Gwenaële Barussaud est une ancienne élève de la Légion d’honneur. Après le succès d’Héloïse, de Blanche et de Léonie, elle signe ici son quatrième roman.
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Saint-Denis, 1812. Marie mène une vie heureuse entre les murs de la Légion d’honneur lorsque ses parents la rappellent près d’eux, au royaume de Naples. Au soleil d’Italie, elle découvre les fastes et les fêtes somptueuses d’une cour brillante et en oublie presque son goût pour la peinture… jusqu’à l’arrivée du célèbre peintre Auguste Ingres, accompagné de son jeune et romantique disciple, Léopold de Gallet. Mais, en ce début du e siècle, la peinture peut être un passe-temps pour une jeune fille, certainement pas une passion, encore moins une profession. Emportée par le tumulte de l’Histoire, soumise aux usages de son siècle, Marie parviendra-t-elle à exercer librement son talent ? Et trouvera-t-elle le courage d’imposer sa passion à son entourage ?
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Dans la même collection : Illustration de couverture : Olivier Desvaux 13,90 € France TTC www.mameeditions.com
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Les Demoiselles de l’Empire
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Illustration de couverture : Olivier Desvaux
Direction : Guillaume Arnaud Direction éditoriale : Sarah Malherbe, Sophie Cluzel Édition : Claire Renaud Conception graphique : Élisabeth Hebert Mise en pages : Text’oh ! Fabrication : Thierry Dubus, Marie Dubourg © Mame, 15-27, rue Moussorgski, 75018 Paris, 2015. Site : www.mameditions.com ISBN : 978-2-7289-2017-4 MDS : 531 429 Tous droits réservés pour tous pays. « Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. »
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À Eudes-Olivier, mon agent de l’ombre. Ces Demoiselles sont aussi ses filles.
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Madame Victor Desormeaux
À madame la Comtesse du Bouzet, Surintendante de la Maison d’Éducation de la Légion d’honneur, Naples, le 10 novembre 1812
Madame, Vous avez accueilli il y a deux ans notre fille Marie entre les murs de la Légion d’honneur, cette illustre institution fondée par Sa Majesté Napoléon. Mon époux, le Général Desormeaux, était appelé à servir le Prince Murat dans son royaume de Naples et nous avions jugé préférable de confier à vos soins notre fille aînée, alors âgée de quinze ans. Cette confiance, Madame, n’a point été trompée, elle a augmenté encore, si cela était possible, les sentiments de gratitude que nous portons à Sa Majesté l’Empereur, gratitude dont vous partagez naturellement les fruits. Aujourd’hui, Marie a dix-sept ans et il est temps pour elle de faire son entrée dans le monde. Sa Majesté Caroline Murat, Reine de Naples, sœur de notre Empereur Napoléon, a manifesté le désir de rencontrer notre fille. Elle tient à ce que sa cour devienne l’une des plus brillantes d’Europe et compte pour cela sur la jeunesse. Nous ne doutons pas que l’excellente éducation reçue entre les murs de la Légion d’honneur aura fait de Marie une demoiselle digne des espérances de Sa Majesté et qu’elle mettra tout son cœur à les combler. Je me rendrai tantôt à Paris à la demande de la Reine. De là, je viendrai à Saint-Denis chercher Marie pour la mener au royaume de Naples. Afin de ne point la troubler, je vous saurais gré de ne rien lui dire de ce dessein.
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Marie à la lumière de Naples Je sais à quel point elle est heureuse dans votre école et je préfère qu’elle jouisse en paix de ses derniers jours avec ses amies sans se laisser attendrir par leurs serments d’amitié. Le jour viendra bien assez tôt de leur faire ses adieux. Adieu, Madame. Je vous ai laissé une enfant, vous me rendez une jeune fille mais je prie pour qu’entre les deux il lui soit resté au cœur le souvenir fidèle de ses parents. Ma visite prochaine le dira. Veuillez agréer, Madame, l’expression de ma plus vive reconnaissance et de mon inaltérable considération, Madame Victor Desormeaux
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CHAPITRE I La porte de la classe s’ouvrit et mademoiselle Bernier entra. Aussitôt, une vingtaine d’élèves vêtues d’une même robe noire, ceinte d’un ruban blanc, se levèrent d’un seul élan. Il était rare que les cours soient interrompus à la Légion d’honneur et toute irruption – fût-elle celle d’une surveillante – ne laissait pas d’intriguer les demoiselles. – Mesdemoiselles, vous pouvez vous asseoir, commanda mademoiselle Bernier. La surveillante s’avança alors près du bureau de mademoiselle Monet et échangea avec elle quelques mots à voix basse. L’enseignante opina de la tête et chercha du regard l’élève concernée. – Mademoiselle Desormeaux ! s’exclama-t-elle. Veuillez prendre vos effets et suivre mademoiselle Bernier jusqu’au bureau de madame la Surintendante. Aussitôt, tous les regards se tournèrent vers Marie. Celle-ci semblait la première surprise de cette convocation. Qu’avait-elle donc pu faire pour être ainsi appelée si promptement chez la Surintendante ? En un instant, elle tenta de se remémorer les événements des dernières semaines… Oh ! Marie n’était pas à proprement parler une élève exemplaire, mais elle n’était pas non plus indisciplinée comme cette tête brûlée de Léonie ! Elle avait bien parfois enfreint le règlement, mais c’était alors sans gravité : des bavardages en étude, quelques fruits dérobés au réfectoire, et cette escapade en haut du clocher, un soir qu’elle voulait peindre les
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Marie à la lumière de Naples couleurs du soleil couchant sur la basilique de Saint-Denis. Cette initiative avait été sanctionnée par quelques repas sur la table de bois, loin de ses camarades, mais rien qui puisse compromettre sa place dans l’institution. Et puis, le tableau ainsi saisi était si beau alors, il exprimait si bien la mélancolie du crépuscule que Marie n’avait pas éprouvé le moindre regret à avoir ainsi transgressé le règlement. Alors, de quoi pouvait-il donc s’agir ? Elle jeta un coup d’œil vers la place de sa meilleure amie, Héloïse. Mais cette place était vide. Exceptionnellement, Héloïse avait obtenu la permission de se rendre à Paris afin de rendre visite à sa marraine Nancy Régnier. Marie regretta qu’elle fût absente. Si Héloïse avait été là, nul doute que son regard amical lui aurait rendu le courage dont elle avait tant besoin. Peut-être cette présence amie aurait-elle suffi à dissiper le triste pressentiment qui lui rongeait le cœur… Mais Héloïse était absente, et mademoiselle Bernier l’attendait toujours. Alors, soigneusement, Marie rangea sa plume, ferma son plumier, prit sous son bras ses cahiers et quitta son bureau, sous les regards curieux de ses amies. Sur le seuil de la classe, elle se retourna et salua mademoiselle Monet d’une révérence. – Vous pouvez dire adieu à mademoiselle Monet, déclara la surveillante. Et à vos amies. Adieu ? Était-ce à dire qu’elle quittait la classe pour toujours ? Marie ne pouvait imaginer une chose pareille. Elle avait dans cette classe beaucoup d’amies. Son caractère facile, sa gaieté naturelle et l’enjouement qu’elle mettait en toute chose lui avaient vite attiré la sympathie de ses camarades, tant et si bien qu’elle s’était vu remettre par deux fois le prix tant convoité de camaraderie ! – Adieu, mademoiselle, balbutia-t-elle faiblement. – Adieu, Marie, répondit l’enseignante en l’encourageant d’un large sourire.
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Marie à la lumière de Naples Mais Marie ne parvenait pas à quitter sa classe des yeux. Elle eût voulu imprimer à jamais dans sa mémoire ces lieux familiers, les visages de ses amies, le sourire de mademoiselle Monet, comme si elle devinait qu’elle ne devait jamais plus les revoir… – Allons, dit mademoiselle Bernier avec douceur, il faut y aller, on vous attend… Alors, Marie franchit le seuil et entendit la porte se fermer derrière elle. Elle s’engagea à la suite de la surveillante dans le cloître glacé qui menait au bureau de la Surintendante. On n’entendait plus que le bruit régulier de leurs pas sous les voûtes de pierre. Marie leva les yeux vers le visage de mademoiselle Bernier qui la regardait, un sourire aux lèvres. – Mademoiselle… murmura Marie, pouvez-vous me dire les raisons de ma convocation chez la Surintendante ? – Ah mademoiselle ! Vous avez bien de la chance… Madame votre mère est ici qui vous attend pour vous ramener avec elle au royaume de Naples. Elle est dame d’honneur de la Reine Caroline et celle-ci a manifesté l’envie de faire votre connaissance. C’est un grand honneur pour vous… La terre s’ouvrit sous les pieds de Marie. Sa mère ? Il y avait plus de deux ans qu’elle ne l’avait point vue. Le royaume de Naples ? Mais c’était le bout du monde ! Comment pourrait-elle vivre loin de la Légion d’honneur et de ses amies qu’elle n’avait pas même eu le temps de saluer ? Malgré ses efforts, elle sentit ses yeux se remplir de larmes. Elle s’arrêta net au milieu du cloître, incapable d’aller plus avant. Mademoiselle Bernier lui tendit son mouchoir. – Allons ! Ne soyez pas chagrine ! dit-elle sur un ton compatissant. Vous ne pouviez pas rester ici pour toujours. Marie ne répondit pas. Elle essuya ses yeux d’un geste vif. Elle ne pouvait se figurer pareille épreuve. Quitter la Légion d’honneur… Cette échéance, sans doute, était inéluctable… Au reste, quelques-unes de ses
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Marie à la lumière de Naples amies avaient déjà abandonné les murs de la Maison Napoléon et elles en avaient témoigné une grande satisfaction, parlant alors de véritable « libération », comme Nancy qui s’était mariée l’été dernier… Mais Marie n’était pas de ces demoiselles impatientes de découvrir le monde et ses plaisirs. Les bals, les réceptions, toutes ces mondanités lui étaient indifférentes. Ce qu’elle aimait avec passion, c’était d’abord la peinture. Depuis sa plus tendre enfance, elle avait montré de véritables dispositions pour les arts. À la Légion d’honneur, elle avait enfin pu s’abandonner à sa passion. Elle prenait chaque jour des cours de dessin et consacrait ses heures libres à s’améliorer. Ses talents lui avaient rapidement valu d’être sollicitée par les élèves pour faire leur portrait. Les aînées surtout, que l’on appelait les « Multicos » en raison de leurs ceintures multicolores, lui faisaient réaliser en cachette des médaillons destinés à un prétendant dont elles taisaient le nom par coquetterie. Marie ne refusait jamais leurs commandes payées par un supplément de dessert ou le prêt d’un livre convoité. Au fond, elle n’était jamais plus heureuse qu’un pinceau à la main, dans l’atmosphère gaie et amicale de la Légion d’honneur. Elle ne se sentait pas prête à affronter le monde, loin des murs protecteurs de l’ancienne abbaye, et aurait volontiers cédé sa place à une demoiselle plus pressée qu’elle de quitter les lieux. Seule la perspective de retrouver sa mère la consolait un peu. Mais Marie la connaissait si peu ! Elle était entrée à la Légion d’honneur avec dans le cœur l’image d’une femme superbe, admirée du tout-Paris, gracieuse mais lointaine, tendre quand elle la voyait, ce qui était rare car madame Desormeaux était fort occupée des mondanités parisiennes qu’exigeait la position de son époux. Quant à son père, il était un de ces héros comme l’Empire en produisait alors. Issu d’une famille de notaires que l’histoire avait toujours maintenus à l’écart du fracas des armes, il s’était révélé à la faveur des guerres napoléoniennes un excellent soldat et un brillant stratège. Ses victoires éclatantes lui avaient rapidement valu
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Marie à la lumière de Naples les honneurs et les médailles. Général à trente ans, il était de ces hommes que Napoléon avait attachés à lui jusqu’à la mort, prêts à le servir en toutes circonstances, d’une fidélité absolue et capables de tous les dévouements. Marie avait gardé de lui un souvenir vivace qu’elle entretenait en le représentant sous les traits des héros de l’Antiquité, faisant de lui tantôt un nouvel Hercule, tantôt un Alexandre couronné de lauriers. – Bien, nous y voilà ! annonça mademoiselle Bernier en s’arrêtant devant le bureau de la Surintendante. Êtes-vous prête, mademoiselle ? Marie secoua la tête. – Non, mademoiselle. Je ne serai jamais prête à quitter un lieu que je connais et que j’aime pour une destination inconnue. – Allons, allons, il faut être raisonnable. Songez que nombre de vos camarades vous envieraient de quitter ces murs. « Eh bien, je leur laisse volontiers ma place… » pensa Marie. Elle savait pourtant que la surveillante disait vrai. Nombreuses étaient les élèves qu’un défaut de fortune condamnait à demeurer éternellement à la Légion d’honneur, à commencer par son amie Héloïse. Ces demoiselles ne pouvaient nourrir d’autres ambitions que celle d’embrasser les différentes fonctions que l’institution leur réservait, à condition de demeurer célibataire. Marie savait que ce sort n’était guère enviable et qu’elle aurait eu mauvaise grâce à se plaindre du sien qui lui offrait au moins la liberté de choisir son avenir. Choisir ? Ce n’était pas certain… À dix-sept ans, elle n’ignorait pas qu’elle serait bientôt pressée d’accepter un parti et savait que l’avis de sa mère en cette affaire compterait plus que le sien. – C’est qu’il y a si longtemps que je n’ai point vu ma mère, j’ignore jusqu’à la façon dont je dois la saluer… expliqua Marie. – Mais quelle gourde vous faites ! s’exclama mademoiselle Bernier. Vous ferez la révérence et direz simplement : « Madame, je suis bien aise de vous revoir »…
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Marie à la lumière de Naples « Madame » ? Marie ne savait peut-être pas ce qu’elle devait dire mais elle était bien certaine de ne jamais appeler sa propre mère « Madame ». Deux ans de pension n’avaient pas suffi pour faire de cette femme une étrangère au point de l’appeler madame ! Marie ne répondit rien mais jugea parfaitement inepte la réponse de mademoiselle Bernier. Sans doute cette demoiselle, condamnée à vivre à la Légion d’honneur, avait elle-même oublié le lien affectif qui vous lie à votre propre mère… Elle lui sembla bien à plaindre, et sa propre position lui apparut soudain plus enviable… Enfin, on la fit entrer dans le bureau de la Surintendante. Madame du Bouzet l’accueillit avec un grand sourire. – Eh bien ! Entrez donc, mademoiselle ! Entrez… et venez saluer votre mère. Marie s’approcha et reconnut la silhouette de sa mère. Celle-ci se retourna et tendit les mains vers sa fille. – Marie ! Comme vous avez grandi ! Marie aurait voulu répondre à ces paroles en se jetant dans les bras de sa mère mais, outre que le lieu se prêtait mal à des démonstrations d’amour filial, elle n’était pas certaine que madame Desormeaux apprécierait ces manifestations de tendresse. Aussi se contenta-t-elle de faire la révérence en bredouillant les mots appris par mademoiselle Bernier, tout en ayant soin d’omettre le trop protocolaire « Madame ». Madame Desormeaux sourit. – Eh bien, serions-nous devenues à ce point des étrangères ? Marie rougit un peu. Alors, sa mère l’attira vers elle et l’embrassa sur le front. – Allons, chère enfant, puisque nous allons vivre ensemble à présent, il faut voir en moi une amie et une confidente… N’ayez pas de ces froideurs qui me feraient regretter de m’être un temps séparée de vous. Nous
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Marie à la lumière de Naples étions bien plus proches, n’est-ce pas, lorsque vous êtes entrée dans cette Maison ? Marie était tout à fait déconcertée par ce langage. Sa mère ne lui parlait plus comme autrefois, comme on le fait avec les enfants, elle s’adressait à elle comme à une amie, avec douceur et sincérité. Interdite, elle cherchait ce qu’elle pouvait répondre lorsque madame du Bouzet brisa le silence : – Je crois que, pour vos premiers pas dans le monde, vous ferez bien d’écouter sagement les avis d’une mère qui ne veut que votre bonheur. Allons, mademoiselle, nous vous regretterons : vous étiez une élève agréable et les talents que vous avez montrés en dessin donnaient bien de l’agrément à notre école. Mais votre avenir, désormais, n’est plus ici… Aussi, je vous dis adieu, ajouta-t-elle en se levant énergiquement, et je vous souhaite une bonne route. Madame Desormeaux salua la Surintendante. Marie exécuta une profonde révérence et suivit sa mère dans la cour où les attendait un élégant coupé de ville. Elle leva les yeux sur sa mère. Se pouvait-il, après l’accueil presque tendre qu’elle lui avait réservé, que cette femme fût assez cruelle pour la laisser partir sans avoir dit adieu à Héloïse ? Marie ne pouvait le concevoir. Aussi tenta-t-elle sa chance. – Maman, Héloïse est ma meilleure amie. Par un malheureux coup du sort, elle a quitté aujourd’hui la Légion d’honneur pour faire une visite à Paris. Je ne puis me résoudre à partir sans la revoir. Laissez-moi, je vous en prie, l’attendre jusqu’à ce soir… – Marie, je n’aime guère les adieux qui amollissent le cœur, c’est vrai, mais je ne suis pas insensible aux beaux sentiments d’amitié que vous montrez en cette circonstance. Aussi vous aurais-je accordé bien volontiers la permission de revoir votre amie. Hélas ! Une malle-poste nous attend à Paris et nous devons quitter la capitale dès ce soir. Je suis réellement désolée.
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Marie à la lumière de Naples Le regard de madame Desormeaux eut alors une expression si tendre que Marie ne put croire que c’était là une formule de convenance. – Allons, ajouta-t-elle, vous lui écrirez un mot en voiture et nous demanderons au cocher de venir le lui remettre. Ne soyez pas triste pour vos amies : bientôt, le jour viendra aussi pour elles de quitter cette Maison. Dans quelques années, vous vous retrouverez sans doute dans quelque salon parisien pour évoquer vos heureux souvenirs… Marie songea que c’était fort mal connaître Héloïse que l’indigence de sa famille condamnerait sans doute à demeurer toujours à la Légion d’honneur. Mais elle ne voulut point contredire sa mère. Elle inspira profondément. L’air était vif. Un froid soleil d’hiver dispensait sa pâle lumière sur les arbres nus du parc. Marie adressa un dernier regard à la majestueuse façade de l’abbaye. Elle songea aux heures passées entre ces murs, aux amitiés qui y étaient nées, aux habitudes qu’elle y avait contractées et dont il faudrait désormais se défaire… Elle songea aussi à ces mille détails de la vie ordinaire que l’on tient pour rien et qui, lorsqu’ils se retirent, découvrent un vide vertigineux. Mais elle n’eut guère le temps de développer ces pensées : déjà le coupé passait la grande porte et s’engageait sur la route qui menait à Paris. Elle se retourna une dernière fois, distingua encore l’arcade majestueuse. Bientôt, ce ne fut plus qu’une tache à l’horizon, une ombre parmi les ombres… Enfin, Marie ne vit plus rien. Elle ferma les yeux, respira profondément. Sa mère lui prit la main. Sa nouvelle vie pouvait commencer.
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Ma chère Héloïse,
Lorsque Edgar le cocher te remettra ce billet griffonné à la hâte, je serai bien loin de Saint-Denis, mais mon cœur, lui, n’aura pas quitté les murs de la Maison Napoléon qui vit naître notre amitié. Comment aurais-je pu deviner, lorsque mademoiselle Bernier est venue ce matin dans la classe pour me mener dans le bureau de madame du Bouzet, que j’y retrouverais ma mère ? Comment aurais-je pu croire que celle-ci me demanderait immédiatement de faire mes malles pour me mener en Italie, à la cour du Roi de Naples ? Je n’ai pas eu le temps de me remettre de cette surprise, ni de te dire adieu, ni d’emporter mes dessins… Je n’ai eu le temps de rien, et je me retrouve assise au fond de la voiture conduite par Edgar, qui nous mène à Paris. De là, nous prendrons une malle-poste pour les Alpes ; puis une voiture affrétée par la Reine de Naples viendra nous chercher pour nous mener en son royaume, au sud de l’Italie. J’ignore encore combien de temps ce voyage durera, mais je sais qu’il ne sera pas assez long pour me consoler de la peine d’avoir quitté Saint-Denis sans te dire adieu. Des années entières, au reste, n’y suffiraient pas. Ma mère prétend que la vie à Naples me plaira. Elle affirme que les Italiens ont des mœurs grossières, mais que la Reine Caroline Murat, la jeune sœur de Napoléon, a su y favoriser les arts, développer la mode et le théâtre. « Et puis, ma chérie, tu as dix-sept ans, a-t-elle ajouté, il est grand temps que tu fasses ton entrée dans le monde ! » Mon entrée dans le monde ? Je n’ai que faire de cette Cour artificielle qui tente de singer à Naples celle de l’Empereur à Paris ! Non, moi, ce qui me plairait, c’est de voir les rivages de la Côte amalfitaine, les petites maisons des pêcheurs, les costumes traditionnels des femmes de Campanie. Ce que je voudrais, c’est peindre le Vésuve, les vestiges 17
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Marie à la lumière de Naples de Pompéi, les palais byzantins… Je dessinerai tout cela, et je t’enverrai mes croquis pour mieux te figurer mon nouveau décor ! Adieu, Héloïse, nous arrivons aux portes de Paris et il me faut remettre ce billet à Edgar avant qu’il reparte à Saint-Denis… Écris-moi souvent, et fais revivre pour moi, par ta plume éloquente, notre vie de pensionnaires. Allons, adieu… qu’il est doux pour moi de pouvoir me dire encore une fois Ton amie, Marie P.S. : Garde en souvenir de moi la robe de velours grenat et mon manchon d’astrakan : je te les donne. Puissent-ils te rappeler toujours mon indéfectible amitié…
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Chapitre II En pénétrant dans le salon de la Reine, Marie eut le souffle coupé. Ce n’était point là l’effet produit par les riches ornements, ni par les meubles précieux. Bien sûr la pièce, entièrement décorée par la Reine de Naples elle-même, témoignait d’un goût exquis et raffiné : les tableaux, les fresques et jusqu’aux mosaïques qui ornaient le sol, tout rappelait l’histoire fastueuse et grandiose de Naples dans l’Antiquité. Mais il y avait plus beau encore : au loin, derrière des fenêtres cintrées habillées de lourdes tentures, on apercevait le Vésuve dont la silhouette massive se reflétait sur les eaux coruscantes de la Méditerranée. Le volcan, toujours en éveil, lançait fièrement sa fumée grise à la conquête du ciel clair de Naples, et le regard de Marie était comme aimanté par ce colosse de pierres et de feu qui avait autrefois détruit Herculanum et enseveli Pompéi. Caroline Murat, Reine de Naples, était allongée sur une méridienne tendue de soie bleue, un jeu de cartes à la main. Autour d’elle, ses dames d’honneur, levant la tête de leur ouvrage, dévisagèrent la nouvelle venue. – Approchez, mademoiselle ! Que l’on puisse mieux juger de l’édu cation que vous avez reçue dans cette bonne Maison de la Légion d’honneur ! Mesdames, je vous présente Marie, la fille de notre chère Agnès Desormeaux ! D’un geste impérieux, la Reine fit signe à Marie de s’approcher. Marie, qui n’était pas d’un tempérament timide, s’avança avec assu-
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Marie à la lumière de Naples rance. Elle fit la révérence et prononça les mots que sa mère lui avait appris : – Votre Majesté est très aimable de m’avoir invitée à la cour de Naples et j’ai beaucoup de grâces à lui rendre pour l’insigne honneur qu’elle… Mais la Reine l’interrompit : – Allons, allons, laissons là les formalités d’usage… Si je vous ai fait mander, ce n’est point tant pour vous-même que pour moi : ma Cour a besoin de jeunesse et de grâce, et vous me sembliez apte à apporter l’une et l’autre de ces qualités dans notre royaume. Je veux des demoiselles d’esprit et de cœur, non des perroquets savants… Marie resta interdite. Sa mère lui avait bien dit que la Reine était imprévisible. Mais elle ne s’attendait certes pas à un tel accueil. Devant la mine interdite de Marie, la Reine se mit à rire. – Eh bien, ne soyez pas surprise. Vous apprendrez vite que les leçons données par ces bonnes dames d’éducation de Saint-Denis ne sont d’aucune utilité à la Cour. Contentez-vous d’être charmante et aimable, personne ici ne vous demandera rien de plus. Les dames d’honneur hochèrent la tête d’un air entendu. Certaines murmuraient derrière leur éventail, d’autres souriaient mais Marie eût été incapable de dire si c’était par bienveillance ou par raillerie. – En tout cas, madame Desormeaux ne nous avait pas menti : elle est fort jolie ! ajouta la Reine pour ses dames. Je comprends que ses parents aient pris soin de la dissimuler aux yeux du monde : les Italiens en seront fous ! On approuva la Reine. Une grosse femme habillée de rouge demanda alors : – Sait-elle seulement broder ? – Jouer de la harpe ? ajouta une autre. – Chanter ? – Danser le quadrille ?
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Marie à la lumière de Naples Marie recevait toutes ces questions sans même pouvoir y répondre. La pension ne l’avait guère habituée à parler d’elle-même et elle était fort surprise d’être l’objet d’une telle curiosité. – Eh bien… bredouilla-t-elle, on m’a bien donné quelques cours de harpe mais… – Du piano alors ? – Non, enfin… très peu… avoua-t-elle. – Savez-vous danser au moins ? – C’est que je n’ai guère eu le loisir de pratiquer la danse, réponditelle. Mais je suis certaine que j’y prendrais plaisir si l’occasion se présentait un jour. – « Si l’occasion se présentait un jour» ? répéta la Reine. Mais qu’elle est charmante ! Et quelle ingénuité ! Madame du Bouzet nous prépare décidément des jeunes filles bien ignorantes des usages des cours d’Europe ! Cela nous promet du divertissement ! Et l’on se mit à rire. – Cette demoiselle sait-elle au moins peindre ? demanda une jeune femme un peu en retrait. – Oh ça oui ! s’exclama Marie, ravie d’aborder enfin un sujet dans lequel elle excellait. On disait même que j’étais assez douée à la Légion d’honneur ! Tant d’assurance stupéfia la moitié de l’assemblée et fit sourire les autres. – Eh bien, nous aurons le loisir d’en juger nous-même ! conclut la Reine, et elle détourna les yeux de Marie pour revenir à son jeu de cartes. Aussitôt, les dames d’honneur en firent autant et reprirent leur ouvrage en échangeant quelques mots à mi-voix. Marie demeurait interdite. Quoi ? Jugée sur trois réponses ? Il lui semblait nettement qu’elle n’avait pas été à la hauteur de ce que l’on attendait d’elle, mais elle était si déconcertée qu’elle eût été bien en peine d’agir autrement si la scène
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Marie à la lumière de Naples était venue à se reproduire. À pas feutrés, elle quitta le petit salon sans que personne s’en rendît compte et passa la porte que gardait un valet en livrée jaune et blanc. Dans le corridor, sa mère l’attendait avec anxiété. – Alors ? Alors ? Comment cela s’est-il passé ? demanda-t-elle, fébrile. – Mal, je suppose, répondit Marie en faisant la moue. J’ai bien tenté de réciter mon compliment, mais la Reine m’a interrompue. Ensuite, on m’a raillée de ne point savoir assez la musique et de trop savoir l’art de peindre. Enfin, c’était soit trop, soit pas assez… – Allons, cela ne peut pas être aussi catastrophique que tu le dis ! On s’exagère toujours ses impressions lorsque l’on entre dans le monde, et l’on donne à une peccadille l’importance d’une affaire d’État. Je suis sûre que la Reine t’a trouvée charmante. Pour le reste, tu t’habitueras à ses façons. Et puis tu prendras l’habitude de ces mondanités. Je suis certaine que cela ne te déplaira pas. Je gage même que tu y trouveras bientôt du plaisir…
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Marie à la lumière de Naples
De mademoiselle Marie Desormeaux, Palazzo Reale, Naples, Italie
À mademoiselle Héloïse Boisseau, Maison d’Éducation de la Légion d’honneur, Saint-Denis, France Naples, le 20 décembre 1812
Ma chère Héloïse, J’ai promis de t’adresser ma première lettre napolitaine, et tu vois que je tiens ma promesse ! Depuis quinze jours que je suis hors des murs de notre chère Maison Napoléon, j’ai tant de paroles rentrées, tant de réflexions enterrées au cœur, tant d’observations à te communiquer que, sans le truchement de notre correspondance, j’étoufferais… Comment te confier mes premières impressions sur ce monde que je n’ai guère vu, mais que je devine déjà à travers les récits de maman ? Il me faut d’abord remettre un peu d’ordre dans mes idées, sans quoi tu n’y comprendrais goutte. Tout d’abord, il faudrait que je plante le décor de ma nouvelle vie. Mais comment le pourrais-je ? Il n’est pas de mots assez grands pour te donner une idée juste de la beauté de ce site. Nous sommes logés au palais royal, le « Palazzo Reale » est immense et somptueux. Si je te décrivais les appartements d’apparat richement ornés, le petit théâtre, le majestueux escalier de marbre blanc, tu n’aurais qu’une idée très imparfaite de l’éblouissement qu’éprouvèrent mes yeux à mon arrivée. Le véritable luxe, pourtant, est ailleurs 23
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Marie à la lumière de Naples et dépasse largement celui de cette résidence. Au pied du palais s’étend la ville de Naples, dans son écrin de flots bleus. En face se trouve le Vésuve, pyramide de pierre surmontée de son panache de cendre, et la colline du Pausilippe piquée de ses blanches villas. Ma chère Héloïse, tu me connais assez pour deviner ce que produisit sur moi ce splendide panorama. Napoléon avait bien raison de dire que Naples était « le plus beau royaume de l’univers ». Le peuple italien est naturellement gai et désireux de partager cette gaieté. J’ai été très surprise en arrivant ici de voir combien l’opulence côtoie la misère des lazzaroni, petit peuple des rues vivant sans toit ni fortune. On les trouve étendus à l’ombre des murs ou sur les bords de la mer. À peine sont-ils vêtus et les enfants vont nus jusqu’à l’âge de douze ans. Ils jouent partout dans les ruelles et sur le quai de la Chiaia où les princesses mènent chaque jour leur promenade. J’étais fort surprise d’abord de ce spectacle, pourtant je m’y fis bientôt. Mais assez de mots ! Rien ne saurait remplacer la magie d’un dessin ! Tu te feras une idée de ces paysages lorsque je t’en enverrai l’aquarelle que je n’ai point encore trouvé le temps de réaliser. Ce n’est pas que l’envie me manque de reprendre mes pinceaux. Il y a ici mille sujets qui mériteraient d’être peints. Mais hélas, la vie de la Cour occupe tout mon temps ! Juges-en par toi-même : chaque matin, une femme de chambre vient s’occuper de ma toilette. Je n’y suis point encore tout à fait accoutumée. En vérité, il me reste de la pension une habitude de tout faire par moi-même qui déconcerte les domestiques ; et ma femme de chambre est bien déroutée de me voir déjà habillée et coiffée lorsqu’elle se présente pour le faire ! Je demeure ensuite dans mon petit salon pour lire et faire ma correspondance. L’après-midi est consacré aux visites à la Cour. La Reine tient salon dans ses appartements. On y joue aux cartes, on y brode, on y chante, on échange mille indiscrétions sur la cour de Paris qui est ici sujet de fascination autant que de jalousie. On ne peut prononcer un mot sans avoir d’abord calculé tout l’effet qu’il produira. Quel ennui, et quelle fatigue ! Mais plus le temps passe, plus je m’accoutume à cette façon de faire et, après des débuts hésitants, je crois que je commence à me 24
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Marie à la lumière de Naples tenir en demoiselle du monde et à avoir assez d’esprit pour mesurer mes paroles. Lorsque l’air est doux, nous nous rendons sur les sites de Pompéi et d’Herculanum afin d’assister aux fouilles pour lesquelles la Reine se passionne. Enfin, j’ai dû prendre goût à nos austères dortoirs, où les pigeons parfois venaient se nicher jusque sous les arcades, car j’ai toutes les peines du monde à m’endormir dans mon lit de noyer, entre les draps de soie et les oreillers de plume arrangés par la femme de chambre. Maman dit que ce n’est rien et que je trouverai facilement le sommeil lorsque j’emploierai mes soirées au bal et à l’Opéra. Je suis bien curieuse de voir cela. C’est que je n’ai pas encore fait mes premiers pas dans le monde. Ma chère Héloïse, tu ne saurais te figurer comme il faut se parer pour cela ! En dix jours, j’ai vu se présenter un cordonnier, une couturière, une lingère, un gantier, et jusqu’au tailleur de corset ! Tout ce beau monde a pris mes mesures et les commandes de ma mère pour me faire « une garde-robe convenable » ! Quoique j’attache peu de prix aux toilettes, il me tarde de savoir comment je serai lorsque j’aurai quitté le sac conventuel dans lequel on nous enveloppait à la Légion ! Enfin, maman a dit que, dès ces formalités accomplies, je pourrais me rendre avec elle à l’Opéra et au bal. Elle est pour moi d’une gentillesse exquise, prévient toutes mes demandes, s’enquiert de savoir si je m’acclimate à ma nouvelle vie. Elle est toujours très occupée, reçoit beaucoup, sort dans le monde, mais elle veille toujours à ce que je ne dîne pas seule et me rend au moins une visite chaque jour. Enfin, elle est pour l’instant ma seule lucarne sur le monde extérieur : elle m’en décrit les us et les coutumes, me prévient de ses pièges, m’invite à ne pas me laisser éblouir par ses feux trompeurs. Je crois que je ne pourrais avoir meilleur guide. Enfin, il n’est qu’une chose qui me fasse de la peine, c’est l’absence de mon père, parti avec l’armée du Roi de Naples rejoindre Napoléon dans sa campagne de Russie… Mais les nouvelles du front sont bonnes et la Reine Caroline dit que nos soldats reviendront bientôt, couronnés de gloire et triomphants, après avoir repoussé les frontières de l’Empire aux confins de la Russie. En 25
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Marie à la lumière de Naples l’absence de son époux, la Reine Caroline assure la régence avec beaucoup de force et de courage. Maman dit qu’elle est fort ambitieuse et qu’elle aime trop le pouvoir, fût-il temporaire. Cela ne l’empêche pas de l’exercer avec habileté. Il paraît qu’elle est, des filles Bonaparte, celle qui ressemble le plus à son frère Napoléon. Je crois que c’est un compliment. Il est 9 heures, et je vais bientôt souffler ma bougie, comme nous le faisions chaque soir à la Légion d’honneur. Tu vois que je n’ai point encore perdu nos habitudes de pension ! Maman reçoit quelques notables et leurs épouses dont je puis entendre d’ici les voix et les rires. Je me suis bien gardée de paraître au salon, et maman m’aime trop pour m’y avoir contrainte. Ma chère Héloïse, je ne t’oublie pas. Ton amitié m’est précieuse et tous les charmes de la baie de Naples ne sauraient me la faire oublier. Je te promets de t’écrire bientôt et t’embrasse de bon cœur, Ton amie, Marie
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CHAPITRE III – Allons, ma chérie, tiens-toi tranquille sans quoi cette pauvre Mélanie ne parviendra jamais à terminer ta coiffure. Il serait fort regrettable que la fille du Général Desormeaux apparaisse au bal pour la première fois avec une coiffure négligée. N’oublie pas que la Reine sera là… Elle jugera sans aucun doute ton élégance et ta distinction et tu te dois de répondre à ses espérances, pour nous faire honneur, à ton père et à moi. Marie soupira. On avait lissé ses cheveux sur le front avant de les tordre sur la nuque pour les mêler à une couronne de fleurs de grenadier. Mais l’épaisse chevelure blonde de Marie se prêtait difficilement à cet exercice et des mèches rebelles surgissaient sans cesse autour de ses tempes, arrachant à sa femme de chambre des gémissements de désespoir sous les yeux effarés de madame Desormeaux. – Qui verrai-je au bal de ce soir, maman ? demanda Marie afin de distraire sa mère des soucis que lui donnait visiblement l’élaboration laborieuse de sa coiffure. – Eh bien, répondit madame Desormeaux, tu connais déjà les dames d’honneur de la Reine : la Baronne Exelmans, madame Colbert, madame d’Alincourt, madame de Longchamps… – Oui, oui, chacune d’elles m’a réservé un fort bon accueil… sauf madame de Longchamps, comme vous l’aurez remarqué… elle ne manque jamais de souligner mon ignorance ou ma naïveté.
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Marie à la lumière de Naples – C’est que tu fais de l’ombre à sa propre fille. Cordélia de Longchamps était jusqu’à ta venue le plus beau parti de la Cour. Sa mère craint sans doute que tu ne la surpasses et que tes atours n’éclipsent ceux de sa fille. Marie haussa les épaules. – Il y a bien assez de place à la Cour pour deux jeunes filles de dix-sept ans, il me semble. Et cette madame de Longchamps devrait avoir plus de confiance dans le jugement des hommes : ils verront bien par eux-mêmes que Cordélia est plus jolie que moi… Quoiqu’elle jugeât l’opinion de sa fille erronée, madame Desormeaux ne voulut pas la détromper : elle savait que cette modestie non feinte était un des atouts de Marie et qu’elle lui attirerait plus de compliments que l’arrogance de sa rivale. – Tu me demandais qui serait ce soir au bal… reprit madame Desormeaux. Eh bien, tu verras également les plus dignes représentants de l’aristocratie napolitaine : le Général Palacino, le Prince de Lampedusa, la Princesse Margherita Salina, Don Calogero, Donna Stella… – Assez, assez ! répondit Marie en riant, je ne retiendrai jamais tous ces noms italiens… Mais je me demandais… – Que veux-tu savoir ? – Eh bien, ces familles italiennes sont à Naples depuis fort longtemps, j’imagine ? – Ma chère, tu as entendu là les noms des plus anciennes et plus respectables familles napolitaines… – Alors, comment peuvent-ils accepter d’être désormais les sujets de souverains français… et qui plus est de… (Marie hésita)… roturiers ? – Je vois que la Légion d’honneur n’a pas éteint ton intelligence ni ta vivacité d’esprit. Ta remarque est pertinente et je vais tenter de te répondre. Avant la victoire de Napoléon, le royaume de Naples vivait sous l’autorité d’un Bourbon d’Espagne. Une domination chassant
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Marie à la lumière de Naples l’autre, Napoléon offrit le trône au Maréchal Murat, non pour son mérite, mais parce que ce fidèle compagnon d’armes avait eu l’idée d’épouser sa propre sœur. Quoique Murat exerce son autorité de roi avec une dignité qui ferait presque oublier ses origines modestes, il ne faut point t’y tromper : c’est à Caroline que Napoléon a offert le trône de Naples. Quant à la soumission de la noblesse italienne, je suppose qu’elle a compris tout le parti qu’elle pouvait tirer de cette situation. La raison du plus fort est toujours la meilleure, n’est-ce pas, et les Italiens auraient eu mauvaise grâce à ne pas réserver le meilleur accueil à ces souverains tombés du ciel. Et puis Caroline a agi avec beaucoup de tact et de diplomatie en nommant des femmes de la noblesse italienne dans sa suite, en encourageant les arts et les recherches archéologiques, en se passionnant pour le passé brillant de ce peuple… Elle n’a point voulu imposer ici le goût français, mais a su adopter le goût italien, commandant des meubles d’inspiration romaine, posant sur ses portraits en costume traditionnel des paysannes napolitaines… Cela a fait pardonner, je pense, qu’elle n’était ni princesse, ni italienne… – Je crois que c’est fini, madame, annonça fièrement Mélanie. Marie saisit le face-à-main, impatiente de voir le fruit de cette torture capillaire. Madame Desormeaux se déclara ravie du résultat. Mais l’esprit de Marie était ailleurs. Elle songeait au destin incroyable de la Reine de Naples… Décidément, depuis que Napoléon était sur le trône, tout était devenu possible, même qu’un fils d’aubergiste et une ancienne couturière devinssent Roi et Reine de Naples ! Ces destinées exemplaires ne laissaient pas de la fasciner. Peut-être connaîtrait-elle un sort similaire… Et elle entrevoyait un avenir radieux, à la tête de quelque royaume lointain sur lequel elle aurait régné avec superbe, acclamée par son peuple, admirée de ses sujets… Que n’avait-elle un frère ambitieux et intrépide comme Napoléon pour lui offrir une couronne et un sceptre ?
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Marie à la lumière de Naples – Allons, cette fois nous pouvons y aller ! déclara madame Desormeaux. Marie, je suis bien contente de nos conversations. Tu observes avec lucidité et tu raisonnes avec justesse. Ce sont des qualités bien rares chez une jeune fille de ton âge, où l’on se laisse souvent emporter par ses impressions premières. Cependant, lorsque tu seras dans le monde, tu devras marquer la plus grande indifférence pour ces questions. Il ne siérait pas à une demoiselle de l’Empire de se mêler de politique. – Oh maman, n’ayez aucune inquiétude sur ce point… Je ne pense plus du tout à notre conversation, répondit Marie en jetant un dernier coup d’œil dans la glace. Elle fut ravie de se trouver plus jolie qu’elle ne l’aurait cru, avec ses grands yeux bleus et cette fossette au côté droit qui se creusait à chacun de ses sourires. Oh, sans doute elle était appelée à une haute destinée, dont cette soirée allait marquer la première et grande étape ! Elle se sentait soulevée par une vague immense de joie et d’optimisme. – Je me moque bien de la politique, répéta-t-elle en embrassant sa mère avec vivacité. Je ne pense plus qu’à danser, danser, et encore danser. Je crois que je pourrais danser avec Napoléon lui-même s’il me le demandait ! Madame Desormeaux eut un sourire indulgent. – Eh bien, voilà une remarque qu’il vaudrait mieux garder pour vous ce soir, jeune fille ! Et elle quitta la pièce, suivie de Marie dont les pieds esquissaient déjà quelques pas de valse.
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CHAPITRE IV La Reine Caroline avait souhaité donner à ce bal assez d’éclat pour faire oublier la campagne de Russie. Quoiqu’elle ne cessât de répéter que cette guerre était une victoire pour l’Empire et que la France s’étendrait bientôt jusqu’au Niémen, les rares lettres du front inquiétaient les épouses des militaires qui avaient suivi le Roi de Naples dans cette terrible épopée. On commençait à murmurer que cette campagne était un désastre, que Napoléon lui-même avait abandonné Moscou et que les pertes étaient énormes au sein de la Grande Armée. Caroline, soucieuse d’entretenir l’illusion de la victoire, feignait d’ignorer ces terribles rumeurs. Tandis que les hommes mouraient de froid en traversant les eaux glacées de la Berezina, elle voulait étourdir leurs épouses et leurs filles au son des violons. Le grand escalier de marbre blanc était orné pour l’occasion de superbes guirlandes de fleurs qui répandaient leur parfum sucré de chaque côté des marches. Sur le palier d’où partaient deux enfilades, les livrées jaunes de deux domestiques immobiles et poudrés mettaient une note de couleur vive dans le gris perle du décor. En haut de l’escalier, un immense tableau de Napoléon en majesté surplombait les invités. Depuis deux grandes fenêtres aux grilles dorées parvenaient des rires et des murmures enfantins : les enfants de Caroline, les Princes Achille et Lucien, les Princesses Letizia et Louise, se vengeaient d’avoir été exclus de la fête en se moquant des hôtes. Marie se souvint avoir également
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Marie à la lumière de Naples observé à la dérobade les invités des réceptions de ses parents lorsqu’elle était jeune, et il lui sembla improbable d’être désormais de l’autre côté. Elle lissa sa robe de soie rose pâle du plat de la main et prit l’air le plus digne possible en montant les marches. Les notes d’une valse lointaine traversaient l’air chaud et parfumé. Enfin, elle pénétra dans la salle de bal. Celle-ci était toute d’or : il éclatait aux corniches, rayonnait sur les portes et les volets clos, flamboyait autour des miroirs, irradiait aux chambranles des cheminées. Éclairée par d’immenses lustres à pampilles, la salle de bal semblait un orgueilleux écrin, préservant jalousement son trésor dans la nuit napolitaine. Marie en était éblouie. Elle regardait avec émerveillement la jaspure de scintillement et d’ombre que de grands candélabres projetaient sur les murs, presque indifférente aux danseurs qui glissaient devant elle avec grâce. Elle leva les yeux. Au plafond, des dieux romains, penchés sur leurs sièges dorés, regardaient, impassibles et souriants, comme satisfaits de la fête qui se déroulait sous leurs yeux délavés. – Mademoiselle, puis-je vous réserver la prochaine polka ? La question fit sursauter Marie dont les yeux étaient toujours fixés sur le plafond. Aussitôt, elle baissa son regard et croisa celui d’un jeune homme brun qui portait l’uniforme de l’armée de Naples. – Certainement, monsieur, répondit-elle en tendant son petit carnet recouvert de soie rouge. C’était là son premier carnet de bal. Madame Desormeaux le lui avait offert en lui en expliquant l’usage : « Chaque danseur viendra apposer sa signature devant les polkas, mazurkas, valses de la soirée. Cela signifiera que cette danse lui sera réservée. Tu respecteras scrupuleusement la promesse que tu auras faite à chaque cavalier », avait-elle recommandé. « Et si le cavalier ne me plaît pas ? » avait alors demandé Marie, mais madame Desormeaux avait refusé de répondre à cette question impertinente et s’était contentée de lever les yeux au ciel en soupirant.
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Marie à la lumière de Naples – Mon Dieu, s’exclama le jeune homme en découvrant que toutes les pages du carnet étaient vierges, mais je suis le premier ! Marie rougit un peu. Personne en effet n’avait encore réservé la moindre danse. Elle aurait préféré tendre à ce jeune lieutenant un carnet bien rempli qui témoignerait de ses succès mondains. – Alors, dans ce cas, je m’inscris pour les cinq prochaines danses ! s’enthousiasma le jeune homme, visiblement ravi de cette opportunité. Et il apposa avec autorité sa signature devant deux polkas et trois valses. Marie reprit son carnet en souriant. Sa fossette sembla opérer un charme certain sur l’assemblée car soudain, à la suite du jeune lieutenant, une véritable cohue de jeunes gens se pressa devant elle, exigeant à leur tour qu’une danse leur soit accordée. En quelques minutes, les pages du petit carnet rouge furent noircies de leurs signatures, pour la plus grande satisfaction de Marie. Alors, elle fut entraînée dans un tourbillon. Le tempo vif et rythmé de la mazurka succédait aux mouvements plus lents de la valse. Ses cavaliers, tantôt rieurs et facétieux, tantôt solennels et guindés, la guidaient habilement, avec assurance. Jamais elle ne s’était tant amusée. Elle sentait sur elle les regards de la foule qui jaugeait sans doute sa tenue et sa grâce. Elle avait bien croisé quelques fois le regard hostile de Cordélia de Longchamps, mais elle n’y prêtait pas la moindre attention et ne se départissait pas de son sourire que ponctuait son irrésistible fossette. Soudain, la voix du grand maître des cérémonies s’éleva sous les ors de la grande salle : – Sa Majesté la Reine de Naples ! Aussitôt, l’orchestre se tut, les danseurs s’immobilisèrent et tous les invités se tournèrent vers la porte d’entrée dans un froissement d’étoffe. – Quelle superbe ! Et quelle grâce ! La Reine portait une tiare incrustée de rubis, posée sur ses boucles brunes. Sa robe de soie blanche était brodée de fils d’or. Sa magnifique
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Marie à la lumière de Naples traîne amarante était brodée d’innombrables diamants. Jamais Marie n’avait vu de parure aussi extraordinaire que celle-ci. – Comme elle est belle… murmura Marie. La Reine entreprit de saluer ses convives et allait de l’un à l’autre en distribuant à chacun un mot aimable. Derrière elle, Marie entendit une grosse dame soupirer : – Mon Dieu, si l’on nous avait dit qu’un jour nous quêterions les bonnes grâces d’une ancienne couturière parce que son frère a mis à genoux la moitié de l’Europe, nous n’aurions jamais voulu le croire… Et elle respirait avec ardeur un flacon de sels à bouchon d’or, comme si cette substance pouvait seule apporter la réponse à cette inexplicable situation. – Comme tout change en ce monde ! soupira un homme aux allures de poète, les cheveux en désordre et le regard mélancolique. – Allons, allons, mes amis, ne soyez pas si pointilleux… enjoignit un petit homme ventru. Reconnaissez que cette reine justifie par sa conduite les obligations que nous lui devons… – C’est vrai, admit une femme au teint olivâtre. Mais on ne me fera jamais oublier que ce Buonaparte… Mais Caroline s’approchait des causeurs qui se turent aussitôt. Elle salua chacun d’eux et tous lui rendirent hommage avec l’obséquiosité des plus zélés courtisans. Marie ne put s’empêcher de sourire. Oui, la Cour était un théâtre où chacun jouait un rôle et portait un masque pour dissimuler ses sentiments et ses opinions. Elle n’était pas dupe de cette comédie, pourtant il ne lui déplaisait pas d’y participer ; au contraire, tout l’amusait. – Ah Marie, notre jeune débutante ! s’exclama Caroline en lui tendant la main. Marie la saisit et s’inclina en une respectueuse révérence. La Reine la releva et lui demanda avec malice :
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Marie à la lumière de Naples – Alors, que dites-vous de cette soirée ? Vous amusez-vous au moins ? Mais avant que Marie ait eu le temps de lui répondre, Caroline se pencha et lui glissa à l’oreille : – Hélas ! Nos officiers les plus fringants sont tous partis au front ! Pardonnerez-vous à mon frère de ne vous avoir laissé que ce blondin et quelques barbons pour votre premier bal ? Marie demeura interdite. Alors Caroline partit d’un grand rire sonore et poursuivit sa tournée à travers la salle. – Que vous a-t-elle dit ? s’enquit son cavalier, impatient de reprendre la mazurka que la visite de la Reine avait interrompue. – Qu’est-ce qu’un « blondin » ? demanda Marie qui ignorait tout de l’argot militaire. – Ah ! répondit le jeune lieutenant ravi d’éclairer sa cavalière, un blondin, c’est un jeune soldat frimeur et prétentieux mais effrayé à l’idée de se battre. Pourquoi cette question ? Marie le dévisagea et réprima un sourire. – Oh non, pour rien… répondit-elle. Et elle se remit à danser. À minuit, on servit le buffet dans une vaste salle attenante. Une table très longue et étroite se tenait dans le fond, éclairée par douze candélabres monumentaux en vermeil, figurant des héros de la mythologie romaine que couronnaient les flammes rougeoyantes des bougies. Devant les candélabres s’élevaient d’incroyables pièces montées de cinq étages élaborées par le chef Marie Antoine Carême, le célèbre « cuisinier de l’Empire », qui avait suivi Caroline jusqu’à Naples. Marie était émerveillée par les pyramides de langoustes bouillies, les bécasses désossées couchées sur des tumulus de pain grillé, les pâtés de foie gras, les galantines, les bars plongés dans des sauces ambrées… « Tout cela ferait une jolie nature morte… » pensa-t-elle en remarquant les reflets des
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Marie à la lumière de Naples flammes sur la cuirasse corail des langoustes. Mais elle était si excitée qu’elle ne ressentait pas la faim et craignait de laisser échapper trop de danses en s’attablant parmi les convives. Du reste, il y avait là essentiellement des hommes âgés qui parlaient de politique tandis que leurs épouses échangeaient quelques lieux communs sur le climat d’Italie. Pour tous ces invités, un bal, sans doute, n’était plus une fête mais un devoir mondain fastidieux. – Marie ? Me cherches-tu ? demanda soudain la voix de madame Desormeaux. – Oh non, maman ! s’exclama Marie. Puis, jugeant de l’effet désolant de sa réponse, elle se reprit : – Enfin, pas exactement… mais je suis bien contente de vous voir ! – Alors, comment se passe ta soirée, ma chérie ? – Oh très bien ! Il y a tellement de choses à voir que je n’aurais sans doute pas assez de la nuit pour en faire le tour ! Et mon carnet de bal est entièrement rempli pour les heures à venir, ajouta-t-elle avec fierté, voyez vous-même… Madame Desormeaux eut un sourire de satisfaction. – Eh bien, je te laisse, je retourne à ma table. Va donc voir le buffet des desserts, dans le salon contigu. Tu devrais trouver de quoi satisfaire ta gourmandise ! Marie approuva. Sa mère connaissait sa passion du sucré et savait qu’elle résistait mal aux gâteaux. Elle dédaigna la table des boissons, étincelante de cristaux et d’argenterie, passa devant de superbes vases étrusques remplis de pétales de rose, et aborda le buffet des desserts. « Mon Dieu ! Quelle abondance ! » songea Marie, tout en tâchant de ne rien laisser paraître de sa surprise. Il y avait là une profusion de babas au rhum, des monts-blancs couronnés de crème fouettée, des beignets à la Dauphine diaprés de pistaches vertes et d’amandes blanches, et des collines de profiteroles. Aux extrémités de la table, d’immenses jattes de
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Marie à la lumière de Naples fruits jetaient des couleurs vives, mêlant le rouge des griottes au jaune des ananas. Marie se laissa tenter par un beignet qu’elle s’appliqua à manger aussi lentement que les convenances l’exigeaient. Elle eut toutes les peines du monde à se retenir de passer son doigt sur l’assiette pour tenter de recueillir les miettes d’amandes et le sucre qui étaient tombés. – Regardez-la se jeter sur les beignets ! déclara une voix assez haut pour être entendue de Marie. Vraiment, ces filles de la Légion d’honneur ne savent pas se tenir en société ! C’était Cordélia de Longchamps qui s’adressait à sa mère. Madame de Longchamps hochait la tête en guise d’approbation tout en jetant sur Marie un regard méprisant. Celle-ci se sentit défaillir sous le coup de l’indignation. Mais c’eût été faire trop de cas de la jalousie de Cordélia. Elle se leva d’un bond, attrapa une assiette de porcelaine et y jeta pêlemêle un beignet, un baba et deux profiteroles. Puis elle se dirigea vers Cordélia et lui tendit l’assiette avec une parfaite courtoisie. – J’ai pensé, mademoiselle, que ces gourmandises vous feraient plaisir. Cordélia repoussa l’assiette. – Non merci, une jeune fille du monde ne vient pas au bal pour se nourrir, répondit-elle d’un air dédaigneux. – Eh bien, vous avez tort, car les beignets sont excellents, répondit Marie avec désinvolture. J’en ai moi-même goûté un, car j’avais fort besoin de reprendre des forces après avoir tant dansé… Ah mais c’est vrai ! mon Dieu, que je suis maladroite ! ajouta-t-elle en feignant de s’apercevoir de son étourderie. Vous-même n’avez guère été invitée, hélas, vous ne pouvez savoir de quoi je parle… Pardonnez-moi ! Cordélia en resta interdite de stupeur. – Mon Dieu, quelle insolence, siffla sa mère entre ses dents. Mais Marie ne l’entendit pas. Elle repartit vers la salle de bal en riant sous cape. Son prochain cavalier l’attendait à l’entrée de la pièce et lui tendit la main pour l’entraîner dans une polka endiablée.
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Marie à la lumière de Naples À 3 heures, enfin, les salons se vidèrent. Madame Desormeaux retrouva Marie les joues roses, le sourire aux lèvres, grisée encore de musique et de danse. – Ma chère maman ! s’exclama-t-elle. J’ai passé une merveilleuse soirée. Je ne veux plus occuper ma vie à autre chose qu’à danser ! Madame Desormeaux s’amusa de cet enthousiasme mais ne manqua pas de rappeler à sa fille que, en matière de danse comme en toute chose, il fallait toujours user de modération. « La modération, la mesure… ce sont là des vertus qui viennent avec le temps sans doute, songeait Marie. Mais pour l’heure je suis jeune, et je suis bien décidée à profiter des plaisirs de mon âge jusqu’à satiété ! » Au moment où elle se faisait ces réflexions, son regard fut attiré par une pierre qui brillait sur une marche de l’escalier de marbre. Elle se baissa pour la ramasser. – Mon Dieu ! s’exclama sa mère. Un diamant tombé de la traîne de la Reine ! Il faut aller le lui rendre ! – Maintenant ? demanda Marie, éberluée. – Oui maintenant, ou bien l’on croirait que nous l’avons dérobé, affirma madame Desormeaux. Rends-toi prestement aux appartements de la Reine, elle doit s’y trouver, et remets ce diamant à sa femme de chambre. – Ne viendrez-vous pas avec moi ? demanda Marie, un peu inquiète de cette mission tardive. – Non, je crois qu’il serait bon pour toi que tu sois remarquée par la Reine. Elle ne manquera pas de t’en témoigner de la reconnaissance. Allons, ne tarde pas ! Marie traversa les corridors qui séparaient la salle de bal des appartements de la Reine. La musique s’était tue, les derniers invités avaient disparu. On n’entendait plus rien que le bruissement de sa robe et ses pas résonnant sur le marbre rose des larges dalles. Soudain, alors qu’elle se trouvait à quelques pas des appartements de la Reine, Marie entendit
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Marie à la lumière de Naples des éclats de voix. Elle s’approcha de la porte et reconnut la Reine qui vitupérait avec violence. Brusquement, un bris de verre la fit sursauter. On venait de jeter sur le marbre quelque miroir, ou bien encore un vase de cristal. Marie était comme paralysée. Que devait-elle faire ? Frapper à la porte ? La Reine Caroline, sans doute, ne lui pardonnerait pas d’avoir surpris une de ses colères. Elle ne pouvait pourtant pas partir en emportant le diamant, comme l’aurait fait une voleuse. Interdite, elle décida d’attendre devant la porte qu’une femme de chambre sorte. Les cris de la Reine redoublaient. – Ah le scélérat ! Le lâche ! Mais à quoi songe-t-il donc ? Ne voit-il pas que s’il est devenu Roi de Naples c’est uniquement parce qu’il m’a épousée, moi, la sœur préférée de l’Empereur ? Croit-il que c’est pour ses seuls exploits militaires que mon frère lui a donné une couronne ? (Un nouveau bris de verre ponctua ces questions.) Ah, quitter l’armée, trahir l’Empereur ! Quelle lâcheté, quelle couardise pour celui que mon frère considérait comme un brave ! – Si je puis me permettre, Votre Majesté, tenta un conseiller d’une voix faible, votre époux n’a pas son égal pour entraîner les hommes à la victoire, mais il n’est pas habitué à commander une armée en déroute… Or cette retraite de Russie est une débâcle, le froid et la neige sont terribles dans ces contrées, et les routes sont devenues impraticables. On dit que des bandes de cosaques surgissent des bois à tout moment et qu’ils massacrent les traînards… – Mais l’Empereur lui a confié le commandement de l’armée ! À lui ! À lui ! répétait Caroline. Il ne peut se dérober comme le dernier des couards ! Ah, l’Empereur ne nous le pardonnera jamais, JAMAIS ! hurla-t-elle. Nous allons perdre le royaume par sa faute. Je serai déchue de mon trône ! Cette éventualité dut abattre tout à fait la Reine qui se mit à sangloter.
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Marie à la lumière de Naples – Ah ! Mon frère me disait bien de ne point l’épouser. Il voulait pour moi le prince d’une cour d’Europe, un vrai, de sang royal, pas ce fils d’aubergiste grossier et velléitaire ! – Que dois-je répondre à sa lettre, madame ? hasarda un secrétaire visiblement embarrassé. – Dites-lui de faire demi-tour. Qu’il rejoigne l’armée en déroute, qu’il reprenne son commandement ! Soyez ferme. Ajoutez qu’il serait vain de reparaître devant moi sans avoir obtenu la victoire et la paix. Dites-lui qu’il en va de son honneur et de sa gloire. L’honneur lui est sans doute un sentiment inconnu, mais je le sais assez avide de gloire et de pouvoir pour être sensible à cette injonction. Marie retenait sa respiration. Elle ne pouvait croire ce qu’elle entendait. Le Vésuve se serait réveillé qu’elle n’aurait pas éprouvé de secousse plus forte. Quoi, l’armée de Napoléon, la Grande Armée invincible, avait fui devant l’ennemi ? Et le Maréchal Murat, le Roi de Naples luimême, abandonnait ses hommes pour rejoindre son royaume ? Une telle trahison lui semblait inconcevable de la part d’un homme dont son père avait toujours loué le courage autant que l’abnégation. À ces considérations militaires s’ajoutait le poids de la désillusion conjugale. Marie avait cru le couple Murat uni, inébranlable, lorsqu’elle entendait la Reine Caroline chanter les louanges de son époux devant les dames de la Cour… Ainsi, tout n’était que façade, un leurre destiné à entretenir l’illusion d’une harmonie factice pour mieux séduire les nouveaux sujets. Marie était aussi stupéfaite par ce qu’elle venait d’entendre que par le ton qui avait été employé par la Reine. Les accents de l’amertume autant que ceux de l’ambition perçaient sous les mots de cette femme intrigante, plus soucieuse de son trône que de son mari. Marie en était abasourdie. Elle s’était toujours fait du mariage l’idée d’une union indissoluble, puisant dans l’exemple de ses parents l’image d’une confiance mutuelle, d’une estime réciproque, d’une bienveillance partagée.
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Marie à la lumière de Naples – Cherchez-vous quelque chose, mademoiselle ? Marie sursauta. C’était une femme de chambre qui venait de quitter l’appartement de la Reine et s’était approchée sans bruit de Marie. – Oui… enfin non… je venais simplement remettre ceci à Sa Majesté, expliqua-t-elle en tendant le diamant égaré. – Mon Dieu ! Il a dû tomber de sa traîne ! s’exclama la femme de chambre. Je le lui remettrai. La Reine ne reçoit personne à cette heure, ajouta-t-elle, visiblement embarrassée, mais je ne manquerai pas de lui rappeler votre nom, mademoiselle ? – Desormeaux, Marie Desormeaux. – Eh bien, vous pouvez partir tranquille, mademoiselle Desormeaux, je porterai ce diamant à la Reine de votre part. Marie salua et partit prestement. – Eh bien, qu’as-tu Marie ? Tu es toute pâle… constata madame Desormeaux lorsqu’elle retrouva sa fille dans le vestibule. – Ce n’est rien, maman, répondit évasivement Marie, je suis un peu fatiguée… – As-tu vu la Reine au moins ? – Non, elle était très occupée… mais sa femme de chambre lui remettra le diamant. Madame Desormeaux sembla satisfaite. Elles rejoignirent leurs appartements, dans l’aile ouest du Palazzo, face à la mer. Et en contemplant une dernière fois le spectacle féerique de la baie sous les rayons argentés de la lune, Marie tenta de se persuader que l’épisode du corridor n’était qu’un mauvais rêve et qu’il se dissiperait avec le lever du soleil.
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Table des matières Chapitre I.................................................................................................. 9 Chapitre II................................................................................................ 19 Chapitre III.............................................................................................. 27 Chapitre IV............................................................................................... 31 Chapitre V................................................................................................ 49 Chapitre VI............................................................................................... 57 Chapitre VII............................................................................................. 71 Chapitre VIII........................................................................................... 77 Chapitre IX.............................................................................................. 87 Chapitre X................................................................................................ 99 Chapitre XI.............................................................................................. 113 Chapitre XII............................................................................................. 125 Chapitre XIII........................................................................................... 135 Chapitre XIV........................................................................................... 143 Chapitre XV............................................................................................. 149 Chapitre XVI........................................................................................... 159 Chapitre XVII......................................................................................... 165 Chapitre XVIII........................................................................................ 173 Chapitre XIX........................................................................................... 183 Chapitre XX............................................................................................. 193 Chapitre XXI........................................................................................... 201 Épilogue..................................................................................................... 211
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Achevé d’imprimer en février 2015 par Légo S.p.a. en Italie N° d’édition : 15024 Dépôt légal : mars 2015
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Gwenaële Barussaud est une ancienne élève de la Légion d’honneur. Après le succès d’Héloïse, de Blanche et de Léonie, elle signe ici son quatrième roman.
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Marie À N
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Marie
Saint-Denis, 1812. Marie mène une vie heureuse entre les murs de la Légion d’honneur lorsque ses parents la rappellent près d’eux, au royaume de Naples. Au soleil d’Italie, elle découvre les fastes et les fêtes somptueuses d’une cour brillante et en oublie presque son goût pour la peinture… jusqu’à l’arrivée du célèbre peintre Auguste Ingres, accompagné de son jeune et romantique disciple, Léopold de Gallet. Mais, en ce début du e siècle, la peinture peut être un passe-temps pour une jeune fille, certainement pas une passion, encore moins une profession. Emportée par le tumulte de l’Histoire, soumise aux usages de son siècle, Marie parviendra-t-elle à exercer librement son talent ? Et trouvera-t-elle le courage d’imposer sa passion à son entourage ?
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Dans la même collection : Illustration de couverture : Olivier Desvaux 13,90 € France TTC www.mameeditions.com
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