gagner le Japon.

1936 Décès de Madeleine à Tôkyô. Foujita épouse une jeune japonaise, Horiuchi Kimiyo. 1939-1945 Travaille à des peintures de guerre pour l’armée impériale. 1949 Après avoir été inquiété pour avoir collaboré avec l’armée impériale, il quitte le Japon et retrouve Paris avec Kimiyo en 1950. 1955 Naturalisé français. 1959 Converti au catholicisme. 1964-66 Conception et décoration de la chapelle Notre-Dame-de-la-Paix à Reims. 1968 Décède à Zurich d’un cancer. 4

© Madame d'Ora/Roger-Viollet

Montparnasse, 1913. Un jeune Japonais de 27 ans déjà peintre confirmé dans son pays réalise enfin son rêve : se confronter au « vrai Paris ». La capitale bouillonne d’idées nouvelles. Ses amis sont les peintres Modigliani, Soutine, Picasso… Il étudie les primitifs italiens au Louvre, la danse et une façon de s’habiller à la grecque antique. Brûlant du désir d’accomplir son art, il choisit de rester, rompant avec sa fiancée au Japon. Lorsque Foujita expose ses premiers tableaux, aquarelles et encres aux couleurs chaudes et délicates, on admire l’originalité de ses compositions et sa maîtrise du trait qu’il semble avoir héritée de maîtres japonais. Mais loin d’être satisfait, le peintre travaille assidûment pour affirmer son style, assimilant tout autour de lui avec une énergie hors du commun. La fin de la guerre amène un vent de renouveau et de folie au quartier de Montparnasse dont les artistes bénéficient pleinement. Au cours d’une fête, Foujita rencontre sa véritable muse, Lucie Badoud bientôt prénommée Youki (« neige ») en référence à la blancheur de sa peau. Sa peinture se fait plus charnelle à la recherche d’une texture qui se rapprocherait de l’épiderme velouté. Il développe ses fameux blancs opalescents, grands fonds sur lesquelles il parvient à tracer des traits fins et agiles. Le corps l’a envoûté, il en extrait la grâce féminine avec sobriété ou la force musculeuse à la façon de Michel Ange, tandis que çà et là viennent se lover des chats amicaux et câlins.

Madone, fond doré, 1959

La lettre de la bibliothèque de la Maison de la culture du Japon à Paris n° 58 - Automne 2018

Léonard Tsuguharu Foujita

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Le voyage est partie intégrante de sa vie : la Provence si aimée des peintres, Deauville où il est une star, l’Europe, puis le Japon à nouveau avec, entre les deux, l’Amérique du Sud où sa palette se fait sanguine et baroque. À Tôkyô, fils prodigue d’un respecté général d’armée, il vit avec les honneurs d’un artiste à la renommée internationale. Mais son destin lui échappe à l’aube de la guerre. Enrôlé comme peintre officiel de l’armée impériale, il s’acquitte de sa tâche avec un réalisme sombre et une technique hors pair en d’immenses scènes de batailles qui tranchent avec la joyeuse naïveté des scènes de sa vie japonaise. Après la défaite, Foujita piégé connaîtra misères et péripéties avant de retrouver Paris à l’âge de 60 ans. Une France des contes, naïve et grave, se dessine alors sur ses toiles à travers des animaux de fable ou une panoplie d’enfants au regard étrange... Un beau jour, Foujita en visitant la basilique SaintRémi de Reims sent « son âme s’ouvrir ». Animé de cette ardeur nouvelle, la foi, il réalise son dernier grand projet : orner les murs d’une chapelle bâtie pour l’occasion de fresques religieuses. Ce travail mobilise le vieil homme au-delà de ses forces mais laissera une œuvre virtuose, lumineuse dans ses tons ocre et bleus ; celle d’un grand artiste qui, tout dévoué à son art sa vie durant et en ayant atteint le sommet, se prépare à quitter ce monde. C. C.

Dans sa jeunesse, Foujita utilise les deux lectures possibles de son prénom. Il opte pour Tsuguharu, arrivé en France (Tsuguji ne réapparaît qu’au Japon le temps de la Seconde Guerre mondiale) et francise Fujita, signant « T. Foujita » ou Foujita avec son prénom en kanji, puis, le plus souvent, juste « Foujita ». Après son baptême, sa signature devient « L. Foujita » ou « Léonard Foujita ».

La lettre de la bibliothèque de la Maison de la culture du Japon à Paris n° 58 - Automne 2018


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