9782215130130 passagère du roy louis ne

Page 1

Les Demoiselles cheries

La Passagere du

Roy-Louis

Inès, jeune fille de la noblesse espagnole, embarque sur l’ El Sol pour rejoindre au Mexique son futur mari. Mais le navire est attaqué par des corsaires français. Ces pirates sont-ils aussi effrayants qu’ils le paraissent et quel sort vont-ils réserver à la jeune Inès ?

Sophie de Mullenheim

Dans la même collection : 11,90 € France TTC

Fleurus NEW.indd 1-3

29/01/15 17:06


1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 1

13/01/15 12:34


À Armelle, ma précieuse assistante

Illustration de couverture : Ariane Delrieu

Direction : Guillaume Arnaud Direction éditoriale : Sarah Malherbe Direction artistique : Élisabeth Hebert, Bleuenn Auffret Édition : Claire Renaud, Anna Guével Fabrication : Thierry Dubus, Marie Dubourg Mise en page : Text’oh © Groupe Fleurus, Paris, 2015 Site : www.fleuruseditions.com ISBN : 978-2-2151-3013-0 Code MDS : 652 371 Tous droits réservés pour tous pays. « Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. »

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 2

13/01/15 12:34


1

La passagère

– Voiles à tribord ! Le cri de la vigie fit sursauter l’équipage écrasé de chaleur. Les marins s’étaient réfugiés à l’ombre des voiles pour fuir les puissants rayons du soleil et trouver un peu de fraîcheur. En cet après-midi du mois de mars 1681, la température sous les tropiques ne cessait de grimper et oppressait les marins. – Voiles à tribord ! répéta l’homme perché en haut du mât en pointant le doigt sur la droite. Le vieux Señor de Gregorios, capitaine du navire, laissa la barre à son second et se précipita à l’avant du bateau. Il attrapa la longue-vue qui ne le quittait jamais et la posa sur 5

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 5

13/01/15 12:34


La Passagère du Roy-Louis

son œil. Il lui fallut plusieurs minutes pour repérer les minuscules voiles qui se dessinaient à l’horizon. À cette distance, il était impossible de savoir s’il s’agissait d’un bâtiment ami ou ennemi mais l’expérience avait appris au capitaine que, en mer, mieux valait toujours se tenir prêt. – Tout le monde à son poste ! ordonna-t-il. Depuis des années, les navires espagnols étaient régulièrement attaqués par des corsaires français ou anglais qui les dévalisaient de leurs marchandises. El Sol était un navire solide et équipé d’une quarantaine de canons, dont la moitié en bronze. Le capitaine de Gregorios le commandait depuis près de vingt ans. Il n’en était pas à sa première bataille navale. Mais s’il avait toujours réussi à sauver son navire et son équipage, c’était parce qu’il ne s’était jamais laissé surprendre. L’agitation inhabituelle sur le pont du bateau surprit Inès qui brodait dans sa cabine. La jeune fille releva la tête de son ouvrage et tendit l’oreille. À travers le plafond, elle entendait les officiers élever la voix pour donner des ordres 6

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 6

13/01/15 12:34


La Passagère du Roy-Louis

aux hommes d’équipage. Il se passait quelque chose. Inès avait quitté l’Espagne depuis plus d’un mois maintenant. Au fil des journées passées en mer, elle avait appris à connaître chaque bruit et chaque détail qui rythmaient la vie du navire. Rien ne lui é­chappait. Elle percevait le moindre changement sans que l’on eût besoin de lui dire quoi que ce soit. – Alphonsine, peux-tu aller voir ce qui se passe dehors ? demanda-t‑elle à la gouvernante française qui s’occupait d’elle depuis son plus jeune âge. Comme personne ne répondait, Inès se retourna pour voir où se trouvait sa gouvernante. Cette dernière somnolait dans un fauteuil, le menton posé sur sa large poitrine. Elle s’était endormie sur la paire de bas qu’elle reprisait. Inès sourit et la regarda tendrement. Comme ce voyage lui paraîtrait long sans elle. Inès se leva sans faire de bruit pour ne pas réveiller sa nounou. Elle posa délicatement son ouvrage sur le fauteuil de velours rouge qui trônait dans un coin de sa grande 7

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 7

13/01/15 12:34


La Passagère du Roy-Louis

cabine, et se dirigea vers la porte en prenant garde à ne pas faire bruisser le taffetas de ses multiples jupons. Quand la jeune fille ouvrit la porte, un homme d’équipage manqua de la renverser. Il courait vers le pont supérieur, les bras chargés de pistolets et de mousquets, ces longs fusils qui donnèrent leur nom aux mousquetaires du roi. Ce n’était pas la première fois que tout l’équipage d’El Sol se préparait au combat. Une fois ou deux même, le capitaine de Gregorios avait ordonné de tirer quelques coups de canon pour intimider l’adversaire. Finalement, le navire n’avait jamais eu à se battre. Pourtant la jeune fille n’aimait pas cela. La tension qui envahissait alors l’atmosphère la mettait mal à l’aise. Elle ne voulait pas se l’avouer, mais elle avait peur. – Doña Inès ! Le capitaine de Gregorios regardait la jeune fille blonde, figée devant la porte de sa cabine. Chaque fois qu’il l’apercevait, il ne pouvait s’empêcher d’admirer ses traits fins, son petit nez légèrement retroussé, ses yeux d’un bleu profond et ses lèvres parfaitement dessinées. Inès était 8

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 8

13/01/15 12:34


La Passagère du Roy-Louis

différente de la plupart des jeunes filles espagnoles de son âge. Beaucoup disaient qu’elle ressemblait à son arrièrearrière-arrière-grand-mère, une demoiselle de France. – Doña Inès ! répéta le capitaine sur un ton paternel. Vous devriez rester dans votre cabine. – Que se passe-t-il, capitaine de Gregorios ? demanda la jeune fille. – Notre vigie vient d’apercevoir des voiles à l’horizon. – Amies ou ennemies ? – Nous l’ignorons, poursuivit le capitaine. Mais nous nous préparons, comme d’habitude. Le vieil homme s’efforçait d’adopter un ton léger et rassurant mais son regard trahissait l’inquiétude. Il ne se l’expliquait pas mais il avait le pressentiment que, cette fois-ci, El Sol ne pourrait échapper à une attaque. – Regagnez votre cabine, insista-t-il doucement. Inès vit les hommes qui s’affairaient sur le pont et dans les voiles. En restant là, elle risquait de les gêner. À contrecœur, elle se retourna ­légèrement et rouvrit la porte de sa cabine. 9

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 9

13/01/15 12:34


La Passagère du Roy-Louis

– Vous ne craignez rien, lui lança le capitaine. Quand la jeune fille eut disparu, le Señor de Gregorios se tourna vers la mer. Il resta ainsi quelques minutes, le regard perdu à l’horizon. « Pauvre enfant, songea-t-il. Verra-t-elle jamais son futur mari ? Que lui arrivera-t-il si nous tombons aux mains des corsaires ? »

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 10

13/01/15 12:34


2

Les corsaires

Le capitaine de Gregorios avait vu juste. Le navire à ­l’horizon ne dévia pas sa route. Au contraire, il maintint son cap sur El Sol et fit monter de nouvelles voiles pour augmenter sa vitesse. Soudain, un cri repris par des dizaines d’hommes se propagea comme une traînée de poudre à tous les ponts du navire. – Les Français ! Les Français ! Inès regarda Alphonsine qui s’était réveillée en sursaut. – Les Français ! murmura-t-elle d’une voix blanche. La gouvernante lui sourit courageusement.

11

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 11

13/01/15 12:34


La Passagère du Roy-Louis

– Ils ne sont pas méchants, Iñecita. La bonne femme usait de ce tendre surnom depuis le jour où elle était entrée au service de la jeune fille. Le Señor de Los Santos l’avait engagée à sa naissance et la gouvernante française s’était occupée de la petite fille comme si elle avait été sa propre enfant. Lorsque la mère d’Inès était morte, il y a deux ans, les liens entre les deux femmes s’étaient encore resserrés. Le père d’Inès n’appréciait pas que la gouvernante appelât sa fille Iñecita. Il exigeait qu’on la traitât avec le respect dû à son rang. Mais si Alphonsine faisait l’effort de l’appeler Doña Inès en présence de son maître, elle reprenait aussitôt l’affectueux surnom dès qu’elles se retrouvaient toutes les deux. – Les Français ne sont pas méchants, Iñecita, répéta-telle en l’attirant vers elle. Inès se laissa faire. Elle se blottit entre les bras forts de sa gouvernante et respira son odeur de lavande en fermant les yeux. Petite, quand elle avait du chagrin, elle se lovait contre Alphonsine et écoutait les battements de son cœur à travers le tissu de sa chemise. Les coups réguliers 12

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 12

13/01/15 12:34


La Passagère du Roy-Louis

l’apaisaient. Tant qu’Alphonsine était près d’elle, elle était sûre qu’il ne pouvait rien lui arriver. Le premier coup de canon les surprit toutes les deux. Malgré sa force de caractère, Alphonsine ne put s’empêcher de pousser un petit cri. – Ah ! Elle serra plus fort sa jeune maîtresse contre elle. Le deuxième coup fit trembler tout le navire. – Le mât ! hurla un matelot juste au-dessus de leur tête. Le mât est touché ! Alphonsine comprit alors que les événements ne prenaient pas la tournure habituelle. Le bateau adverse n’était pas décidé à passer son chemin. L’armement des Espagnols ne l’intimidait pas. Il attaquait ! La nourrice promena son regard sur toute la cabine. Elle était vaste et bien meublée mais présentait peu de cachettes. Lorsque ses yeux s’arrêtèrent sur l’espèce de placard qui servait de cabinet de toilette à sa maîtresse, elle n’hésita pas une seconde. Elle lâcha Inès, se précipita vers les deux 13

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 13

13/01/15 12:34


La Passagère du Roy-Louis

battants ouvragés fixés dans le mur et les ouvrit. Une petite coiffeuse surmontée d’un miroir était encastrée là. Chaque matin et chaque soir, Inès s’y asseyait pour se laver le visage dans un bac en faïence qu’Alphonsine remplissait d’eau à l’aide d’une cruche de la même facture. Puis la jeune Espagnole coiffait longuement ses beaux cheveux blonds légèrement bouclés. Dans le petit tiroir fixé sous la tablette, elle rangeait ses brosses, ses peignes, ses poudres et ses bijoux, précieux souvenirs de sa pauvre maman. Alphonsine attrapa la coiffeuse et tenta de la tirer hors du placard. Le meuble bougea à peine. – Aidez-moi ! dit-elle à Inès. Inès, qui avait compris ce que voulait faire sa gouvernante, se précipita. Elle saisit un coin de la coiffeuse et tira de toutes ses forces. Le petit meuble se dégagea enfin. Les deux femmes le poussèrent contre un mur de la cabine. Au-dehors, le combat faisait rage. Le courageux capitaine de ­Gregorios exhortait ses hommes à tenir tête à l’ennemi. Les coups de canon se succédaient sans relâche,

14

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 14

13/01/15 12:34


La Passagère du Roy-Louis

emplissant l’air d’une forte odeur de poudre. Des hommes criaient, le bois du navire craquait de toutes parts. – Cachez-vous ! ordonna Alphonsine à Inès qui restait au milieu de la pièce, les yeux rivés au plafond. La gouvernante française poussa la jeune fille dans l’étroit placard et se pressa à côté d’elle. – Tirez la porte sur vous, lui dit-elle. Inès glissa ses doigts fins à travers les échancrures de la porte et l’attira à elle. Alphonsine fit de même. Le placard se referma dans un bruit de ressort. Il faisait noir et chaud dans le minuscule réduit. Inès collait son nez contre les fentes de la boiserie pour respirer l’air plus à son aise. À travers les trous, elle pouvait voir presque toute la cabine : la petite coiffeuse qu’elles avaient déplacée, le lit étroit dans lequel elle dormait depuis un mois, ses coffres remplis de vêtements et de vaisselle précieuse, cadeau de son père à son futur époux, le secrétaire qui avait appartenu à sa mère et que le capitaine de Gregorios avait accepté de prendre à bord. 15

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 15

13/01/15 12:34


La Passagère du Roy-Louis

– Je vous salue Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, murmura Alphonsine dans son dos. La gouvernante priait pour vaincre sa peur et tenter d’oublier les cris et les bruits qui déchiraient l’air. Inès fixa toute son attention sur la voix douce de sa nounou. Bientôt, elle n’entendit plus qu’elle et se laissa bercer. Inès fut bien incapable de savoir combien de temps durèrent les combats. Soudain, elle réalisa que le bruit s’était tu. Un lourd silence régnait sur le navire. On n’entendait plus que le clapotis de l’eau contre les flancs du bateau et quelques râles au loin. – C’est fini ? demanda Inès en relevant difficilement la tête vers Alphonsine. La gouvernante posa un doigt sur ses lèvres. Elle tendait l’oreille pour tenter de comprendre ce qu’il se passait à l’extérieur. Il lui semblait entendre des voix très lointaines mais elle était incapable de savoir si elles étaient françaises ou espagnoles. – Restez ici, souffla-t-elle. Je sors pour voir. 16

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 16

13/01/15 12:34


La Passagère du Roy-Louis

– Non ! murmura Inès en retenant Alphonsine par la manche alors qu’elle poussait la porte du placard. La gouvernante se dégagea : – Je reviens. Restez ici. Le ton était doux mais autoritaire. Inès se recroquevilla dans un coin du petit placard comme un animal apeuré. Elle était terrorisée à l’idée de rester seule sans rien savoir de la situation. Alphonsine referma le placard derrière elle et se dirigea vers la porte avec d’infinies précautions. Inès colla son œil à la boiserie et la vit quitter la pièce. La jeune fille se mordit la lèvre jusqu’au sang pour ne pas crier et s’élancer à sa suite. Les minutes qui suivirent lui parurent une éternité et, quand la poignée de la porte tourna enfin, Inès respira plus calmement. Elle entrouvrit le placard et s’apprêta à en sortir lorsqu’elle remarqua un pied qui passait le seuil de la cabine. Il était chaussé de grandes bottes noires avec un léger talon. La jambe qui le prolongeait était moulée dans un bas blanc qui s’arrêtait au genou. Inès se recula 17

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 17

13/01/15 12:34


La Passagère du Roy-Louis

vivement et se tapit dans la pénombre du placard. Ce n’était pas Alphonsine !

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 18

13/01/15 12:34


3

Une étrange visite

Inès retenait sa respiration. L’individu qui venait d’entrer dans sa cabine lui était inconnu. Le capitaine de Gregorios ni aucun autre officier d’El Sol n’aurait osé pénétrer dans la pièce sans frapper auparavant. Doña Inès de Los Santos était une passagère de grande qualité que tous traitaient avec un immense respect. Son père était un proche conseiller du roi, admiré et écouté de toute la cour. Quant à son futur époux, le Señor Alfredo de Mantega de la Tortuga, il était à la tête d’une des plus grosses fortunes du Mexique. Personne n’aurait pris le risque d’importuner sa future épouse. En Espagne, rares étaient ceux qui connais-

19

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 19

13/01/15 12:34


La Passagère du Roy-Louis

saient cet homme vivant au Mexique depuis toujours, mais sa réputation et son immense richesse suffisaient à le faire respecter. L’homme qui se tenait dans la cabine, à quelques mètres d’Inès à peine, semblait ignorer tout cela. Son costume composé d’une longue veste d’un gris soutenu et d’un haut-de-chausses couleur crème ne ressemblait pas à celui des officiers et sous-officiers espagnols qui servaient à bord d’El Sol. « Un Français ! » pensa Inès avec effroi. Cette découverte acheva de la terroriser. La présence de cet homme à bord du bateau signifiait en effet que le capitaine de Gregorios et son équipage avaient perdu la bataille. Le navire, sa cargaison et ses passagers étaient désormais la propriété des corsaires français ! Inès s’aplatit plus encore dans le fond du placard en tentant de garder son calme. Elle tâtait les boiseries dans l’espoir d’y trouver quelque chose lui permettant de se défendre si l’homme venait à la découvrir. Mais le fond du réduit était désespérément vide. Avec d’infinies précau20

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 20

13/01/15 12:34


La Passagère du Roy-Louis

tions pour ne pas faire bruisser le tissu de ses jupes, Inès porta la main à ses cheveux et détacha la longue épingle qui les retenait en chignon sur sa nuque. L’épingle en argent surmontée d’une perle était une bien piètre arme, mais la sentir dans son poing rassura malgré tout la jeune fille. Le corsaire s’avança dans la pièce et s’arrêta non loin du placard où se tenait Inès. La jeune Espagnole eut tout le loisir de l’observer à travers les rainures de la porte. Il était plutôt petit et très mince. Ses cheveux bruns noués en catogan dépassaient d’un chapeau de feutre noir qui dissimulait presque tout son visage. Inès ne pouvait apercevoir que son menton à la peau fine et blanche. Une longue épée accrochée à sa ceinture battait le long de sa jambe et il tenait devant lui un petit pistolet à la crosse entièrement gravée. L’homme resta immobile un long moment, l’oreille aux aguets puis, rassuré, il glissa son pistolet dans sa ceinture et s’approcha des coffres alignés le long du mur de la cabine. 21

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 21

13/01/15 12:34


La Passagère du Roy-Louis

Il s’accroupit, fit tourner la clé dans la grosse serrure du premier et souleva le couvercle. Inès entendit un petit sifflement d’admiration. Le coffre était rempli de tissus moirés et de taffetas de grand prix. Avant son départ, son père avait tenu à ce qu’Inès ait une garde-robe digne d’une future grande dame du Mexique. Inès n’avait jamais eu autant d’aussi jolies toilettes. Le corsaire caressa délicatement les tissus. Il fouilla un peu plus profondément dans le coffre. Il y avait là aussi des gants de toutes les couleurs, fierté des artisans espagnols, des éventails de dentelle, des bas de laine si fins qu’on les aurait crus tissés dans de la soie, des rubans, des mouchoirs brodés, des jupons et quelques châles de laine douce. Après avoir inspecté tout le contenu du coffre, le choix du corsaire se porta sur une toilette d’une infinie délicatesse qu’il sortit avec mille précautions. Inès la reconnut aussitôt. De toutes les robes confectionnées pour elle, celle-ci était sans aucun doute sa préférée. Elle avait été coupée dans un magnifique tissu couleur ivoire puis entièrement rebrodée de minuscules feuilles vertes qui 22

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 22

13/01/15 12:34


La Passagère du Roy-Louis

égayaient le corsage et les manches ainsi que le bas de la large jupe. Le marin français se redressa, la robe à la main, et s’avança vers un long miroir fixé au mur. Inès le vit alors passer la robe devant lui et la poser sur ses épaules comme s’il avait l’intention de l’essayer. Puis il envoya valser son chapeau sur le lit et dénoua le ruban qui retenait son catogan. Une cascade de boucles brunes dégringola dans son dos. Au même moment Inès aperçut son visage qui se reflétait dans le miroir. Elle mit la main sur sa bouche pour étouffer un petit cri. Le corsaire était une jeune fille ! Le cri étouffé d’Inès fit l’effet d’un coup de feu pour Mathilde qui lâcha aussitôt la robe et se retourna vivement en attrapant son pistolet. Il y avait quelqu’un dans le placard juste derrière elle. Quelle sotte elle avait été de ne pas le vérifier en entrant dans la pièce ! Son père lui avait pourtant maintes et maintes fois répété d’inspecter le moindre recoin d’un navire fait prisonnier.

23

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 23

13/01/15 12:34


La Passagère du Roy-Louis

– Qui sait si un mousse ou un officier ne se cache pas quelque part pour tenter de reprendre son bâtiment dans un ultime acte de bravoure ? lui enseignait-il, le soir, lorsqu’elle soupait avec lui à bord du Roy-Louis. Le pistolet pointé devant elle, Mathilde s’approcha du placard. Lorsqu’elle fut suffisamment près, elle tendit la jambe et ouvrit violemment l’une des portes avec la pointe de son pied. – Qui est là ? hurla-t-elle. La pauvre Inès ne répondit pas. Elle était tétanisée. Sa main qui tenait son épingle à cheveux tremblait tant qu’elle ne parvenait pas à la maîtriser. Mathilde baissa son bras en poussant un soupir de soulagement. Elle ouvrit un peu plus le placard pour mieux observer la jeune fille qui s’y cachait. Elle devait avoir le même âge qu’elle et son élégance laissait supposer qu’elle appartenait à une grande famille d’Espagne. Mathilde lui sourit. – Quién es Usted 1 ? demanda-t-elle. 1.  « Qui êtes-vous ? »

24

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 24

13/01/15 12:34


La Passagère du Roy-Louis

Son père lui avait appris quelques rudiments d’espagnol afin qu’elle puisse converser avec les prisonniers qu’ils faisaient régulièrement au cours de leurs expéditions corsaires. La voix posée de Mathilde et son regard franc rassurèrent quelque peu Inès. La jeune fille se redressa vaillamment pour faire bonne figure. – Vous pouvez parler français, répondit-elle sans le moindre accent. Une lueur d’étonnement traversa les yeux marron de la jeune corsaire. Elle ne s’attendait pas à entendre parler un français aussi pur sur un vaisseau espagnol. – Vous parlez français ? ne put-elle s’empêcher de dire. – Ma mère a toujours tenu à ce que je parle votre langue de manière irréprochable, répondit Inès avec une pointe de fierté dans la voix. Sa lointaine aïeule était française. Mathilde glissa son pistolet dans la ceinture de ses chausses et tendit la main à Inès. – Je m’appelle Mathilde de La Jorsonnière. La jeune Espagnole regarda la main de Mathilde avec une surprise non dissimulée. D’ordinaire, seuls les hommes 25

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 25

13/01/15 12:34


La Passagère du Roy-Louis

se saluaient ainsi tandis que les femmes hochaient discrètement la tête. Finalement, elle tendit la main elle aussi et serra celle de la Française. – Inès de Los Santos, se présenta-t-elle à son tour. La jeune fille sortit de son placard et repiqua l’épingle en argent dans ses cheveux. Dans l’immédiat, il lui semblait qu’elle n’avait rien à craindre. – Je n’ai trouvé que cela pour me défendre, expliquat‑elle avec simplicité. Je suppose que cela ne m’aurait pas été d’un très grand secours, ajouta-t-elle en regardant les armes de Mathilde. La jeune corsaire porta machinalement la main à son épée. Elle y tenait beaucoup. Son père la lui avait donnée pour ses 12 ans. Il l’avait reçue d’un tout jeune officier espagnol qu’il avait sauvé de la noyade et soigné après la prise de son navire. Les corsaires du roi étaient des hommes d’honneur qui respectaient leurs prisonniers et les traitaient avec tous les égards dus à leur rang. Néanmoins, rien ne les obligeait à risquer leur vie pour un ennemi. Or c’est justement ce que le seigneur Pierre-Louis de 26

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 26

13/01/15 12:34


La Passagère du Roy-Louis

La Jorsonnière avait fait ce jour-là. Lorsqu’il avait aperçu ce presque enfant qui allait se noyer alors que son navire s’était déjà rendu, il avait ôté sa veste d’uniforme et sauté à l’eau pour le récupérer. Antonio de Almendra n’avait que 14 ans. Il était sévèrement blessé à l’épaule. Le père de Mathilde l’avait fait soigner comme s’il avait été son propre fils. – Je suis donc votre prisonnière, dit Inès après un long silence. Mathilde hocha la tête. – Le Roy-Louis a remporté le combat. – Y a-t-il beaucoup de morts et de blessés ? s’inquiéta Inès. – Quelques-uns comme toujours, déplora Mathilde. Mais votre capitaine s’est montré sage. Il a hissé le pavillon blanc avant de perdre trop d’hommes. – Que va-t-il se passer maintenant ? – Vous devrez monter à bord de notre vaisseau. Ce qui vous appartient est à notre roi Louis XIV désormais mais 27

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 27

13/01/15 12:34


La Passagère du Roy-Louis

nous vous traiterons bien, ne vous inquiétez pas. Vous serez notre hôte. – Préviendrez-vous mon fiancé ? s’enquit Inès. – Votre fiancé ? La jeune Espagnole soupira. – Le capitaine de Gregorios avait pour mission de me conduire saine et sauve à mon futur époux, au Mexique. Je crains qu’il n’ait échoué… Au même moment, la porte de la cabine s’ouvrit tout doucement et Inès vit entrer Alphonsine à reculons et fermer derrière elle avec d’infinies précautions. Lorsqu’elle se retourna et découvrit Mathilde en tenue de corsaire, elle poussa un hurlement. – Aaaah ! Inès se précipita au-devant d’elle. – Alphonsine ! Tout va bien ! La gouvernante regarda sa jeune maîtresse, les traits déformés par la peur. – Tout va bien, lui répéta Inès. Je te présente Mathilde de La Jorsonnière. Nous sommes ses prisonnières. 28

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 28

13/01/15 12:34


La Passagère du Roy-Louis

– Mais je, je… Alphonsine avait du mal à recouvrer son calme. Lorsqu’elle était sortie de la cabine pour aller voir ce qu’il se passait au-dehors, elle avait entendu des pas qui descendaient les trois marches conduisant aux cabines des passagers de marque et s’était précipitée dans un recoin pour se cacher. Impuissante, elle avait vu un groupe de Français investir le bateau et n’avait pas osé sortir de sa cachette de peur de se faire prendre. Elle n’avait eu d’autre recours que de prier que personne ne découvre sa jeune maîtresse et ne lui fasse de mal. Lorsque les hommes étaient repassés dans l’autre sens, elle s’était empressée de regagner la cabine où se cachait Inès afin de savoir si tout allait bien. Mathilde porta machinalement la main à son chapeau pour saluer Alphonsine et s’aperçut qu’il était toujours posé sur le lit. – Alphonsine est française, lui expliqua Inès. Elle m’accompagne. Je souhaite qu’elle soit traitée aussi bien que je le serai. Mathilde acquiesça : 29

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 29

13/01/15 12:34


La Passagère du Roy-Louis

– Nous verrons cela avec mon père. Inès la regarda avec étonnement. – Votre père ? – Pierre-Louis de La Jorsonnière, corsaire de Sa Majesté le roi Louis XIV, capitaine du Roy-Louis et mon père, résuma Mathilde. Pensiez-vous qu’il était habituel de voir des filles parmi les corsaires ? Inès se raidit. – C’est que je… j’ignore tout des usages de la mer. – Alors laissez-moi vous apprendre que les marins n’aiment pas beaucoup voir les filles se mêler de navigation, lança Mathilde en riant. Ils pensent qu’elles leur portent malheur. La marine est une affaire d’hommes. Sauf sur le Roy-Louis si je puis dire. Depuis que je suis toute petite, je navigue aux côtés de mon père. J’ai perdu ma mère très jeune… Mathilde se tut un court instant. Chaque fois qu’elle en parlait, elle ressentait un peu plus l’absence de sa mère. Inès la regarda à la dérobée. Voilà qui leur faisait au moins un point commun. 30

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 30

13/01/15 12:34


La Passagère du Roy-Louis

– Les hommes du Roy-Louis m’ont toujours vue à bord, poursuivit Mathilde d’un ton enjoué. Je suis l’un des leurs, si je puis dire ! Inès sourit intérieurement. La spontanéité de Mathilde lui plaisait, elle devait se l’avouer. Si elle ne s’était pas trouvée dans une position aussi fâcheuse, elle aurait sans doute pris plaisir à sympathiser avec elle. Mais Inès devait garder à l’esprit qu’elle n’était plus désormais qu’une prisonnière et que celle qui lui faisait face n’était autre que la fille de son ravisseur. Inès redevint sérieuse. Qui savait ce dont Mathilde, son père et tous leurs hommes étaient capables ? Elle se remémora alors les récits qu’elle avait entendus ces derniers jours. Il y était question d’équipages entièrement dépouillés puis abandonnés sur une île déserte. En y repensant, elle frissonna et jeta un regard inquiet sur Mathilde. Quelques minutes plus tard, Inès suivait la demoiselle de La Jorsonnière à bord du Roy-Louis où elle resterait sous la surveillance de son capitaine. Malgré l’attitude aimable de 31

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 31

13/01/15 12:34


La Passagère du Roy-Louis

Mathilde, la jeune Espagnole ne quittait pas son air grave. Pourtant la tenue du vaisseau français la rassura pour le moins. Certes il était plus petit qu’El Sol, mais ses cabines étaient aménagées avec luxe elles aussi. Quant à son équipage, il lui réserva un accueil courtois. La jeune fille s’attendait à voir des hommes mal lavés et barbus, avec des jambes de bois et des sourires édentés. Elle craignait leurs mauvaises plaisanteries et leurs rires gras. Au lieu de cela, tous les hommes qu’elle croisait se tenaient correctement et la saluaient avec respect. Mais la plupart ne lui accordaient guère d’attention. Ils étaient trop occupés à réparer les dégâts causés par le combat, à soigner leurs blessés et, surtout, à prendre possession d’El Sol. Le navire espagnol étant désormais aux mains des Français, Pierre-Louis de La Jorsonnière y faisait monter quelques-uns de ses officiers qui commanderaient l’équipage espagnol. El Sol naviguerait dans le sillage du Roy-Louis pour rejoindre l’île de Saint-Domingue, où le corsaire avait prévu de faire escale quelques jours avant de regagner la France pour présenter son butin au roi.

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 32

13/01/15 12:34


Table des matières

1.  La passagère.................................................................. 5 2.  Les corsaires.................................................................. 11 3.  Une étrange visite.......................................................... 19 4.  Le souper...................................................................... 33 5.  Le portrait..................................................................... 43 6.  Le plan.......................................................................... 53 7.  La fausse noyade........................................................... 65 8.  La colère de la Tortue.................................................... 71 9. Essayage........................................................................ 83 10.  Le repas improvisé....................................................... 91 11. L’enlèvement............................................................... 101 12.  Une mise au point....................................................... 105 13.  La mission de Mathilde............................................... 111 14.  Le recrutement............................................................ 121 15.  La lettre cachée........................................................... 129 16. Honoré....................................................................... 137 17.  Mission accomplie !.................................................... 143

191

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 191

13/01/15 12:34


La Passagère du Roy-Louis 18.  Leçon d’armes............................................................. 151 19.  Leçon d’élégance......................................................... 157 20. L’entretien................................................................... 169 21.  À Versailles.................................................................. 173 22.  Un heureux dénouement............................................ 185 23.  Lettre de Mathilde à Inès............................................ 189

Achevé d’imprimer en Italie par L.E.G.O. S.p.a., en mars 2015 N° d’édition : 15 038 Dépôt légal : avril 2015

1412_153_Passagere_Roy_Louis.indd 192

13/01/15 12:34


Les Demoiselles cheries

La Passagere du

Roy-Louis

Inès, jeune fille de la noblesse espagnole, embarque sur l’ El Sol pour rejoindre au Mexique son futur mari. Mais le navire est attaqué par des corsaires français. Ces pirates sont-ils aussi effrayants qu’ils le paraissent et quel sort vont-ils réserver à la jeune Inès ?

Sophie de Mullenheim

Dans la même collection : 11,90 € France TTC

Fleurus NEW.indd 1-3

29/01/15 17:06


Turn static files into dynamic content formats.

Create a flipbook
Issuu converts static files into: digital portfolios, online yearbooks, online catalogs, digital photo albums and more. Sign up and create your flipbook.