Réflexion sur une commémoration, 70 ans après la rafle du Vel d’Hiv.

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FRANCE

COMMENT ON A FABRIQUÉ UN ANGLE MORT Réflexion sur une commémoration, 70 ans après la rafle du Vel d’Hiv.

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ue s’est-il passé, non les 16 et 17 juillet 1942, mais par la suite, pour que ces dates inadmissibles – dans tous les sens du terme – aient mis des décennies à émerger nettement dans notre mémoire collective ? Je vais tâcher de répondre franchement à cette question non en historien – que je ne suis pas – mais en petit-fils blessé du directeur de cabinet de Pierre Laval. En reposant autrement cette question : que s’estil passé au sein d’une famille aussi « honorable », éduquée, informée et sensible que la famille Jardin pour que jusqu’en 2011 – année de la

« Le changement de générations est indispensable à l’émergence d’une mémoire collective claire. » publication de mes Gens très bien, acte sans retour dans notre mémoire familiale – personne n’ait clairement admis que « grand-père » (ou « papa ») dirigeait bien le cabinet de Laval ces jours-là de honte ? Nous savions tous qu’il avait été « à Vichy », bien sûr, difficile de le nier puisque l’intéressé en était très fier ; mais il semblait aux miens presque impos-

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AOÛT 2012

N° 638

sible de mettre en face de ce simple constat les dates exactes des grandes rafles. La non-démission de Jean Jardin, mon grand-père, signifiait pourtant, d’évidence, l’acceptation d’une politique à laquelle il participa au plus haut niveau et à laquelle il est très clairement resté fidèle jusqu’à sa mort ; en faisant même de sa fidélité à Laval et Pétain une haute vertu. Mais nous nous comportions en famille comme s’il avait été possible pour un homme juché au sommet de l’État collaborateur de ne pas avoir vu – et cautionné – un événement aussi noir que le Vel d’Hiv. Comme si, au fond, cela ne le concernait pas – lui, le scintillant bras droit de Pierre Laval ! Si charmant, si subtil, si bien élevé. Un point aveugle aussi énorme peut être maintenu pendant soixantedix ans dans une famille. Avec le concours de toute une société française, de droite comme de gauche, qui, sourde aux voix des victimes, a obstinément « regardé ailleurs ». Le plus étonnant est que la reconnaissance de la participation de l’État français dans les grandes rafles par Jacques Chirac en 1995 n’a absolument rien changé à notre perception familiale. Le point aveugle est demeuré totalement aveugle. Tout semble s’être passé comme si la société dans ses profondeurs – j’entends au niveau des familles, là où se joue la vérité tripale des individus – reste absolument rétive à la lucidité tant que l’on n’atteint pas

DR

Par Alexandre Jardin

la troisième génération. L’État peut reconnaître les faits avec la plus grande fermeté, cela ne suffit pas. Les familles défendent leur honneur de manière viscérale en recourant à toutes les stratégies du déni. Rien n’y a fait. La diffusion de la série Holocauste à la télévision en 1978 nous émut, comme toutes les familles d’Europe, sans que personne chez nous ne fit le moindre lien entre le fait de piloter le cabinet Laval les 16 et 17 juillet 1942 et les rafles exécutées par des policiers français. Jamais­ il ne nous passa par l’esprit que René Bousquet, l’organisateur diligent de la rafle du Vel d’Hiv, était bien un collègue de Jean Jardin, un homme qui faisait partie de la même équipe logée au cœur du pouvoir vichyste. Notre compassion pour les victimes


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