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Le Vietcong au sommet de Notre-Dame

Les escaladeurs de la cathédrale au tournant de la guerre du Vietnam parlent

Éditions Favre SA

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Siège social et bureaux

29, rue de Bourg – CH – 1002 Lausanne

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Groupe Libella, Paris

Dépôt légal en Suisse en janvier 2023 Tous droits réservés pour tous pays.

Sauf autorisation expresse, toute reproduction de ce livre, même partielle, par tous procédés, est interdite.

Conception et réalisation graphiques : Jean-Daniel Pellet

Photo de couverture : © Keystone Press/Alamy banque d’images

ISBN : 978-2-8289-2050-0

© 2023, Éditions Favre SA, Lausanne, Suisse •••

La maison d’édition Favre bénéficie d’un soutien structurel de l’Office fédéral de la culture pour les années 2021-2024.

Préface

Cinquante ans de silence, et un retour vers le futur Jacques Poget

Étonnant

objet que ce petit livre. Un scoop ! Sous le raccourci accrocheur du titre, la revendication très politique et idéologique d’un attentat. Les audacieux escaladeurs de Notre-Dame se démasquent, un demi-siècle après le haut fait qui avait stupéfié, encouragé, amusé, ou inquiété et indigné des millions de gens dans le monde entier. Un « cold case » comme il y en a peu. La police française n’a jamais résolu l’énigme et voici, enfin, Le Dit du drapeau vietcong à Notre-Dame de Paris par ces trois idéalistes et activistes qui ne reculaient pas devant le danger et demeurèrent imperméables à la gloriole. Masqués pendant un demi-siècle Conduit avec humour, le récit de leur équipée, palpitant bien que la fin soit connue, tient en haleine le lecteur fasciné par cet alliage, dans la foi révolutionnaire, de méticulosité et d’amateurisme. Mais ce qui compte pour les auteurs n’est pas vraiment l’anecdote, c’est le contexte politique, donc social et économique, de l’époque. Montrer la dimension idéologique. Découvrir et révéler comment leur geste infime s’intègre dans la lente, longue et vaste dynamique de la décolonisation. Et savoir, écrivent-ils, « si la société vietnamienne a encore quelque chose à dire au monde ».

Ils veulent donc saisir les causes d’un cataclysme planétaire, cette victoire en 1975 des Vietnamiens sur les États-Unis qui transforma la perspective du monde entier sur le cours de l’Histoire en devenir et amorça un changement profond des rapports de force.

Le Vietcong au sommet de Notre-Dame

Mais surtout ils veulent comprendre ce qui est arrivé au projet révolutionnaire d’une société nouvelle qui les portait alors. Où est passé l’avenir auquel on croyait ? Les septuagénaires qu’ils sont devenus jettent un regard sobre sur les années qui suivirent leur geste aussi flamboyant qu’anonyme. Désillusionnés certes, mais pas aigris, pleins de questions et non d’amertume, ils veulent comprendre non seulement « le Pour Quoi » de leur geste, mais surtout pourquoi, comment, à quel moment le beau dessein, à la fois généreux et rationnel, s’est corrompu, dénaturé.

Ils tressent trois fils. L’histoire de l’exploit, minuscule et signifiant. L’histoire de la guerre de libération. L’histoire de l’idée d’une société inédite. À ces trois récits entrelacés, il manquait un élément, une respiration. Ce sont les « bulles » du souvenir personnel ; elles éclatent çà et là, brefs encadrés qui évoquent le vécu de chacun des protagonistes. Ces parenthèses plus intimes restituent l’atmosphère de ces années, comme une bouffée d’air encore chargé des effluves d’autrefois.

La posture idéologique des trois auteurs peut déconcerter au premier quart du XXIe siècle : leur méthode se base sur « l’analyse marxienne du capital et se raccorde de façon critique à l’expérience des premières années du mouvement ouvrier de la IIIe Internationale, à l’exclusion de ce que le stalinisme allait en faire ». Voilà une belle constance, cinquante ans de fidélité à l’idéal de leur jeunesse ; une intransigeante cohérence intellectuelle assez rare –et qui explique que les trois stégophiles aient gardé le silence. Ils n’ont même pas songé durant tout ce temps à revendiquer leur exploit ; et pourtant leur fierté affleure ici et là : « Notre geste n’a évidemment pas modifié le rapport de force guerrier, mais il a, par sa classe et sa réussite, souligné la marginalisation du pouvoir subalterne de Saïgon et la légitimité prééminente du Front national de libération. » Tout y est : la phraséologie vintage, l’analyse, le constat objectif, la proclamation. Ce qui n’exclut pas, ailleurs, l’humour et une fine autodérision. Saluer la « classe » du beau geste accompli !

Et, tout à la fin, dans l’épilogue, surgit un brin d’émotion, qu’habituellement ils contiennent pudiquement.

À suivre les trois fils, tressés bien serrés, de leur épopée historique, le lecteur éprouve la texture et le grain, la densité et la couleur de ces décennies de guerre froide politisées, idéologisées. Il fait aussi, en creux, une rencontre ; celle de trois hommes à la conviction intacte, qui ne renient en rien les buts ultimes qu’ils visaient il y a cinquante ans, mais qui avec honnêteté expriment leurs doutes sur les moyens, et leur déception sur les résultats intermédiaires. Tout cela dans un refus foncier non seulement de la gloriole (on l’a dit), mais de l’illusion, du romantisme, de l’idéalisme et surtout de la complaisance.

Finalement, et c’est essentiel : le lecteur du XXIe siècle sent d’où surgissaient alors cette conviction et la nécessité d’agir. Or elles sont toujours là et s’affirment chaque jour, notamment chez la jeunesse et certains grands-parents… Selon Bacchus, le grimpeur, ils se multiplient même, « ces gestes qui se veulent exemplaires, dans un autre contexte, mondial, plus dangereux encore, celui du réchauffement climatique et des catastrophes pour l’humanité que provoque et provoquera encore de plus en plus ce phénomène irrémédiable ».

Les grimpeurs de Notre-Dame étaient habités par la conviction qui impose l’action ; certitude et détermination qui sont toujours à l’œuvre aujourd’hui dans la société. Pour des causes différentes ; avec des grilles de lectures différentes ; sous des formes différentes – mais toujours là.

J. Poget

Structure de l’ouvrage

LerÉcit de L’action accomplie en janvier 1969 dans les hauteurs de Notre-Dame de Paris et de son écho se trouve au centre de l’ouvrage. Il est précédé par un exposé de la conduite de l’engagement américain qui motiva cet acte, le cheminement des trois auteurs vers un engagement politique étant jalonné par des phylactères dans le texte.

Le récit central de l’acte de Notre-Dame est suivi d’une esquisse des lignes de force qui conduisirent à la victoire de 1975, à la réunification précipitée en 1976 de ce pays détruit et ses conséquences tragiques avec un retour sur l’héritage idéologique de la direction vietnamienne. Suit un aperçu des traits caractéristiques – avec développements en annexe – de l’évolution de cette société où fut introduite l’économie de marché dès 1986 sous le contrôle hégémonique d’un parti « marxiste-léniniste » qui persiste à prétendre diriger la société vers un devenir communiste.

L’épilogue évoque ce que cette guerre de libération de trente ans a dit au monde au XXe siècle, avec une interrogation quant au devenir d’une telle forme socio-économique et à ce qu’elle pourrait signifier, aujourd’hui encore, sous le règne planétaire du néolibéralisme.

… Bacchus, Noé, Olaf, natifs de trois villages du canton de Vaud, en Suisse, avec un rouleau de soie, une longue corde, une scie à métaux et quelques francs français. Ce samedi 18 janvier 1969, nous allions escalader en libre et à mains nues la flèche Viollet-leDuc de Notre-Dame dans la nuit et déployer à la croix culminant à 96 mètres un grand drapeau du FNL, Front national de libération du Sud-Vietnam, sans la certitude de pouvoir en revenir. L’accès, le cheminement vers la flèche, son ascension et la fuite furent préparés sur la base du grand atlas de l’architecture de Notre-Dame1 à la bibliothèque du palais de Rumine de Lausanne. Brève excursion de trente heures que nous voulions inscrite à une charnière de l’histoire du monde. Et elle le fut. Le drapeau « vietcong » flotta tout le dimanche, jour pivot de la guerre du Vietnam : le samedi se tenait la première réunion des négociations quadripartites de Paris avec la reconnaissance mondiale, enfin, du FNL comme représentant d’un peuple en guerre pour sa libération. Lundi allait se dérouler la grande manifestation du mouvement antiguerre autour du Capitole à Washington pour y accueillir Nixon président lors de son investiture, lui qui promit la paix pour être élu, mais fera la guerre dès le lendemain jusqu’à sa déchéance cinq années et un million de morts plus tard.

Nous n’avons pas revendiqué ni raconté ce geste et c’est lorsque la flèche en feu s’effondra en avril 2019 qu’il parut évident que nous devions faire ce retour d’un demi-siècle, le raconter, le resituer avec nos motivations d’alors, et nous demander si la société vietnamienne a encore quelque chose à dire au monde.

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