L’AUTRE VIE
Ces quelques lignes ne se veulent pas un journal de bord. On ne peut pas raconter le Chemin de Compostelle, il faut le vivre. En lisant ces quelques pages, peut-être en ressentirez-vous l’envie.
…pour tous ceux que j’aime.
Chapitre 1 L’HISTOIRE DE MON CHEMIN L’idée de faire le chemin de Compostelle a germé dans mon esprit à l’approche de ma pré-retraite, pas que je sois de ceux qui craignaient connaître l’ennui dans cette époque de leur vie. Ce n’était pas du tout mon cas, mon calendrier d’activités étant bien chargé. Mais j’avais connu des moments difficiles, des moments de doute et de questionnements suite à ma séparation et à mon divorce que j’avais provoqués et voulus. De plus le fait d’arrêter bientôt un métier que je pratiquais depuis 35 années, même si j’avais des tas d’occupations en vue, créait un moi un sentiment de peur, ou de regret du temps qui semblait soudain avoir passé si vite. Je me sentais toujours jeune dans mon cœur et mon esprit, mais la réalité de la vie me claquait en pleine figure mon âge avançant et bien avancé. J’avais rencontré Claire que je connaissais depuis très longtemps, mais en cette période de solitude, je l’avais découverte autrement , j’en étais tombé amoureux et nous avions décidé de vivre ensemble. Je ne « refaisais » pas ma vie comme le dit parfois le langage populaire ; on ne refait pas sa vie, on la continue autrement. Tous ces événements ont été la motivation profonde qui ont fait que mon projet devienne réalité. J’ai décidé de m’engager dans cette aventure que je considérais d’abord et avant tout comme un acte chrétien, poussé par ma foi, étant croyant et pratiquant, mais aussi comme un retour sur moi-même, une occasion de faire le point dans ma vie, de retrouver un peu de spiritualité. Je prenais aussi ce chemin comme un défi physique visant à me prouver qu’à plus de 55 ans, j’étais encore en bonne forme et capable d’aller jusqu’au bout de moi-même dans l’effort.
C’est dans cet état d’esprit que le projet a mûri, grandi dès le début 2011 pour devenir réalité. Je m’étais fixé une date butoir pour mon départ : le mois de mai 2012, car je devais intercaler ce voyage dans le calendrier plus que chargé de mes activités. J’étais décidé à partir seul considérant la solitude comme une chance supplémentaire de pouvoir faire le vide autour de moi et d’être plus ouvert aux rencontres que je ferais inévitablement sur le chemin. C’est au cours d’un repas d’anniversaire chez ma fille aînée Sophie et son mari Julien, après quelques bons verres qui rendent toujours audacieux , prêts à s’engager dans les défis les plus fous, du moins en paroles, qu’ayant parlé de mon projet j’eus la surprise d’entendre Alain, le beau père de Sophie me dire : « Ca me tente, si tu veux, je t’accompagne ». Lui aussi venait d’être mis en pré retraite après quarante ans de travail en usine et semblait prêt à relever le défi. Je pris cela pour un effet euphorisant et stimulant du vin et de la bière, mais dans les jours qui suivirent, il me rappela confirmant sa décision et son désir de m’accompagner. Je n’avais aucune raison de refuser d’autant plus que cela rassurait Claire de ne pas me voir partir seul. J’acceptais donc sa proposition et durant plusieurs mois nous nous préparâmes chacun de notre côté d’abord, puis ensemble pour entreprendre ce défi ancestral et tout à fait inconnu pour nous : le Chemin de Compostelle.
Chapitre 2 DE VEZELAY A LA REOLE J’ai choisi la voie de Vézelay, la via Lemovicensis parce que dans mes recherches et mes lectures préparatoires on la définissait comme la voie historique, le plus ancien des chemins du moyen-âge menant vers Saint Jean Pied de Port et l’Espagne. Ce choix était aussi motivé par le fait que Vézelay était un des points de départ officiel du chemin le plus proche de la Belgique. Le lundi 7 mai 2012, nous avons donc pris le départ de la Belgique et plus précisément de Barvaux sur Ourthe. Je sortais d’un week-end riche en émotions puisqu’avec la troupe de théâtre compagnie Marius Staquet dont je suis le président, nous venions de remporter la finale de la coupe du Roi, trophée prestigieux récompensant la meilleure troupe dialectale de Wallonie. Cela avait donc été un week-end chargé d’émotion, mais aussi riche en moments de joie et de fête célébrant comme il se doit notre victoire. Du gîte rural où nous avions logé tous ensemble durant le week-end, nous avons quitté famille et amis pour débuter notre aventure en voiture, nos épouses se relayant au volant pour laisser se reposer leurs chers amours qui devaient être en forme pour leur longue marche, les abandonnant pour 3 semaines et demie. Arrivés à Vézelay dans l’après-midi, nous avons escaladé la butte pour admirer la basilique Marie-Madeleine, mais aussi pour prendre les derniers renseignements au bureau des pèlerins. Nous avons passé notre dernière nuit de couple dans un hôtel à Pontaubert, nos sacs à dos tout propres et bien chargés dormant dans le coffre de la voiture. Le matin du 8 mai, le jour J, après une dernière bougie allumée en face de la statue de St Jacques dans la basilique, et
pour ma part après une dernière prière, après une dernière photo nous montrant tout équipés sur le parvis nous prenions le départ sac sur le dos, bâton à la main, nous laissant aller jusqu’au bas de la colline de Vézelay. Moins d’1 km après notre mise en route, au bord du chemin que nous supposions être le point de départ de notre toute première étape, nous embrassions une dernière fois nos femmes, les yeux embrumés, telles des supportrices sur le bord de la route du tour de France. Nous étions Alain et moi, pleins d’entrain, foulant les premiers kilomètres de la branche nord du fameux, du prestigieux chemin de Compostelle. Cet entrain fut hélas de courte durée, quand au bout de quelques kilomètres parcourus, je ne reconnus pas les lieux où nous passions. Cela ne correspondait pas à la description faite dans les fiches du guide Chassaing que nous suivions et pour cause. En consultant la carte, je me rendis compte que nous avions emprunté la branche sud passant par Nevers, alors que moi j’avais programmé la voie Nord passant par Bourges. Pas grave me direz-vous, les deux chemins mènent au final au même endroit. Bien sûr, mais comme de coutume dans notre vie habituelle, celle de tous les jours, souvent dénuée d’imprévus et d’aventures, j’avais tout prévu, organisé, réglé et surtout les étapes précises à respecter, car les lieux d’hébergements étaient réservés, par téléphone depuis plusieurs semaines à l’avance. Nous étions donc obligés de suivre l’itinéraire prévu. C’était la première leçon du chemin où nous étions des bleus et nous l’avons payé cher dès le premier jour en faisant bien plus de kilomètres suite au retour sur nos pas pour retrouver notre bonne voie. L’organisation nous a aussi coûté en efforts physiques trop intenses. Suite à
nos entrainements avant le départ, je nous croyais capables de tenir une « bonne »cadence et j’avais découpé le parcours en étapes qui s’avérèrent bien trop longues en kilomètres au vu du dénivelé que je n’avais pas prévu. Toujours est-il qu’au terme de nos 24 étapes parsemées de grandes fatigues, d’ampoules aux pieds, de douleurs musculaires et articulaires nous sommes arrivés à La Réole le jeudi 31 mai, au jour prévu par le « programme » et il y avait tout intérêt car notre TGV Bordeaux-Lille était réservé ce jourlà… Nous sommes rentrés fatigués mais heureux d’avoir accompli ce que nous considérions comme un défi, mais j’étais heureux aussi de tout ce que le chemin m’avait déjà apporté et j’en redemandais. Si j’étais très content de retrouver tous ceux que j’aime et qui s’étaient rassemblés pour nous accueillir comme des héros, je quittais le chemin avec regret car je savais que le but était encore loin et je n’avais déjà qu’une envie retourner là-bas, dans l’autre vie. Alain lui aussi était très satisfait de son expérience, et il avait plus de mérite que moi ayant eu beaucoup de souffrance physique. Mais cela semblait lui suffire et il m’avait confié ne pas être trop tenté par la partie espagnole : le Camino Francès. Il est vrai que si nous avions parcouru 650 km entre Vézelay et La Réole, de la Réole jusqu’à Santiago, il en restait encore plus de mille. Il prendrait le temps de réflexion nécessaire pour envisager l’avenir.
Chapitre 3 DE LA REOLE A LA FISTERRA Sans vouloir établir de comparaison entre les deux parties de notre périple, car nous aurions pu faire le chemin en une seule fois, je dois avouer que la portion La Réole jusque La Fisterra fut plus riche en intensité, en rencontres, en sensations éprouvées. Ceci est sans doute dû au fait du plus long temps passé sur cette portion dont la longueur est quasiment le double de la première partie. Mais surtout, c’est que la partie espagnole du Camino francès nous a permis de rencontrer une foule de pèlerins depuis Saint Jean Pied de Port et découvrir une ambiance que je n’avais pas ressentie précédemment. Il faut croire que ma nostalgie du chemin a également gagné Alain, car quelques temps après notre retour, lorsque je lui ai parlé de mon nouveau départ, il m’a immédiatement annoncé qu’il voulait continuer l’aventure jusqu’au bout. J’avais fixé le départ au 27 mars 2013, date coïncidant avec la fin de mes saisons théâtrales. Plusieurs semaines d’avance, sachant l’épreuve physique qui m’attendait, je commençais le compte à rebours et reprenais l’entrainement. J’avais aussi décidé, fort de mon expérience de la première partie du chemin, de laisser beaucoup plus de place à l’improvisation, à l’aventure, la vraie. Si j’avais réservé plus de deux mois à l’avance le TGV pour rejoindre Bordeaux et La Réole, et ce uniquement pour profiter d’un avantage financier, je n’avais contacté que quelques gîtes ou refuges pour les premières étapes françaises. Des étapes, il nous en restait dix de La Réole jusqu’à Saint Jean Pied de Port. Pour le Camino en Espagne, comme les guides que je m’étais procurés le précisaient, on ne réservait pas mais
on trouvait des « albergue » littéralement des auberges, descendantes des hôtels des pèlerins du moyen âge, en général tous les 4 ou 5 km. Donc, même si j’avais prévu un programme d’étapes, beaucoup plus light que l’an dernier, celui-ci restait très souple et permettait tous les aménagements de longueur. J’avais aussi réservé un vol de retour depuis Santiago via la société Vueling, mais j’avais prévu quelques jours de réserve en cas de problèmes en route. Si nous suivions le programme établi, nous devions être à Santiago le 11 mai et décoller le 15 mai au soir. Cela nous permettrait donc l’une ou l’autre étape de repos durant notre périple ou de scinder une étape qu’on jugeait trop longue, ou encore de profiter des jours libres à l’arrivée pour aller jusque La Fisterra. De plus, j’avais placé des étapes plus courtes entre les plus importantes. Bref, je le croyais fermement, tout était propice à éviter l’épuisement, les blessures musculaires, et pour arriver à coup sûr à destination. Le mercredi 27 mars , de bon matin, Claire me conduisait chez Alain. Nos sacs étaient bouclés, nous étions fin prêts même si dans les semaines précédentes nous avions remis en question notre départ suite au malheur qui avait frappé nos enfants Sophie et Julien. Sophie avait perdu notre petite fille Jeanne à la naissance suite à une erreur médicale flagrante. Nous en étions tous effondrés et avec Alain nous nous étions demandés s’il était judicieux de partir. Mais nos enfants euxmêmes nous avaient convaincus que notre départ ne pouvait rien changer à ce qui était arrivé et qu’au contraire, notre pèlerinage ferait sûrement du bien à tous. La suite me prouverait qu’ils avaient raison.
Sophie et mon petit-fils Louis étaient présents chez Alain ce matin du départ, et j’avoue que l’émotion nous a pris, m’a pris et qu’une espèce de remords me mettait mal à l’aise, cette impression de les abandonner au pire moment où ils avaient peut-être le plus besoin de moi. Je n’ai pu faire autrement que de laisser , le jour de mon départ, un mot à mes quatre enfants. En voici le contenu : Mes enfants, Avant de prendre le départ, je tenais à vous laisser ces quelques mots. Je suis très motivé par ce projet de route de St Jacques que j'attends avec impatience depuis des semaines. La route sera dure, mais la séparation aussi. Pourtant, au moment du départ, je ressens comme un sentiment de remords du fait de vous abandonner, cette crainte d'être loin de vous et incapable de vous aider, cette espèce de vanité qui me fait croire indispensable dans votre vie. Alors , je me dis que je suis peut-être un peu trop envahissant. J'ai loupé des choses dans ma vie, je me suis occupé de beaucoup de choses en même temps au risque de négliger parfois l'essentiel, mais mon rôle de père, j'ai essayé d'y rester fidèle, de le tenir le mieux possible. Je vous ai toujours mis en avant dans ma vie et ça continue aujourd'hui. Votre bonheur me rend heureux Vos peines me font de la peine Vos réussites sont mes réussites. Je penserai à vous chaque jour, je marcherai et je prierai pour vous. Je prierai Dieu pour qu'il vous protège et qu'il vous inspire dans votre vie. Je prierai St Jacques, celui qui nous guide sur la route, pour qu'il
vous mène sur votre chemin vers le bonheur. Ma plus grande joie est de vous savoir unis, de vrais frères et soeurs. Ne changez pas. Je vous aime comme ça ! Papa Le temps de mettre les sacs dans le coffre de la voiture et nos épouses nous déposaient à la station de métro Dron où l’on se disait un dernier au revoir. De là, Alain et moi rejoignions la gare de Lille Europe où nous prenions le TGV pour Bordeaux, puis un TER jusque La Réole. Durant ce voyage de plusieurs heures, Alain et moi, qui étions pleins d’entrain, nous fûmes surpris par les figures moroses et les regards éteints de la plupart des gens que nous avons croisés. Personne ne parlait à son voisin, mais tous étaient branchés sur leur perfusion de baladeur ou l’oreille collée à leur portable. C’était la vie de tous les jours, la vie habituelle, le métro-boulot-dodo qu’on était en train de quitter, et sans regrets. Un sentiment bizarre m’envahit lorsqu’on se retrouva à La Réole, au lieu même où nous avions quitté le chemin . J’avais l’impression que nous venions de faire une pause et qu’on reprenait la route, pourtant la pause avait duré 10 mois. Pour moi, c’était hier ! Dans les quelques étapes françaises qui restaient, nous avons dû attendre Ostabat, soit l’avant dernière, pour rencontrer quelques pèlerins. Nous occupions souvent seuls les refuges municipaux où donc nous faisions comme nous voulions, en paix. Aussi, quelle ne fut pas notre surprise lorsqu’arrivés à Saint Jean Pied de Port nous avons vu des dizaines de pèlerins dans les rues. Les coquilles fleurissaient de partout. Et surtout,
lorsque nous nous sommes retrouvés dans un dortoir d’une quarantaine de lits tous occupés par des gens de toutes nationalités. Et on le devinait, ce serait ainsi tout au long du Camino avec une affluence de plus en plus nombreuse à l’approche de Santiago. C’en était terminé de notre petite tranquillité. Désormais, il faudrait s’habituer à dormir, à manger, à marcher entourés de gens inconnus parlant anglais, allemand, italien, espagnol, polonais, portugais, coréen…A dormir entourés de ronfleurs : les roncadors…A dormir dans les odeurs de vêtements imbibés de sueur…A être éveillés tous les matins dès 6 h lors du départ des plus matinaux. … A attendre pour utiliser la douche, les toilettes, la cuisine… J’avoue que ce changement brutal me perturbait et me faisait un peu peur pour l’avenir, c’était un changement radical d’ambiance, ambiance que nous n’avions jamais connue jusque là. Mais, il fallait passer par là, car, je le comprendrais plus tard, c’était ça le Camino : le monde en marche. Finalement, mon programme fut bien modifié. Suite à des événements que je relaterai plus loin, nous sommes arrivés à Santiago le 9 mai, soit deux jours plus tôt que prévu. Jamais nous n’avons pris un jour de repos, plus nous avancions, plus nous avions la pêche. A tel point que bien avant d’arriver à Santiago nous avions décidé de poursuivre à pied jusqu’à la Fisterra et au cap Finistère, la fin des terres…ce que nous fîmes !
Chapitre 4 LE SENS DU CHEMIN Décider d’entreprendre le chemin de Compostelle dépend évidemment d’une motivation de départ. On ne se lance pas dans un voyage de 1800 km à pied comme si on traversait la rue pour aller s’acheter un journal à l’aubette d’en face. Les motivations sont toutes différentes et ont toutes leur raison d’être.
passent, les kilomètres s’égrènent, tu les comptes au début et puis tu ne les comptes plus, tu ne les sens plus. Les étapes se suivent, s’enchaînent, s’entremêlent . Tu as peine à te souvenir où tu as dormi la veille, ce que tu as mangé car tout à coup, il te semble que le chemin n’est qu’une très longue journée qui n’en finit pas.
Pour certains, comme c’était mon cas, il s’agit d’une décision de foi. Je souhaitais effectuer un vrai pèlerinage dont le but premier était de renforcer ma foi, de me resituer par rapport à Dieu et aussi de mettre de l’ordre dans ma conscience suite à tout ce qui s’était passé dans ma vie.
Tu ne vis pas seulement le chemin avec ton corps, avec tes jambes, avec tes muscles, avec tes pieds mais surtout, c’est ton cœur et ton esprit qui travaillent, qui souffrent, qui se musclent, qui s’élèvent.
Pour d’autres, comme Alain, c’était davantage un défi contre soi-même, une façon de prouver qu’on était encore capable d’aller jusqu’au bout, même de l’effort le plus total. Mais, outre l’exploit physique, il y avait aussi le côté spirituel, la réflexion qu’apporterait forcément la solitude, car souvent on marche seul, l’éloignement de ceux qu’on aime et de tout ce qui fait la vie, notre vie de tous les jours où parfois nous sommes englués. Le chemin, c’était l’occasion de prendre un peu de hauteur, d’avoir une autre vue sur notre vie.
Si tu reviens du chemin en te souvenant uniquement des kilomètres parcourus, des douleurs musculaires, des ampoules aux pieds ou même des splendides paysages que tu as admirés, tu as loupé quelque chose. Tu rangeras tout cela avec tes autres souvenirs de vacances, en l’intitulant « mes vacances sportives » ou « mes aventures en Espagne ». Tu ajouteras un album photos à ta collection et puis tu oublieras. Mais, si tu as ressenti le chemin avec ton cœur et avec ton esprit, il restera gravé à jamais dans ta vie et tous les jours qui suivront, tu continueras le Camino.
Mais, quels que soient les motifs t’ayant poussé au départ, une fois que tu es sur le chemin, tu es confronté à l’autre vie, à la vraie vie, à la vie du chemin et tu ne peux y résister, tu ne peux en sortir indemne.
Mon cœur et mon esprit sont revenus pleins de tout ce que m’a apporté le chemin de Compostelle : la simplicité, la tolérance, l’amitié, la force de la prière, la vision du Royaume de Dieu.
Au fil des pas, au fil des jours, ce n’est plus toi qui prends le chemin, c’est le chemin qui te prend, c’est St Jacques qui te prend et qui te mène inexorablement vers Santiago. Les jours
Chapitre 5 LA SIMPLICITE : RETROUVER LA VRAIE VIE Prendre le chemin de Compostelle, c’est décider de quitter ta vie, la vie traditionnelle, celle que tu connais tous les jours et qui te donnes peut-être la même allure que tous ceux que nous avions croisés dans le métro et le train en venant, pour entrer dans une autre vie, une vie simple où tu retrouves les vraies valeurs, les vrais besoins, bref, la vraie vie. Tu réapprends des gestes tout simples, des gestes anodins, des gestes naturels mais qu’on ne fait plus dans la vie de tous les jours, par habitude, par manque de temps, par indifférence. On ouvre les yeux, on lève les yeux et on regarde, on s’émerveille devant un paysage, on admire le ballet des oiseaux et notamment des cigognes très nombreuses dans le nord de l’Espagne, on prend le temps de photographier une fleur, on est ébahi devant un coucher de soleil. On retrouve le temps de parler avec les gens que l’on croise, même si la langue est un obstacle, on essaie de se comprendre, de communiquer. On oublie tous les soucis du travail, de l’argent, du temps qu’on n’a jamais, tout cela appartient à l’autre vie, celle qu’on a quittée. On retrouve aussi les besoins de base de l’être humain : boire, manger, dormir, presque une vie animale qui se met en place d’elle-même dès qu’on prend le chemin. Les seuls vrais soucis de toutes nos journées sont : a-t-on de l’eau ? Que va-t-on manger, où s’approvisionner ? Où va-t-on dormir ? Le réflexe de la vie trépidante d’où l’on vient est qu’au départ on veut trop organiser parce qu’on craint l’inconnu, on a peur de l’aventure et pour cause, on n’y est plus habitué . Le chemin nous fait retrouver ce goût de l’aventure, ce « on
verra bien » qui est diamétralement opposé à ce qu’on vit d’habitude. C’est la vie, simplement, sans tout ce qui nous empêche de la vivre. C’est la liberté de consacrer notre journée à toutes les valeurs que nous ignorons de plus en plus car prisonniers d’un système ou de systèmes. J’avoue franchement que je n’ai pensé que très rarement à toutes mes activités laissées dans l’autre vie. Les soucis matériels étaient à des lieues de moi. Même la famille, ou plutôt les soucis familiaux me paraissaient tout simples vus du chemin, à croire que c’est moi qui les rendais compliqués quand je vivais dans l’autre vie. Ici, sur le chemin, pas de grades, pas de hiérarchie, tu parles à n’importe qui, on est tous dans le même bateau qui nous mène vers la même destination. On utilise les langues qu’on connaît sans gêne, sans complexes, sans fioritures, juste par besoin de communiquer. On ose aborder les gens parce qu’il n’y a pas de système, pas d’organisation et on ne parle que de choses simples. On a le temps, ici, de s’intéresser aux gens qu’on croise sans curiosité malsaine, sans jugements car on le sait bien, la plupart de ceux à qui l’on s’adresse, on ne les verra certainement jamais dans la vie habituelle. Oui, j’ai découvert, ou plutôt redécouvert la vraie vie sur le Camino. J’ai aimé la vie, j’ai mordu dans la vie à pleines dents à cause d’un lever de soleil, d’une montagne majestueuse ou d’un repas partagé avec des amis. Et je me suis souvent exclamé : « Elle n’est pas belle la vie ? » Oui, elle est merveilleuse quand on prend le temps de la vivre.
Cette vie du chemin est sans doutes difficile à comprendre vue de l’autre côté du miroir. C’est une vie simple au sens vrai, c’est à dire sans luxe, sans confort du moins pour le vrai pèlerin. Difficile à comprendre que de se retrouver hommes et femmes mélangés dans un même dortoir. Difficile à comprendre que de partager une douche, une toilette pour une quinzaine de personnes. Difficile à comprendre qu’on puisse rincer son tee-shirt, son slip, ses chaussettes dans un bac, à l’eau froide avec un morceau de savon ou carrément en les laissant sous la douche avant de les tordre à la main pour les faire sécher au soleil. Ici, le morceau de pain, le morceau de fromage ou de saucisson, l’orange traînant dans le sac sont un festin après deux ou trois heures de marche sans trouver un commerce. Ici, on ne mange pas pour déguster ou par gourmandise mais rien que pour se donner des forces. Ici on ne fait pas la fine bouche sur le nombre de lits, sur l’état du matelas ou sur la place qu’on occupe : on a besoin d’un lit pour se reposer. Et si le soir on aime boire une pinte de bière ou une bouteille de vin, la gourde d’eau est indispensable. Et oui ! c’est bon l’eau. Alors oui, sur le chemin, j’ai retrouvé le goût du pain, d’un morceau de fromage, la fraîcheur d’une gorgée d’eau, la douceur d’un matelas, la vie simple, la vraie vie.
Chapitre 6 LA TOLERANCE : REAPPRENDRE A VIVRE ENSEMBLE Lorsque j’ai pris la décision de m’engager sur la route de Compostelle, c’était pour répondre à des envies, des envies motivées par des besoins. D’abord, j’avais envie de quitter pour quelques temps la vie que je vivais, une envie de solitude, de retraite au désert qui découlait d’un besoin de retour sur moi-même, de réflexion sur le sens profond de ma vie, de ma foi. J’avais aussi une envie physique, une envie d’effort, une envie de me tester, de me surpasser créée par le besoin de me prouver à moi-même que j’étais encore capable d’aller jusqu’au bout de l’effort et même plus loin. Enfin j’avais une envie de liberté, de quitter les contraintes, les obligations qui nous enchaînent dans l’autre vie. Cette envielà avait provoqué chez moi le besoin de m’évader, le besoin d’aventure. Le chemin de Compostelle semblait la solution rêvée : un chemin que je ne connaissais que de réputation, vers une ville tout aussi inconnue. Pourtant, en prenant le chemin, j’étais sûr que je trouverais des satisfactions à mes envies et des réponses à mes besoins. Oui, je le prenais vraiment pour un pèlerinage que j’effectuerais du mieux possible, et me connaissant, je savais que j’irais jusqu’au bout. Mon erreur a été de croire que tous ceux qui s’y engageaient le faisaient avec les mêmes motivations que les miennes. Durant la première partie de notre périple en France, les quelques pèlerins que nous avons rencontrés semblaient dans la même lignée que la mienne. Ils effectuaient le pèlerinage avec des motivations profondes, et même encore très loin du
but, ils espéraient tous arriver à Santiago. Mais, dès que nous avons passé Roncevaux pour entamer le Camino Francès, là, j’ai déchanté. Le flux de « pèlerins » de toutes nationalités n’avaient souvent rien à voir avec les vrais pèlerins tels que je les imaginais et n’étaient visiblement pas là pour les mêmes raisons que moi. Et plus nous nous approchions de Santiago, plus le flux de pèlerins augmentait arrivant parfois par cars entiers, plus un malaise s’installait en moi. C’était une sorte de fierté, mêlée à de la jalousie et de l’ironie. Je trouvais que ces gens n’avaient rien à faire sur le chemin de Compostelle, sur « mon » chemin. S’il voulait faire des excursions pédestres, il y avait dans le monde des millions de kilomètres de chemins de grande randonnée, mais pas ici. J’en étais même arrivé à faire une classification de ceux qu’on croisait ou dépassait et avec Alain, un simple clin d’œil en disait long. On repérait d’abord le sac : gros sac au dos, vrai pèlerin, petit sac, petit pèlerin. Il y avait ceux qu’on croisait 10 km avant d’arriver à notre albergue et qu’on retrouvait « téléportés » le lendemain matin 10 km plus loin que nous, sans les avoir vus passer : les pèlerins touristes. Il y avait ceux qu’on voyait ôter leur sac de la voiture un kilomètre avant d’arriver au village et se présenter à l’albergue avec leur crédentiale : les faux pèlerins. Et tout cela m’exaspérait, j’avais presque de la hargne contre ces gens. En fait, à un moment donné, je me suis rendu compte que je les jugeais, j’avais chopé le virus d’une espèce de vanité qui me donnait à croire que parce que moi je marchais depuis des centaines de kilomètres, sans jamais avoir « triché », le chemin m’appartenait.
C’est un soir en discutant avec une pèlerine française avec qui nous avions sympathisé que je me suis rendu compte qu’il me manquait une qualité, la qualité essentielle pour vivre le chemin sereinement : la tolérance. Tous ces gens que je critiquais, que je jugeais, que je condamnais même marchaient avec moi, avec le même but que moi : arriver un jour à Santiago. Certes, ils n’avaient pas les mêmes envies, ni les mêmes besoins que les miens. Ils ne disposaient probablement pas de la liberté de temps comme je l’avais. Ils n’avaient peut-être simplement pas la forme, ou la force physique nécessaires pour en faire davantage. A partir de ce jour, ma vision sur les gens que je rencontrais sur le chemin a changé. Ils étaient libres, comme moi, de faire le chemin comme bon leur semblait. Oui, il n’y avait qu’un chemin et chacun le prenait comme il voulait. Il n’y avait pas de priorité. Il n’y avait pas plus d’importance, pas plus de gloire et sûrement pas de vanité à retirer que tu portes un sac de 12 kg ou un sac contenant seulement ton pique-nique et ta gourde, que tu fasses des étapes de 30 km par jour ou seulement de 10, que tu fasses une ou deux étapes de temps en temps, seul ou en groupe, ou que tu en fasses 50 d’affilée en solitaire. A partir du moment où tu posais le pied sur le chemin, tu te mettais en route en suivant la voie lactée. Peu importe le temps que ça te prendrait, peu importe la manière dont tu le ferais, tu avais décidé d’aller à Santiago : tu étais pèlerin.
Chapitre 7 LE CHEMIN DE LA RENCONTRE : L’AMITIE Au cours de la septantaine de jours de notre pérégrination sur le chemin de Vézelay à la Fisterra, nous avons rencontré un nombre incalculable de pèlerins. Même dans la partie française un peu plus déserte, mais surtout après St Jean Pied de Port, chaque jour était l’occasion d’une ou plusieurs rencontres. En se croisant sur la route, en se retrouvant dans la même albergue ou refuge, en faisant une pause au même endroit une certaine complicité s’installait entre nous et les autres pèlerins du fait sans doute de vivre la même aventure, d’avoir le même objectif. Je parlerais même d’une certaine fraternité exprimée par ce code secret, ce mot de passe, cette phrase magique que j’ai prononcée et entendue prononcée des centaines de fois : Hola ! Buen camino ! Il suffisait de ces quelques mots lancés même à des pèlerins ne parlant pas un mot d’espagnol pour qu’entre nous, un lien se crée. Et si l’on ne parlait pas à tous ceux qu’on rencontrait, ils savaient qu’on était un peu leurs « frères » du chemin, on se sentait unis à tous ces gens qu’on n’avait jamais vus et qu’on ne reverrait peut-être jamais. Ainsi, au fil des étapes, il y en a qu’on ne revoyait plus, et ceux qu’on retrouvait, par hasard parfois quelques centaines de kilomètres plus loin. Mais, comme dans la vie de tous les jours, si l’on croise beaucoup de monde, on ne s’attache pas nécessairement à tous. Même si l’on a le contact facile, il est des figures qui nous marquent davantage que d’autres pour des raisons positives ou négatives. Il en fut de même dans notre autre vie. Nous avons connu et reconnu des gens croisés parce qu’on les trouvait sympathiques, ou l’inverse ou encore à propos d’une anecdote insignifiante qui les gravait
dans notre mémoire. Nous ne connaissions souvent pas leur noms, et pour les distinguer, nous leur donnions des surnoms suivant ce qu’ils évoquaient pour nous ou suivant les circonstances qui nous faisaient nous souvenir d’eux. Pour donner quelques exemples : nous avions connu un petit monsieur, d’un certain âge, italien qui nous avait bien dérangé par son bavardage la première fois que nous l’avions rencontré à Roncevaux. Sa coupe de cheveux hirsutes lui donnant un air d’un savant, nous l’appelions Einstein. Nous n’étions pas loin de la vérité, car le rencontrant beaucoup plus loin, nous avons appris qu’il était directeur retraité d’un grand collège en Italie . Nous avons flashé pour un autre italien d’une bonne soixantaine d’années, bonne bouille et toujours souriant que nous avions rencontré à Saint Jean Pied de Port. Il tirait ses bagages sur une petite charrette fabrication maison et nous l’avons rencontré très souvent dans nos étapes. Nous l’avions surnommé Pépone jusqu’au jour où nous avons su son vrai prénom : Jusepe. Chaque fois qu’on se rencontrait, c’étaient de grandes poignées de mains, quelques mots italobelges et quelques grands éclats de rire. Sans rien savoir de plus sur lui, il m’a marqué à jamais. Il y eut aussi un colosse allemand que j’avais surnommé « le bombardier » car il avait dormi dans le lit au-dessus du mien à Saint Jean Pied de Port et ronflait si fort, que mon lit en tremblait. Inoubliable au point qu’on l’évitait par la suite dans les dortoirs, tout comme un grand Italien qu’on avait appelé le brontosaure, car à lui seul, à Leon, il avait empêché de dormir une quarantaine d’hommes par ses ronflements. Je pourrais aussi vous parler d’un Espagnol tellement maniaque pour faire, et défaire son sac qu’on l’avait surnommé Monk . Et la liste serait encore
longue de ces gens que nous ne connaissons pas ou presque pas mais qui ont laissé une trace dans l’histoire de notre chemin. A côté de ces rencontres fortuites et qui restent très superficielles pour de multiples raisons, la première, la plus importante sans doute étant la difficulté de compréhension de la langue, le chemin a été pour moi la chance de me faire des copains et même des amis. L’autre vie, celle du chemin, est un endroit où l’on est vraiment soi-même, on ne joue pas à paraître avec les gens car il n’y a aucun intérêt de se faire passer pour quelqu’un qu’on n’est pas. Alors, on ne porte pas de déguisement, pas de masque comme souvent dans la vie habituelle où l’on n’ose pas dire n’importe quoi à n’importe qui, on n’ose pas la vérité par gêne, par peur, par indifférence. Sur le chemin, dans l’autre vie, c’est tout différent. On est vrais et c’est bon d’être vrai ! C’est sûrement pour cette raison que les liens se nouent plus vite et plus fort entre les gens qui ont envie de se rapprocher, qui ressentent des atomes crochus. Dans notre première partie, nous avons bien connu deux pèlerins avec qui nous nous sommes retrouvés souvent dans les mêmes refuges. Il y avait Louis, l’Alsacien, professeur à la retraite et Hélène, une Canadienne qui en était à son cinquième chemin et qui ingurgitait un grand pot de Nutella par jour. Nous avons passé ensemble d’ excellents moments et quelques soirées inoubliables. Eux allaient jusque Santiago, nous les avons donc quittés en chemin et notre relation s’est
arrêtée là. Je dirais qu’ils ont été de bons compagnons de voyage. Mais, j’ai aussi connu des relations plus intenses que toutes celles que je viens de décrire. Oui, j’ai aussi connu l’amitié et le premier ami que je me suis fait sur le chemin a passé les septante-deux jours de voyage à côté de moi : c’est Alain. Lorsqu’il m’a annoncé qu’il ferait la route de Compostelle avec moi, je le connaissais très peu. Je savais bien sûr qu’il était le papa de Julien, le mari de ma fille, je savais que c’était un homme courageux, toujours au travail. A part cela, et quelques brèves rencontres familiales chez nos enfants, c’était un inconnu pour moi. Lors de notre préparation et surtout lors de notre première partie de périple, qui devait être la seule pour Alain, nous avons beaucoup discuté ensemble. Nous avons appris à nous connaître autant que nous apprenions à marcher au même rythme. Nous nous sommes raconté nos vies, sans aucune retenue. Et puis… il y a eu le chemin. J’ai découvert Alain tout à fait différent de ce que j’avais pu déceler jusque là. J’ai découvert en lui un homme simple, je veux dire quelqu’un pour qui la vie est simple. Alain est un être plein d’humilité, ne se mettant jamais en valeur inutilement et toujours prêt à laisser la meilleure place aux autres. Je savais qu’il était courageux dans le travail, mais j’ai trouvé aussi en lui le courage qui fait aller jusqu’au bout de ce qu’on entreprend, qui fait souffrir en silence, qui ne se plaint jamais. Et surtout, ce qui m’a plu chez lui, c’est sa façon de relativiser tous les événements qui arrivent. C’est un optimiste
qui applique à merveille cette maxime que j’aime rappeler souvent : « il n’y a pas de problèmes, il n’y a que des solutions ». Enfin, pour achever le portrait de qui est Alain, c’est qu’il prend le meilleur de la vie. Pour lui, un rien devient magnifique. Oui, sur ce chemin, dans cette autre vie, Alain est devenu mon ami. Quant à la seconde amitié que j’ai connue, je soupçonne St Jacques d’y être pour quelque chose, car je ne crois plus au hasard depuis le chemin. Tout a commencé à Puenta la Reina. Lorsque nous sommes arrivés à l’albergue associative installée dans l’ancien couvent des pères Reparadores, l’hospitalier de service avait eu l’idée de regrouper dans une même chambre tous les francophones. Inspiration divine ou souffle de St Jacques, toujours est-il que c’était une excellente initiative qui a eu pour nous une suite on ne peut plus heureuse. En effet, nous avons retrouvé dans cette chambre Patrice et Stanislas, deux gars qu’on avait rencontrés sur les pentes de Roncevaux et un couple originaire de Pau avec qui nous avions sympathisé en quittant Saint Jean Pied de Port et que nous avions déjà croisé à plusieurs reprises. Et puis, il y a avait trois inconnus, un couple et une dame que nous n’avions encore jamais vus, et pour cause ils venaient de reprendre le chemin depuis Pampelune. Marc, son épouse Véronique et leur amie Cécile (nous ne connaîtrions leurs prénoms que plus tard) effectuaient le pèlerinage depuis le Puy en Velay en plusieurs étapes. C’est avec Véronique qui terminait une conversation téléphonique que nous eûmes le premier contact. Marc vint se
joindre à la conversation traditionnelle lorsqu’on rencontre quelqu’un sur le chemin. D’où l’on vient, depuis combien de jours on marche, le temps qu’il fait…Apprenant qu’on était Belges, la conversation dévia sur la bière. Nous avions, Alain et moi découvert à Puenta la Reina, en pleine Espagne, un petit bar sympa ou on servait toutes sortes de bières étrangères, et bien entendu aussi des bières Belges. Dans la panoplie, nous avions eu la merveilleuse surprise de trouver l’Orval. Entendant cela, et soucieux de parfaire sa culture des délices de Bacchus, Marc nous proposa d’aller déguster un de ces breuvages qui lui était inconnu. Il ne dût pas nous prier deux fois et on partit tous ensemble s’attabler à la terrasse de ce lieu inoubliable où l’on but notre dernière Orval, car le stock fut vite épuisé. Mais ce n’était certes pas la dernière tournée que l’on prit ensemble. Après cette première prise de contact très conviviale, nous nous sommes rencontrés presque chaque soir puisque nous suivions les mêmes étapes. Eux escomptaient arriver à Leon le jeudi 25 avril car Cécile devait reprendre son travail le lendemain. Pour ce faire, ils avaient programmé des étapes assez importantes en longueur. Tout bascula à Los Arcos. Nous nous sommes retrouvés à la terrasse d’un café (et oui encore) alors que normalement, suivant leur planning, ils auraient dû être à Logronos, soit une dizaine de kilomètres plus loin. Marc sortant difficilement d’une bronchite, et Véronique souffrant des pieds et ne pouvant exagérer les efforts ordre de son cardiologue, commençaient à ressentir des difficultés. Ils se rendaient compte qu’ils avaient placé la barre un peu trop haut. En discutant bien relax assis devant un grand cana, au soleil sur cette petite place, je leur dis que nous faisions des étapes
« repos » plus courtes afin de ménager nos forces et d’arriver au bout. Marc trouva cette idée excellente, et surtout la longueur de nos étapes lui convenait parfaitement. Il proposa donc à Véronique et Cécile d’adopter notre méthode. C’est ainsi que durant une semaine nous avons, dès ce jour suivi les mêmes étapes, au début se rencontrant uniquement à l’arrivée où l’on prenait la même albergue pour loger, et finalement en marchant plus ou moins ensemble toute l’étape. Cette période nous a valu des moments mémorables, des fous rires inoubliables et surtout des liens très amicaux se sont tissés entre nous . Cécile avait été un peu déçue du changement de programme car elle aurait aimé arriver à Leon, ayant programmé volontairement ses jours de congé dans ce but. Aussi, quand à la fin de la semaine Marc et Véronique annoncèrent qu’ils arrêteraient à Burgos car leur forme physique ne revenait pas au top, ce fut une nouvelle déception pour elle. C’était une semaine de vacances prise pour rien et puis, il lui fallait quitter plus tôt que prévu le chemin. Nous fûmes tous surpris quand elle décida, après beaucoup d’hésitation, de nous demander si ça nous ennuierait qu’elle continue encore une semaine avec nous. Pour nous, il n’y avait pas de problèmes puisque nous allions jusqu’au bout. C’est ainsi qu’à Burgos nous avons quitté avec grande émotion nos amis Marc et Véronique qui nous confiaient leur amie Cécile avec mission de la mener jusque Sahagun. Cécile m’avouera avant son départ que cette décision avait été très difficile à prendre car nous ne nous connaissions pas plus que cela. Ces cinq jours supplémentaires passés ensemble l’ont complètement
rassurée et nous ont encore valu quelques bons moments de rigolade. Là aussi la séparation fut difficile et émouvante car, même si ce n’étaient que quelques jours de vie, nous étions devenus amis très vite avec nos trois bordelais. Après les avoir vus partir, retourner dans l’autre vie, ils sont néanmoins restés présents avec nous sur le chemin. Leurs messages, ou coups de téléphone pour se soucier d’où nous étions, pour nous encourager nous faisaient un bien fou. Ils étaient retournés dans la vie habituelle mais les sentiments d’amitié ne meurent pas, même si on passe d’une vie à l’autre. Je souhaite vraiment les revoir un jour, dans l’autre vie, car je suis sûr qu’ avec eux, je me retrouverai sur le chemin.
Chapitre 8 LA FORCE DE LA PRIERE Lorsque j’ai pris la décision de m’engager sur le chemin de Compostelle, c’était d’abord et avant tout par conviction religieuse. Même si je suis croyant et pratiquant, que j’essaie d’être assidu à la messe dominicale, au niveau de la prière, je dois avouer que la vie habituelle, avec toutes ses obligations et horaires à respecter, avec ses distractions nombreuses laisse peu de place à des moments de méditation et de prière. Sur le chemin, dans l’autre vie, c’est tout à fait différent. La marche est un exercice qui s’associe à merveille avec la méditation. Lors de la première partie de Vézelay à La Réole, partie que nous avions démarrée en mai, j’avais décidé, suivant mon esprit mariste, de réciter chaque jour quelques dizaines de chapelet. Même si je profitais de chaque église ouverte dans les villages où nous passions pour prendre quelques minutes pour réciter une prière, allumer un cierge, où simplement pour faire silence, c’est surtout durant la marche que j’ai pu prier vraiment, et quand je dis vraiment, c’est que j’ai senti une vraie conversation avec quelqu’un qui m’écoutait. Je tiens à cette occasion à rendre hommage au grand respect d’Alain, qui , je le savais dès le départ, ne venait pas avec les mêmes convictions ni la même motivation que moi. Jamais il n’a manifesté la quelconque gêne, le moindre ennui ou agacement du fait que j’entrais dans une église. Souvent d’ailleurs, il m’accompagnait. En Espagne, je fus d’une part déçu que la plupart des églises des villages où nous passions soient fermées par crainte du
vandalisme, et d’autre part je fus profondément choqué du fait que toutes les grandes cathédrales étaient visibles moyennant un droit d’entrée payant . Les marchands du temple existent toujours ! Mais je n’en ai pas moins prié, car ce n’est pas le lieu qui importe. Avec Alain, nous n’entretenions pas la conversation à longueur de pas. Nous avions de longs moments de silence, d’intimité, de solitude qui me permettaient de prier discrètement, sans que même ceux qu’on croisait n’en sachent rien. J’avais en poche un chapelet que m’avait confié la maman de Claire pour que je l’emmène à Compostelle. Et là, sur le chemin, j’ai compris que si la prière ne doit certes pas être une habitude répétitive, le fait de la pratiquer souvent permet d’atteindre plus de profondeur, plus de vérité. J’ai également compris que prier est d’abord un acte solitaire, personnel, comme le dit l’évangile : « quand tu pries, retire-toi au fond de ta maison, dans le secret et prie ton Père qui est dans le secret ». Mais à force de prier, j’ai aussi compris ce que signifiait le mot « communion » comme on l’entend parfois lors d’une cérémonie : « nous prions en communion avec… ». Au départ, j’avais choisi de prier pour une personne particulière chaque jour. J’y pensais très fort, je me demandais quels pouvaient être les manques dans sa vie et je demandais simplement que Dieu et St Jacques lui apportent ce qu’elle attendait. Par la suite, j’associais en bloc « tous ceux que j’aime » à ma prière que je terminais chaque fois par cette formule : « St Jacques, toi qui connais la route, toi qui nous guides sur le chemin, donne-nous le courage, la volonté et la force d’arriver au bout de notre voyage. Que chaque pas que
je ferai aujourd’hui fasse avancer ceux que j’aime sur le chemin de la vraie vie ». Je le sentais en étant sur le chemin, j’étais avec eux, ou mieux, c’est eux qui marchaient avec moi, en union avec moi, en communion. Cette communion, je l’ai ressentie très fort lors de mon arrivée devant la cathédrale de Santiago où, et c’est heureux, on pouvait entrer librement. La nuit précédente déjà et durant toute l’étape nous y menant, j’avais été pris par des moments d’intense émotion menant aux larmes. Alors, arrivé devant et au moment d’entrer dans ce lieu qui était le but de notre voyage, après 68 jours de marche, d’efforts, d’espoir, j’ai carrément craqué, je suis tombé à genoux sur le parvis et j’ai sangloté. A ce moment, j’ai appelé à l’aide « tous ceux que j’aime » pour les unir à ce grand moment d’émotion. Je savais qu’ils entraient tous avec moi , qu’ils étaient tous là devant le tombeau de St Jacques. Et je savais aussi, après tout ce chemin parcouru, après toutes les expériences que j’en avais faites, que la prière est une force. « Demandez et vous recevrez, frappez on vous ouvrira ». J’y crois fermement pour l’avoir vécu dans cette autre vie du chemin. Que de fois j’ai appelé St Jacques à l’aide, même pour des choses pratiques comme retrouver le chemin perdu, être accueilli dans une bonne albergue. Chaque fois j’ai reçu une réponse à ma prière.
Bien sûr, dans la vie habituelle tellement réaliste, matérialiste, scientifique on appellera ça le hasard parce qu’on a perdu tout sens du surnaturel, de l’inexplicable, de l’intervention divine.
Moi, le surnaturel, je l’ai retrouvé dans l’autre vie et c’est fantastique. Quelle joie de savoir que l’on parle à quelqu’un qui t’écoute, qui te guide, pas par « hasard » mais par amour, parce tu es important pour lui et qu’il tient à toi. Oui, durant mon chemin j’ai acquis la certitude que Dieu existe, et qu’il n’est pas dans les nuages, mais là , près de moi, dans ma vie , qu’il m’aime et qu’il m’écoute. Du chemin il me restera que même revenu dans la vie habituelle, toujours aussi remplie, je ne prierai jamais plus de la même façon, car lorsque je prierai, je serai dans l’autre vie.
Chapitre 9 LE ROYAUME DE DIEU Tout au long du chemin, j’ai rencontré des gens venus des quatre coins du monde et en jonglant avec les quelques bribes de langues que je connaissais, et avec du culot, j’ai pu dialoguer avec des Anglais, des Américains, des Canadiens, des Hollandais, des Allemands, des Australiens, des Coréens, des Polonais….me demandant d’ailleurs parfois comment, de leur pays si lointain, ils avaient connu l’existence du chemin de St Jacques de Compostelle.
Tous ceux que j’aimais, tous ceux que j’avais quittés en fin de compte ne me manquaient pas vraiment pour la simple raison qu’ils étaient avec moi, près de moi à chaque minute, à chaque pas. Ils ne devaient pas se soucier de moi, c’était moi qui veillais sur eux depuis le chemin. Les coups de téléphone ou les messages c’était davantage pour les rassurer eux, car moi, j’avais la certitude que ma marche, mes prières les plaçaient sous un globe de protection.
Une nuit, juste avant d’arriver à Léon, j’ai eu une grande insomnie qui a tenu mon esprit quelques heures en éveil me permettant de réfléchir au chemin que je faisais, au pourquoi je le faisais, quelle signification il pouvait avoir pour moi et pour tous ceux que j’y croisais. Et tout à coup, tout s’est éclairé dans mon esprit. Je me suis remémoré des paroles de l’Apocalypse de St Jean parlant d’une foule immense, venus des quatre coins de la terre et se dirigeant vers un même lieu. C’était soudain évident pour moi, j’étais sur le chemin du Royaume de Dieu, j’étais dans l’autre Vie. Nous étions tous différents, n’ayant pas la même culture, ne parlant pas la même langue, n’ayant pas les mêmes croyances et pourtant, nous allions tous vers le même but : Santiago.
Et de fil en aiguille, j’en suis venu à penser à la mort que je voyais aussi soudain de manière totalement différente. Elle était, elle aussi, une autre vie et tous ceux qui nous avaient quittés étaient en train d’y cheminer, vers l’éternité comme moi je cheminais vers St Jacques.
Voilà pourquoi tout était si simple. Voilà pourquoi tout se mettait en place sans problèmes : c’est Dieu qui nous menait. C’est lui qui décidait de tout. Tous ceux que nous rencontrions, tout ce que nous vivions c’était Lui qui nous l’offrait, et ici, dans l’autre Vie, nous nous laissions faire, je me laissais faire. C’était un autre monde.
Peut-être essayaient-ils de communiquer avec nous, mais peut-être aussi ne trouvaient-ils pas cela nécessaire car persuadés de notre foi, ils jugeaient n’avoir pas à nous rassurer. Nous devions être sûrs qu’ils étaient heureux dans leur autre vie. Une anecdote du chemin m’est alors revenue à l’esprit qui a conforté ma pensée. La traversée des grandes villes n’est pas la chose la plus agréable. C’est long, dangereux et surtout on s’y sent ignoré en tant que pèlerin. Je me souviens en particulier de la traversée de Burgos, une ville importante d’environ 140 000 habitants. On y entre par une zone industrielle et on en sort après deux heures de traversée. On marche sur des trottoirs croisant une foule de gens totalement indifférents à notre présence trop absorbés par leur vie, leur
travail, leur horaire, leurs soucis si bien qu’ils ne nous voient pas. Je marchais devant notre petit groupe avec Marc et on s’était déjà fait la réflexion que personne ne nous jetait le moindre regard, la moindre attention. Soudain, on voit arriver face à nous une religieuse assez âgée et je dis à Marc qu’enfin au moins elle va nous faire un petit geste. Et bien rien, nada, elle est passée à côté de nous sans même lever les yeux. Pourtant avec nos sacs garnis d’une coquille, nous croyions participer à la vie qu’elle avait choisie. Nous n’attendions aucune récompense, aucunes félicitations mais au moins un regard, un sourire. C’est durant ma nuit d’insomnie que j’ai compris que cette bonne soeur ne nous voyait pas parce qu’on n’existait pas pour elle. Nous étions dans l’autre vie, celle qu’elle attendait sûrement, pour laquelle elle priait vraisemblablement chaque jour, mais qu’elle ne pouvait croire si proche d’elle, qu’elle voyait ailleurs, dans les nuages ou je ne sais où. Oui, ce doit être cela la mort, le passage, l’autre côté du miroir, l’autre vie. Je suis certain que ceux qu’on a aimés et qui sont passés dans l’autre vie continuent de marcher, peut-être parmi nous mais nous ne les voyons pas tellement nous sommes pris par la réalité. Nous attendons des signes, des preuves. Oui, depuis le chemin, je crois fermement au royaume de Dieu et que la mort n’est qu’une porte qui mène d’une vie à l’autre.
Chapitre 10 EPILOGUE Je suis assis sur une banquette de l’aéroport de Barcelone où nous allons passer la nuit dans l’attente de notre avion pour Bruxelles à 7 h du matin . C’est la nuit, et pourtant autour de moi, ça travaille : personnel d’entretien, de maintenance technique tous sont au boulot. Nous ne fermerons pas l’œil de la nuit. Avec Alain, nous sommes heureux parce que nous allons, dans quelques heures, retrouver tous ceux qu’on aime et qu’on a quittés depuis 50 jours. Heureux aussi parce qu’on est arrivé au bout de notre chemin et qu’il nous a apporté beaucoup. Pourtant, je me sens aussi un peu nostalgique de quitter l’autre vie et j’ai un peu d’ appréhension de retourner dans l’autre, dans les habitudes, dans mes activités, mes préoccupations. J’espère que tout ce que j’ai vécu durant ces sept semaines de marche rejaillira dans mon existence de tous les jours et que dans ma façon d’être, de vivre je serai toujours proche du camino. Je n’éprouve aucune fierté d’avoir accompli ce que certains prennent pour un challenge, je n’estime pas avoir réalisé un exploit. J’ai d’ailleurs hésité d’aller chercher la Compostella au bureau de Santiago, car j’estimais que je n’avais pas besoin
de diplôme, de trophée reconnaissant ce que j’avais fait. Cette route j’ai décidé de la faire librement, je n’en attendais donc aucune récompense. Finalement, si je suis quand même allé chercher ce document reconnaissant mon périple de Vézelay à Santiago, c’est que c’était un moyen pour moi de rester en contact avec le chemin.
Il en est de même pour les signes que j’ai voulu ramener. En mettant le tee-shirt à l’effigie du Camino, en ayant le porte-clé avec la flèche jaune en poche je serai toujours sur le chemin. Quant aux cadeaux que je ramène pour ceux que j’aime, ce ne sont pas des souvenirs d’un voyage ou de vacances comme on ramène une tour Eiffel de Paris ou un coquillage de Bretagne. Ce sont seulement des signes qu’eux aussi ils ont fait le chemin de Compostelle, avec moi, chaque jour. L’expérience que j’ai faite de la vie sur le Camino est unique, et je ne la revivrai sûrement jamais plus avec autant d’intensité mais elle restera le souvenir le plus important de toute mon existence.
Christian Derycke 16 Mai 2013