Une histoire Bretonne par Kore Kamino
Tu lui avais demandé de te parler de sa terre. “Cuéntame tu tierra, cuéntame Bretaña…”
*1
Elle allait te la raconter, avait-elle dit, en hommage à son Yann, tendre anarchiste breton, père de ses combats. Elle allait te raconter une belle histoire à son image, bien particulière, bien libre, bien bretonne. Il te faudrait commencer par imaginer une terre mouillée, de granit, d’herbe et de boue. Un vent qui plie arbustes côtiers et jusqu’aux grand-mères voutées, et qui dessine des plissures aux coins des yeux des plus vieux…
En cette fin de 19e siècle, la Bretagne était très pauvre, le juteux commerce du lin s’étant éteint plus d’un siècle auparavant. Les journaliers*3 asservis au bon vouloir des propriétaires terriens gagnaient une misère, leur labeur saisonnier n’assurant ni le confort minimum ou la sécurité de leurs familles. Pourtant du côté de Roscoff et de Saint-PolDe-Léon, les paysans de la région jouissaient de conditions naturelles que nombre de leurs voisins leur enviaient: une terre riche et fertile au climat particulièrement doux, propice à la culture de légumes savoureux. Mais comment faire connaitre ces merveilles maraichères au-delà des marchés et des foires locales ? Il faut avoir à l’esprit que Paris était bien loin à A cette époque, la Bretagne était une terre lointaine, isolée des routes nationales.
cette époque et que le train n’allait que jusqu’à Rennes à 200 kms de là.
On y accédait mieux par voies navales et
Les habitants du coin avaient pourtant essayé
fluviales que par des chemins remplis d’ornières
de vendre leurs oignions, leur artichauts et leurs
et rendus impraticables la moitié de l’année.
navets au delà de leur région. Ils étaient même “monté jusqu’à Paris”. Mais cela n’avait jamais
Il y avait sur la côte nord de la région un coin
vraiment pris. La faute aux moyens de communi-
peuplé d’hommes pas comme les autres. Des
cation déplorables et à un manque de chance
hommes à l’histoire pleine d’aventures maritimes,
probablement. C’était pourtant des hommes
de corsaires, de pirates et même de naufrageurs*2.
travailleurs, courageux et plein de volonté.
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Et puis, il y eut Henri Olivier. On dit qu’en l’an 1828, ce jeune Roscovite de 18 ans eut une idée fantastique: “Et pourquoi ne pas aller démarcher les “voisin d’en face ?”. Ils ne pouvaient pas être moins accueillants que les lointains parisiens qui n’éprouvaient que dédain et mépris pour ces pauvres paysans. Henri, orphelin d’une des nombreuses familles de marins-paysans de la côte, prit donc le pari audacieux (et un peu désespéré à ce que l’on dit) d’aller vendre sa récolte d’oignions outremanche, chez les Anglais. Il réunit un groupe d’amis et, ensemble, ils louèrent une guimbarde qu’ils remplirent de leur plus beaux oignions. Ils mirent cap au nord vers Plymouth et atteignirent le port britannique au bout de deux jours de mer. Là, Henri et ses collègues débarquèrent leur oignions et les présentèrent aux ménagères anglaises. Le résultat ne se fit pas attendre et le succès fut fulgurant. De retour à Roscoff une semaine plus tard, la guimbarde vide et les poches pleines de shillings, la nouvelle de leur réussite se répandit comme une trainée de poudre. 5
Un énorme espoir était né pour la région.
autrefois. Yves Q. par exemple remplit sa belle
Nombre de personnes suivirent l’exemple
camionnette anglaise blanche tous les étés
de ces pionniers des “French Onions Men” et
et file vers l’Ecosse avec sa femme. Leurs amis
renouèrent ainsi avec une longue tradition
et leurs clients les y attendent toujours avec
d’échanges commerciaux transmanche.
la même impatience. La cargaison d’oignons d’Yves est déjà vendue avant même d’avoir
Ainsi commença la fabuleuse épopée des ”Johnnies”!
quitté Roscoff. Pour des personnes comme Yves, l’Angleterre est une seconde patrie. Ne plus
Leur improbable commerce dura près de deux
y retourner reviendrait à abandonner une
siècles. Il débuta avec l’aventure d’Henri Olivier
partie de lui-même !
et se poursuivit sous cette forme originale de vente itinérante du porte à porte par saisons
Mais à l’époque, certains (les moins aventuriers)
de 6 mois jusque dans les années 70. Puis le
avaient préfèré arrêter dès qu’une opportunité
renouvèlement des “vrais” Johnnies - comme
de travail plus stable s’étaient présentée côté
les anciens plaisent à se définir, ceux ayant
français. Les histoires d’aventures sur la route,
commencé jusque dans les années 50-60 - prit
de pubs et de belles anglaises s’étaient peu à
fin. Les nouvelles générations trouvaient ce
peu diluées sous le crachin, le vent, le froid et les
travail trop dur et peu compatible avec les
portes hostiles au fil du temps et des campagnes.
exigences de la vie moderne ; pas de sécurité sociale ni de retraite, une vie de famille
Pour les Johnnies, il s’agissait en effet de
décousue et un travail extrêmement physique
“campagnes” - pas tout à fait comme Napoléon
dans des conditions de vie précaires.
se les représentait - mais le fameux courage et la fierté du Corse y étaient! Les campagnes
Mais parmi les plus “mordus” des anciens,
d’oignons pouvaient durer jusqu’à 6 mois pour
certains continuent encore aujourd’hui à aller
ceux établis au Pays De Galles ou en Ecosse.
visiter leurs amis anglais tous les ans. Biensûr
S’ils vendaient leur cargaison d’oignons initiale,
il s’agit plus d’une voyage de villégiature
ceux restés au pays (femme, parents, enfants…)
à présent que d’un vrai commerce comme
arrangeaient le ravitaillement à distance
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afin de finir l’année, l’objectif étant que leurs
juillet et août, période des départs, le port de
Johnnies reviennent bien argentés pour “la Noël”.
Roscoff se transformait en une gigantesque ruche chaotique. Il faut imaginer les embouteillages
Le départ des Johnnies s’effectuaient tradition-
des charrettes dans ces rues étroites, le bruit
nellement en Juillet. Le “Pardon de St-Barbe”
assourdissant des roues cerclées de fer sur
faisait figure de coup d’envoi de la saison.
les pavés des ruelles, les hennissements des chevaux, les cris des armateurs et des ouvriers.
* La chapelle St-Barbe
Avant chaque départ, les futurs Johnnies signaient un contrat saisonnier en présence du patron de campagne et des agents, ces derniers étant souvent les patronnes des cafés où se tenaient les négociations. Ces femmes à la poigne de fer organisaient et géraient toute la logistique et l’administration des campagnes pour ces hommes parfois illettrés, sans expérience commerciale ou simplement trop occupés par le travail agricole.
Partir avant la date du pardon portait malchance, Ste-Barbe étant la patronne des
“D’ailleurs, il est encore possible d’aller prendre un
Johnnies, sa bénédiction était ainsi nécessaire
verre Chez Jeanne et Chez Ty Pierre, rescapé des cafés
au bon déroulement des campagnes.
de l’époque ! Ah, Chez Jeanne, sur la route de St-Pol… café des Johnnies, avec la sympathique patronne,
Dans les années 30, époque faste du commerce
descendante de générations de Johnnies…
des Johnnies, ils étaient en moyenne 1500
Ils iraient ensembles…”
bretons à effectuer chaque année cette migration de 3 à 6 mois loin de chez eux. En 8
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* Un Johnny arpentant les routes du nord du Pays De Galles
Les Johnnies étaient des hommes robustes. Au
“Imagine qu’ils allaient jusqu’au nord du Pays de
début de leur étonnant commerce, on les voyait
Galles, et même jusqu’aux Iles Shetlands!”
vêtus de bleus de travail et de sabots de bois, démarchant leur clientèle à pied. Ils portaient sur leurs épaules un long bâton dont l’arc pliait sous le poids des tresses d’oignons attachées
Ces hommes étaient quasiment les seuls étrangers à venir visiter régulièrement ces
aux extrémités.
contrées éloignées, parlant parfois la même
Puis dans les années 30, l’arrivée de la bicyclette
et le Gallois, deux langues jumelles, la
langue que les locaux. Entre le Breton
mit fin à l’usage de ce redoutable “stick” écorcheur d’epaules. A partir de là, ce fut à vélo que ces intrépides bretons bravaient les intempéries de l’hiver britannique pour aller
compréhension se faisait très facilement car comme écrivait le poète Gallois T. Eirug Davies: “This man is your brother, Blood is always thicker that water”. *4
distribuer leur marchandise. 10
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Ainsi pendant 170 ans, des hommes aux noms exotiques ont parcouru les routes du RoyaumeUni avec leurs jolies tresses d’oignons. Marcel, André, Seik, Louis, Yvonnick, Claude, Chamar… Ainsi que des femmes, Jeanne, Theresic, Anna…
* Une jolie ‘Johnnie’
En général, le Johnny était un personnage plutôt sympathique, qui, tous les ans à la même époque, faisait partie du paysage local. Comme l’hirondelle qui revient au printemps, le Johnny revenait à la fin de l’été. “You’re back again !” *5 était l’expression annonciatrice d’une nouvelle saison entre clients et vendeurs souvent devenus amis avec le temps. On dit que le surnom de “Johnny” leur venait du fait que beaucoup d’hommes bretons à l’époque s’appelaient Jean ou Yann (Yoann) en breton. En Anglais, ces prénoms devenant John, les britanniques, plutôt bienveillants, les appelaient “Johnny”, ou “petit John”, montrant ainsi une forme d’attachement évident envers leur petits bretons. Ces petits “onion men” apportaient des couleurs sur les routes de Grande-Bretagne. Venus pour un lapse de temps limité, ils cherchaient pour la plupart à rentrer gentiment à la fin de la saison 12
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avec un porte-monnaie bien garni pour la
oignons en plus…
famille restée au pays. Mr. Jean était bien ennuyé. Son patron lui avait bien répété un nombre incalculable de fois de ne Elle aimait particulièrement une des fameuses
jamais faire crédit et de toujours se faire payer
aventures “financières” de l’un d’eux, un certain
en espèces. Mr. Jean savait que rentrer à l’entrepôt
Mr. Jean. C’était une anecdote bien sympathique,
avec un chèque équivalait à ne pas s’être fait
remontant aux années d’après-guerre.
payer. Le maitre ne le lui pardonnerait jamais. Comment faire pour récupérer le montant de
Mr. Jean avait comme territoire le centre de
la vente avec pour simple garantie un bout
Londres, et ce faisant, bénéficiait de certains
de papier signé ?! En même temps, Mr Jean
clients des plus intéressants…
ne pouvait pas se permettre de perdre ce bon client en refusant d’accepter cette transaction.
Chaque semaine, il livrait des bottes d’oignons au
A contre cœur, il se résigna à accepter.
domicile d’un certain W. Churchill. Il déposait les deux bottes d’oignons hebdomadaires devant
Le soir comme de coutume, il alla au pub pour
la porte de l’arrière-cuisine et se faisait régler en
se désaltérer et se reposer de sa journée de labeur.
espèces par Molly, la gouvernante de la maison.
Au tenancier du bar qui le connaissait bien, il demanda si celui-ci accepterait d’encaisser son
Lors d’une de ces livraisons, Molly, montrant
chèque. Mr. Jean n’avait ni l’envie ni aucune
une agitation inhabituelle, lui demanda deux
idée du moyen approprié pour gérer ce genre
bottes d’oignons supplémentaires. Le maitre des
de problème avec les banquiers.
lieux improvisait une réception le soir même et elle avait besoin du double de la marchandise.
Le tenancier du bar, d’abord peu enclin à effectuer
Est-ce que Mr. Jean accepterait un chèque
ce genre de transaction, même pour les Johnnies
comme moyen de paiement? Elle ne disposait
pour qui il avait de l’affection, fit un bond en
pas de monnaie supplémentaire pour payer les
arrière en voyant le chèque signé de la main de
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l’ex-premier ministre. Amicalement, il essaya de convaincre son ami Johnny de garder ce chèque qui lui rapporterait un jour prochain une somme supérieure à sa présente valeur. Mais rien n’y fit. Le Johnny, têtu et discipliné, préférait être payé sur le champ plutôt que de récolter une future gloire incertaine. Son ami le tenancier accepta donc finalement de lui donner les shillings en espèces et garda le fameux chèque. Aujourd’hui encore, certains anciens Johnnies au courant de l’histoire cherchent le fameux pub où, sur le mur, trône le cadre d’un chèque signé de la main de Churchill…
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Ces vies dures et colorées, certainement peu
l’Angleterre, sa deuxième patrie. Même l’appel
communes, marquèrent leurs propriétaires.
du diner n’arrivait pas à l’en faire descendre
Un regard qui se perd dans le bleu de l’horizon,
jusqu’à ce que la nuit arrive et éteigne l’horizon.
des “Ah !...” qui ne demandent aucune phrase, des sourires qui en disent long. Même retraités,
Marie-Laure raconte qu’après sa deuxième
nombre de Johnnies ne décrochaient jamais…
attaque, assise auprès de son père mourant,
aller “de l’autre coté” – comme si cet autre côté
elle l’écoutait ressasser ses souvenirs passés.
avait les effets d’une drogue dure… Et pour ceux
Et la moitié gauche du corps paralysé, au
qui ne pouvaient plus partir, leur santé ou leur
souvenir de ces belles anglaises rencontrées,
situation personnelle les en empêchant, la
c’est le bras gauche qu’il leva au ciel soudainement
nostalgie était souvent immense.
en s’exclamant: “Ah !... les belles anglaises !”
Les deux sœurs Quéméner lui avaient raconté l’histoire très touchante de leur père à ce sujet…
Henri, c’était le nom de leur père, avait fait les campagnes d’oignons avant puis après la seconde guerre mondiale. Son terrain de chasse était l’Ecosse. Henri était un ”accro”, un “addict” comme on dit aujourd’hui. Il se sentait à Inverness comme chez lui. A la suite d’une attaque cérébrale, sa femme lui ayant définitivement interdit de repartir en Angleterre, sa fille Marie-Laure trouvait Henri 18
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Une belle histoire que celle des Johnnies… Une histoire bien humaine, faite de sueur et de rêves. Une histoire improbable aussi... Comment ces petits paysans pouvaient s’imaginer qu’avec leurs vélos, leur marinière et bérets et leur fameux charme ils resteraient gravés dans les mémoires ! Le mythe du Frenchy initié par une poignée de Bretons voyageurs… improbable! 20
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RECETTE DE LA SOUPE A L’OGNION
NOTES
Pour les Johnnies, la journée de travail commençait
*1 “Cuéntame tu tierra, cuéntame Bretaña …” = racontemoi ton pays, raconte la bretagne…”
de bonne heure en avalant un bol de soupe bien chaude. Voici la recette de cette soupe à l’oignon comme nous aimons la faire. 1 kg d’oignons rosés de Roscoff 2 cuillère à café de farine blanche 100g de beurre 1/2 sel
*2 naufrageurs = personne qui, par de faux signaux, provoquait des naufrages pour piller les épaves *3 journaliers = personne travaillant a la journée *4 “This man is your brother, Blood is always thicker that water” = Cet homme est ton frère, Le sang sera toujours plus épais que la mer *5 “You’re back again !” = “Vous voilà de retour!”
Sel & poivre Epluchez et émincez finement les oignons. Dans une casserole, faites fondre le beurre. Ajoutez la farine et les oignons et faites-les cuire à feu doux en remuant régulièrement jusqu’à ce qu’ils prennent une belle couleur caramélisée. Salez et poivrez. Rajoutez 1,5 litre d’eau bouillante, portez à ébullition puis laissez cuire 20 min. à feu doux. A servire nature, comme au temps des Johnnies ou à faire gratiner avec du gruyère râpé sur des croutons quelques minutes au four.
Ce récit est notre interprétation de l’histoire des Johnnies, il est issu de nos discussions, visites et lectures avec les vétérans et les personnes qui travaillent autour de la mémoire des Johnnies. C’est une interprétation personnelle, partielle et artistique destinée à notre projet. Pour les besoins de notre collection, les prénoms sont fictifs. Toute ressemblance avec des personnes réelles ou fictives ne serait que pure coïncidence. Pour découvrir les faits historiques de l’épopée des Johnnies, nous vous invitons à contacter les musées et associations de Roscoff: La Maison des Johnnies et de l’Oignon Rosé de Roscoff et l’Association Tud Ar Johnniged (“Monde des Johnnies”)
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BIBLIOGRAPHIE “Les Johnnies de Roscoff” Francois Guiavarch “The Last Of The Onion Men” Gwyn Griffiths “Goodbye, Johnny Onion” Gwyn Griffiths
REMERCIEMENTS Nos plus sincères remerciements à ceux et à celles qui nous ont aidé et guidé dans notre recherche vont par ordre alphabétique à : André Quéméner Estelle Champeau François Seité Marcel Quéméner Marie-Thérèse Chapalain Mairie de Roscoff Véronique Gonçalves Vincent et Noëlle Créach
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