JACQUES BLONDEL
ANNE CHARMANTIER
CLAIRE DOUTRELANT
PHILIPPE PERRET
JACQUES BLONDEL
ANNE CHARMANTIER
CLAIRE DOUTRELANT
PHILIPPE PERRET
La nation iroquoise avait l’habitude de demander, avant cha que palabre, qui, dans l’assemblée, allait parler au nom du loup.
En se réappropriant cette ancienne tradition, la collection “Mondes sauvages” souhaite offrir un lieu d’expression privilégié à tous ceux qui, aujourd’hui, mettent en place des stratégies originales pour être à l’écoute des êtres vivants. La biologie et l’éthologie du xxi e siècle atteignent désormais un degré de précision suffisant pour distinguer les individus et les envisager avec leurs personnalités et leurs histoires de vie singulières. C’est une approche biographique du vivant. En allant à la rencontre des animaux sur leurs territoires, ces auteurs partent en “mission diplomatique” au cœur du monde sauvage.
Ils devien nent, au fil de leurs expériences et de leurs aventures, les meilleurs interprètes de tous ces peuples qui n’ont pas la parole, mais avec lesquels nous faisons monde commun . Parce que nous partageons avec eux les mêmes territoires et la même histoire, parce que notre survie en tant qu’espèce dépend de la leur, la question de la cohabitation et du vivre ensemble devient centrale. Il nous faut créer les conditions d’un dialogue à nouveaux frais avec tous les êtres vivants, les conditions d’une nouvelle alliance
Collection créée par Stéphane Durand en 2017
© ACTES SUD, 2025
ISBN 978-2-330-20288-0
CLAIRE DOUTRELANT
PHILIPPE PERRET
50 ans d’enquête évolutive
Pour une nouvelle alliance
Prologue – p. 8
JACQUES BLONDEL
CHAPITRE 1. – P. 20
LA MÉSANGE BLEUE, UN MODÈLE À DISPOSITION HEUREUSE
JACQUES BLONDEL
CHAPITRE 2. – P. 36
DIX MILLIONS D’ANNÉES D’ÉVOLUTION
JACQUES BLONDEL
CHAPITRE 3. – P. 48
ROUTINE QUOTIDIENNE
JACQUES BLONDEL
CHAPITRE 4. – P. 72
LA PORTE SECRÈTE
CLAIRE DOUTRELANT
CHAPITRE 5. – P. 96
LA COULEUR DES OISELLES ET DU VIVANT
CLAIRE DOUTRELANT
CHAPITRE 6. – P. 116
SGANARELLE EN SON NICHOIR
ANNE CHARMANTIER
CHAPITRE 7. – P. 132
DES NIDS DÉLICIEUSEMENT PARFUMÉS
JACQUES BLONDEL
CHAPITRE 8. – P. 144
S’ACCOMMODER DE CE QU’ON TROUVE ET FAIRE FEU DE TOUT BOIS
JACQUES BLONDEL
CHAPITRE 9. – P. 170 TOUTES UNIQUES, TOUTES DIFFÉRENTES
ANNE CHARMANTIER
CHAPITRE 10. – P. 190
LES DÉFIS DE L’ANTHROPOCÈNE
ANNE CHARMANTIER
Épilogue – p. 212
JACQUES BLONDEL, ANNE CHARMANTIER, CLAIRE DOUTRELANT, PHILIPPE PERRET
Il faut tout un village pour étudier les mésanges – p. 220
Références et notes – p. 232
Remerciements – p. 260
Chaque espèce est un petit univers, de son code génétique à son anatomie, son comportement, son histoire de vie et son rôle dans l’environnement, un système qui s’auto-perpétue à travers une histoire évolutive incroyablement complexe. Chaque espèce justifierait à elle seule des vies de recherche scientifique et de célébration par les historiens et les poètes.
Edward O. Wilson, La Diversité de la vie, Odile Jacob, Paris, 1993.
Le récit que nous vous présentons dans ces pages se déroule pour l’essentiel dans une partie précise et limitée de l’aire de répartition de la mésange bleue, dans les environs de Montpellier et en Corse, donc en pleine région méditerranéenne ; il met l’accent sur l’immense variation que présente la petite héroïne de ce livre dans ce qui fait sa vie, sa morphologie, ses traits de caractère, sa démographie, le tout étant l’expression d’un donné génétique conféré par l’histoire et les pressions qu’exercent les mille et une facettes des environnements et climats locaux dans lesquels l’oiseau est immergé. Ce livre raconte une histoire de mésanges, d’îles et de forêts, certes, mais il raconte aussi notre propre histoire, celle de ses auteurs et autrices. Il relate également les recherches menées par bien d’autres acteurs qui, avec leurs propres collaborateurs et étudiants, ont écrit, et écrivent encore chaque jour, certaines des plus belles pages de cette histoire partagée entre plusieurs centaines de personnes1. Cette aventure scientifique et humaine faite de multiples collaborations est le récit de questionnements foisonnants, où chaque réponse débouche sur de nouvelles questions sur le pourquoi de nos observations, et nous pousse plus loin dans notre curiosité naturaliste et nos questions dans le domaine de l’écologie évolutive. Cet ouvrage n’est donc pas une monographie sur la mésange bleue, il y en a déjà plusieurs2, c’est l’histoire de recherches menées sur des populations bien particulières de ce petit passereau habitant des espaces forestiers eux aussi bien particuliers. Les travaux dont nous allons faire état sont eux-mêmes menés par des scientifiques qui, avec leur sensibilité propre, abordent leurs sujets de recherche avec des connaissances, personnalités et centres d’intérêt qui sont, eux aussi, particuliers à chacun et à chacune.
Nous découvrirons au fil des pages com ment un petit oiseau qui partage sa vie avec bien d’autres petits oiseaux rencontrés dans nos jardins ou dans la forêt nous interpelle en permanence, peut-être plus que
bien d’autres en raison de ses couleurs, de son chant et surtout des activités débordantes qui l’animent en permanence. Que fait-il à l’instant précis où on l’observe, de quoi se nourrit-il, où passera-t-il la nuit prochaine, comment réussit-il à échapper aux parasites ou à s’en débarrasser, quelle ruse déploiera-t-il pour éviter l’épervier qui le guette, comment choisit-il son partenaire sexuel, la cavité où il nichera, comment s’y prend-il pour laisser une descendance avant de disparaître ? Observer un oiseau dans la nature, le suivre et l’écouter, c’est se poser en permanence de nouvelles questions, qui se renouvellent à l’infini car le sujet est inépuisable, la question à laquelle on vient de répondre étant un tremplin pour en poser d’autres. Car la vie de la mésange bleue, l’héroïne de ce livre, est un admirable témoignage de la vie que mène tout organisme vivant sur cette Terre, confronté qu’il est à un écheveau unique et irremplaçable d’interactions avec les plantes, les insectes, ses congénères, ses compétiteurs, ses prédateurs et les parasites qui constituent son cadre de vie quotidien sur chacun de ses lieux de vie. Ce texte prendra donc la forme d’un récit qui se ramifie et s’anastomose chaque fois qu’un nouveau projet de recherche est lancé pour s’efforcer d’en savoir plus, toujours plus. C’est une sorte de feu d’artifice qui s’épanouit en mille couleurs et change sans cesse à la faveur d’un nouveau regard, de l’invention d’une nouvelle technique ou de l’arrivée d’un nouvel acteur. Avec ses près de cinquante ans d’existence, cette belle histoire fait partie de cette petite poignée d’études à très long terme menées sur la même population et au même endroit, quelques dizaines tout au plus en Europe sur les oiseaux et probablement moins d’une centaine dans le monde, toutes espèces confondues. Un moyen efficace pour comprendre la biologie d’un animal est d’essayer de “se mettre à sa place” et d’anticiper les réactions qu’il pourrait ou devrait avoir face à telle ou telle situation, et les décisions qu’il pourrait ou devrait prendre pour rester dans
le jeu de la vie et la transmettre à ses descendants. C’est ce que nous allons faire.
À l’heure où j’écris ces lignes, au soir de ma vie, la longue histoire que nous partageons avec les mésanges est loin d’être terminée ; elle ne le sera jamais sauf quand on décidera d’y mettre un terme. Quand elle débuta, j’étais seul et c’est pourquoi j’écris seul ce prologue, puis un, deux, trois étudiants, jeunes chercheurs et ingénieurs du cnrs ou de l’université de Montpellier, puis des universités de Sherbrooke et de Montréal s’intéressèrent à l’affaire et me rejoignirent. De fil en aiguille, par un effet boule de neige, ce sont plusieurs centaines de personnes qui mirent la main à la pâte pour s’atteler à ce long et beau chantier qui sera raconté ici à quatre voix, celles de ses principaux acteurs, mais qui pourrait en compter bien d’autres dont les travaux seront évoqués au cours du récit. Sans oublier, bien sûr, tous les collaborateurs techniques et étudiants que nous ne pourrons nommer chaque fois que leur contribution fut décisive, mais dont les compétences, l’assiduité et le dévouement furent les garants d’un travail bien fait dans une atmosphère d’amitié partagée.
Avec le recul que permet la profondeur du temps écoulé, le déroulé de cette épopée est révélateur de la manière dont la recherche en écologie s’est structurée en France, pas seulement sous l’angle de l’histoire de la progression de nos connaissances sur les mésanges ou toute autre espèce, mais aussi sous celui du processus de recherche lui-même tel qu’il s’est développé à partir des années 1960, époque où l’écologie n’était pas encore, du moins en France, reconnue comme une discipline scientifique à part entière. Pour de nombreuses raisons qu’il serait trop long de développer ici, l’écologie française, sans même parler de sa dimension évolutive, eut toutes les peines du monde à s’affranchir de l’histoire naturelle dont elle est l’héritière alors qu’elle était depuis longtemps en plein essor dans les pays anglosaxons. Ainsi que le rappelle Pierre-Henri Gouyon3
“au milieu du xxe siècle les sciences biologiques universitaires étaient dominées par des démarches essentiellement descriptives et peu orientées vers l’étude des mécanismes […]. On ne parlait pas d’écologie, encore moins d’évolution”. Notre Société française d’écologie naquit en 1968 mais elle resta pendant longtemps confidentielle et exclusivement franco-française, sans aucune ouverture à l’étranger. Ce n’est que depuis les années 2000, notamment lorsqu’elle devint Société française d’écologie et d’évolution (sfe²) en 2017, qu’elle prit réellement son essor et put se comparer à ses grandes sœurs dont la réputation n’est plus à faire, la British Ecological Society, fondée en 1913, et l’Ecological Society of America fondée en 1915. Quant au nombre d’adhérents, avec quelque 600 membres, il reste dérisoire comparé à ceux des grandes sociétés anglo-saxonnes qui en comptent chacune plusieurs milliers. Notre histoire débuta en 1969 alors que je venais de soutenir ma thèse sur les migrations d’oiseaux à travers la Camargue. Ce sujet était certes intéressant et novateur, mais ne pouvait être poursuivi car il aurait nécessité des moyens qui n’entraient pas dans les objectifs de recherche de la station biologique de la Tour du Valat qui fut mon laboratoire d’accueil mais dont la principale raison d’être était d’étudier les zones humides de Camargue, leur flore, leur faune et leurs écosystèmes. Il me fallait trouver autre chose et donner une nouvelle orientation à mes recherches. À cette époque, l’écologie scientifique était encore balbutiante, les rares chercheurs du cnrs recrutés dans cette discipline étaient livrés à eux-mêmes, leurs directeurs de recherche étant la plupart du temps des sommités, le plus souvent parisiennes, dont la spécialité n’avait rien à voir avec l’écologie. Le mien, François Bourlière, était professeur de gérontologie à la faculté de médecine de Paris et zoologiste amateur. Il avait une culture impressionnante et communicative, s’intéressait à tout, se passionnait pour l’écologie et était toujours de bon conseil. Quant à mon
parrain de recherche, Henri Heim de Balsac, professeur des universités, c’était un systématicien spécialiste, entre autres, des musaraignes d’Afrique. Il avait lui aussi une culture impressionnante mais considérait l’écologie comme un bavardage sans intérêt, d’où quelques savoureuses passes d’armes entre ces deux personnalités qui, au demeurant, s’estimaient et se respectaient. Quelle que soit la manière dont l’écologie était perçue à l’époque, François Bourlière réussit à convaincre le cnrs, en l’occurrence le tout-puissant professeur PierrePaul Grassé qui faisait la pluie et le beau temps dans le monde académique mais qui ignorait ce qu’était l’écologie et avait Darwin en piètre estime, de recruter quelques chercheurs dans cette jeune discipline presque inconnue et souvent péjorativement connotée. Je fus l’un des tout premiers. Une fois ma thèse terminée4, il fallut trouver un thème de recherche, ce qui n’avait rien d’évident car il n’existait en France à cette époque aucune équipe constituée, ni au cnrs ni dans les universités, sur des sujets de recherche en écologie des vertébrés, à plus forte raison des oiseaux, le nec plus ultra de la recherche étant de faire de la systématique, de l’embryologie ou de l’anatomie comparée. Livré à moi-même et ne sachant pas trop que faire, je repris la vieille thématique que mon mentor en ornithologie, Camille Ferry, professeur de médecine et chirurgien des hôpitaux à Dijon, avait développée dans les forêts de Bourgogne. Je me mis donc à compter les oiseaux en adaptant aux paysages méditerranéens une technique éprouvée dans les forêts de Bourgogne. Je commençai à faire une série de “relevés d’avifaune” en Camargue, dans les Alpilles et sur le mont Ventoux. L’idée était de voir comment les oiseaux se répartissent dans la grande diversité des habitats méditerranéens et se distribuent selon la spécificité de leur “niche écologique5”, concept central en écologie à cette époque. À vrai dire, je n’étais pas vraiment convaincu par mon programme si ce n’est qu’il me permettait de faire de l’ornithologie de terrain
et de voir du pays, ce qui était un peu court pour satisfaire les appétits d’un jeune chercheur…
Il me fallut donc trouver mes marques dans le monde de la recherche, un peu perdu dans cette station biologique de la Tour du Valat6 isolée en pleine Camargue, loin des centres universitaires avec lesquels je n’avais aucun contact, ayant fait mes études à Dijon. La station possédait heureusement une riche bibliothèque dans laquelle je passais beaucoup de temps. C’est alors que je fis un peu par hasard la découverte d’un petit livre qui devint vite célèbre. Intitulé The Theory of Island Biogeography 7, cet ouvrage écrit par deux biologistes américains, Robert H. MacArthur et Edward O. Wilson, proposait une nouvelle théorie sur la manière dont les organismes colonisent les îles, s’y installent et développent peu à peu sous l’effet de la sélection naturelle des stratégies d’adaptation à ces milieux confinés. Fascinant de clarté et d’ingéniosité, ce livre qui fut publié par les presses de la prestigieuse université de Princeton est l’un des plus célèbres de la littérature biologique au point qu’il est déjà cité plus de 25 000 fois. Ne nécessitant aucun appareillage particulier, l’exploration des idées présentées était à la portée de quiconque connaissait un peu les oiseaux. N’ayant à l’époque d’autre outil que mes jumelles et connaissant assez bien les oiseaux, pourquoi ne pas tester certaines des hypothèses que proposait cette théorie puisque nous avions tout près de chez nous la Corse comme espace insulaire à étudier ? De plus, j’avais appris par le bouche à oreille qu’il existait dans la vallée du Fango, en plein cœur des belles forêts de chênes verts de l’île, une maison cantonnière louée par l’Association pour l’étude écologique du maquis (apeem) qui ne demandait qu’à recevoir des chercheurs moyennant un loyer modeste. L’association était pilotée à l’époque par Denise Viale, professeure de sciences naturelles au lycée de Bastia, qui vit d’un très bon œil l’implantation d’un chercheur travaillant sur les oiseaux. Ce site, appelé Pirio, est à la lisière d’une futaie de chênes verts dont
la célébrité tient à ce qu’elle est la plus belle de France. Tout ce qu’il nous fallait pour être à pied d’œuvre sans être trop isolé. Je construisis alors avec un collègue de l’université de Dijon, Bernard Frochot, ancien copain de fac qui, lui aussi, avait été formé à l’ornithologie par Camille Ferry, un programme sur les peuplements d’oiseaux en situation continentale et insulaire. En utilisant nos bonnes vieilles méthodes de dénombrement8 qui ne nécessitaient que de bonnes chaussures de marche et des jumelles, notre programme consistait à comparer les peuplements d’oiseaux le long de deux gradients analogues d’habitats, l’un situé sur le continent, dans les environs de Montpellier, l’autre en Corse. Chacun de ces gradients comprenait six stades de complexité croissante de la végétation s’échelonnant d’une garrigue basse à une vieille forêt de chênes verts. Si les hypothèses présentées dans le livre des deux Américains se vérifiaient, on devait trouver, entre autres caractères particuliers, moins d’espèces par unité de surface dans les habitats corses que dans leurs analogues continentaux, des densités plus élevées de chaque espèce sur l’île que sur le continent, phénomène dit de “compensation des densités”, et une répartition plus vaste des espèces dans l’espace insulaire que dans son analogue continental, phénomène dit d’“élargissement de niche” qui devait concerner l’espace physique mais aussi celui des ressources alimentaires. Au bout de trois ans de dénombrements sur le terrain, les résultats de l’étude vérifièrent en tout point, et à vrai dire au-delà de nos espérances, ces trois prédictions caractéristiques de ce qu’on appelle un “syndrome d’insularité”, à savoir l’ensemble des changements d’ordre systématique, morphologique, génétique, démographique, physiologique et comportemental que présentent les systèmes vivants en situation d’isolement spatial et de confinement. Entre autres résultats, le peuplement d’oiseaux de la vieille futaie de chênes verts de Corse, qui retint par la suite toute notre attention puisqu’elle est l’un des lieux de vie de nos mésanges, comprenait moins d’espèces que
son analogue continental, 18 contre 23. Les densités des espèces présentes étaient plus élevées sur l’île (3,6 couples en moyenne d’oiseaux nicheurs sur 10 hectares contre 2,6 sur le continent), et la gamme d’habitats occupés par chaque espèce était bien plus vaste dans le gradient insulaire que dans son homologue continental9, comme si l’espace écologique libéré par les espèces “absentes” était rempli par les espèces présentes qui profitaient de l’aubaine pour s’étaler. Tous ces faits corroboraient ce que j’avais lu dans le petit livre américain ainsi que dans deux autres ouvrages tout aussi passionnants sur l’insularité, ceux du botaniste américain Sherwin Carlquist10 et de l’ornithologue anglais David Lack11 qui témoignaient ainsi de l’engouement de l’époque pour la biologie insulaire. D’où l’idée qu’à toutes ces différences ne pouvaient pas ne pas être associées de profondes différences dans le fonctionnement des populations, ce qu’avaient déjà suggéré MacArthur et Wilson dans leur petit livre fondateur. Se pencher sur cette question nécessitait de descendre d’un cran dans la hiérarchie du vivant et passer du niveau des assemblages d’espèces à celui des assemblages d’individus d’une même espèce. En y réfléchissant, je pensais à un autre livre fondateur, étonnamment moderne pour son époque car pénétrant dans l’intimité du quotidien d’un petit passereau américain, la monographie que publia Margaret Morse Nice au terme d’une étude d’une trentaine d’années sur le bruant chanteur Melospiza melodia12. Margaret Morse Nice était alors l’une des très rares femmes dans un monde scientifique essentiellement masculin. Au point qu’il fallut les encouragements soutenus du grand biologiste Ernst Mayr pour la convaincre de publier ses travaux qui devinrent vite célèbres et s’avérèrent être pour moi une précieuse mine de renseignements !
La Corse étant devenue notre théâtre d’opérations pour tester les prédictions de notre petit livre sur la réalité du syndrome d’insularité, restait maintenant à construire un programme qui permettrait de mettre à
l’épreuve ce que racontaient MacArthur et Wilson à l’échelle des populations. Le fait de passer de l’étude des peuplements à celle des populations présentait en outre l’avantage de changer mon regard sur les oiseaux en passant d’une approche observationnelle, celle d’oiseaux en migration, à une approche expérimentale plus compatible avec les canons de la recherche scientifique. D’autant plus qu’à cette époque les théories d’histoire de vie des populations venaient de faire leur apparition et donnaient lieu à d’innombrables travaux expérimentaux sur les populations naturelles, notamment sur les oiseaux cavicoles13 comme les mésanges et les gobe-mouches qui servirent de modèles de référence à de nombreux laboratoires comme l’illustrèrent les livres de Derek A. Roff14 et de Stephen C. Stearns15 sur les stratégies d’histoire de vie. Le principe des expériences à mener était simple. Si l’on veut démontrer que la valeur prise par un trait d’histoire de vie, date de ponte ou nombre d’œufs pondus par exemple, correspond à la meilleure décision que pouvait prendre l’oiseau compte tenu du contexte de son environnement, l’expérience consiste à le contraindre à faire autre chose que ce qu’il avait décidé, par exemple en réduisant ou en augmentant la taille de sa ponte en transférant quelques œufs d’un nid dans un autre. La prédiction est alors que si la “décision” prise par l’oiseau est la meilleure, les nichées qui produiraient le plus grand nombre de jeunes eux-mêmes viables seraient les nichées contrôles, non manipulées, les autres, expérimentalement rétrécies ou agrandies produisant moins de jeunes ou des jeunes de moindre qualité ayant peu de chances d’être recrutés à leur tour dans la population. Des collègues travaillant sur le gobe-mouche à collier de l’île de Gotland, en Suède, pratiquaient à grande échelle ce genre d’expériences et je n’avais qu’une envie, faire comme eux !
C’est ainsi que j’en suis arrivé à me focaliser presque exclusivement sur les mésanges et, dès l’instant où je suis “tombé dans la marmite”, les événements s’enchaînèrent
et se précipitèrent selon une logique qui, avec le recul, paraît évidente mais dont le bien-fondé mérite explication. Les premières observations furent passionnantes mais tellement chronophages que j’éprouvai vite le besoin de me faire aider. C’est alors que Philippe Perret, récemment recruté au cnrs et affecté à un programme de biologie végétale qui ne l’emballait guère, devint mon premier associé et tomba lui aussi “dans la marmite”. Puis, peu à peu, comme on le verra au cours de ce récit, les sujets de recherche se multiplièrent et s’emboîtèrent les uns dans les autres au point que les quatre grands piliers de la biologie évolutive sur lesquels repose toute recherche en “biologie intégrative des populations” (à savoir la dynamique des populations, l’écophysiologie, la génétique et l’écologie comportementale) se sont mis en place spontanément. Certes, ils n’apparurent pas d’un coup de baguette magique ou selon un ordre logique pour répondre aux différents besoins au fur et à mesure qu’ils se présentaient. Il fallut de la patience, du temps et de solides arguments pour convaincre nos tutelles du bien-fondé de nos besoins, d’autant plus que les financements étaient, et sont toujours, octroyés pour des projets de quelques années seulement, généralement trois. Combien de fois, alors que je cherchais désespérément des crédits, quand ce ne serait que pour remplacer les nichoirs qu’on nous dérobait, et que les systèmes de financement français et européens autres que les fonds propres des laboratoires n’existaient pas encore, me suis-je entendu dire que je n’avais pas besoin de plus de quelques années pour répondre aux questions posées par la reproduction des petits oiseaux ! Travailler plus de trois ou quatre ans sur la même espèce, c’était perdre son temps ! La logique des études à long terme, surtout celle des vertébrés, finit tout de même par s’imposer, même en France, à force de démonstrations, de belles publications et de vibrants plaidoyers de chercheurs de grand renom (voir par exemple Clutton-Brock et Sheldon16).
C’est ainsi que se mit peu à peu en place un dispositif qui, d’abord modeste, localisé et prévu pour ne durer que quelques années, s’avéra plein de promesses et ne fit que se déployer dans le temps, dans l’espace mais aussi par son pouvoir d’attraction comme en témoigne la longue liste des personnes qui se sont jointes au programme.
Ce livre est une plongée fascinante dans l’intimité de la mésange bleue… et des chercheur·se·s qui l’étudient. Il révèle les mille et une astuces qui sont apparues au cours de l’évolution de ce petit oiseau en réponse aux multiples contraintes des bioclimats méditerranéens. Pénétrer l’univers de la mésange bleue convoque les méthodes les plus variées, mises au point par les quatre auteur·ice·s et leurs équipes pour aborder des sujets aussi complexes que la structure du chant, les subtiles couleurs du plumage, l’infidélité conjugale ou encore la lutte contre les parasites au moyen de bouquets parfumés. Lancé dans les années 1970, ce programme de suivi à long terme d’une population animale est l’un des plus anciens au monde. Nous découvrons également les coulisses d’un laboratoire, appréhendant ainsi mieux comment la démarche scientifique se structure et évolue au fil des générations, des questions de société, des émerveillements et des inquiétudes. La Mésange et la Chenille invite à regarder et écouter ce petit lutin bleu qui partage avec nous forêts et jardins.
Jacques Blondel, entré au cnrs en 1963, a lancé la première étude sur les mésanges bleues des régions méditerranéennes en 1975. Philippe Perret l’a rejoint en 1985 comme ingénieur de recherche, puis Claire Doutrelant en 2001 et Anne Charmantier en 2006, toutes deux aujourd’hui directrices de recherche au cnrs. L’équipe, basée au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive de Montpellier, réunit tous les ans sur le terrain plus de vingt-cinq chercheur·se·s, ingénieur·e·s et étudiant·e·s.
ISBN : 978-2-330-20288-0
ACTES SUD
Dép. lég. : mars 2025
22 € TTC France
www.actes-sud.fr
Ill. de couverture : Christel Fontes
50 ans d’enquête évolutive