Extrait "Mondes parallèles. Une histoire d'amour" de Keigo Higashino

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EXOFICTIONS
MONDES PARALLÈLES UNE HISTOIRE D’AMOUR KEIGO HIGASHINO

MONDES PARALLÈLES UNE HISTOIRE D’AMOUR

DU MÊME AUTEUR CHEZ ACTES SUD

Dans la collection “Actes noirs”

LA MAISON OÙ JE SUIS MORT AUTREFOIS (prix Polar international de Cognac), 2010 ; Babel noir no 50.

LE DÉVOUEMENT DU SUSPECT X, 2011 ; Babel noir no 70.

UN CAFÉ MAISON, 2012 ; Babel noir no 97.

LA PROPHÉTIE DE L’ABEILLE, 2013 ; Babel noir no 128.

L’ÉQUATION DE PLEIN ÉTÉ, 2014 ; Babel noir no 157.

LA LUMIÈRE DE LA NUIT, 2015 ; Babel noir no 173.

LA FLEUR DE L’ILLUSION, 2017 ; Babel noir no 204.

LES DOIGTS ROUGES, 2018 ; Babel noir no 237.

LE NOUVEAU, 2021 ; Babel noir no 291.

LES SEPT DIVINITÉS DU BONHEUR, 2022 ; Babel noir n° 310.

LE CYGNE ET LA CHAUVE-SOURIS, 2023.

Dans la collection “Exofictions”

LES MIRACLES DU BAZAR NAMIYA, 2020 ; Babel no 1780 (prix Lire en poche de littérature traduite).

Titre original : Parareru wārudo − rabusutōrī

Éditeur original : Kodansha, Tokyo

© Keigo Higashino, 1998

Tous droits réservés

Publié pour la première fois en 1998 au Japon par Kodansha Ltd., Tokyo Droits de publication de cette édition française assurés par Kodansha Ltd.

© ACTES SUD, 2024 pour la traduction française

ISBN 978-2-330-19151-1

Mondes parallèles

Une histoire d’amour

roman traduit du japonais par Sophie Refle

KEIGO HIGASHINO

PROLOGUE

Il arrive que les trains de deux lignes différentes roulant dans la même direction s’arrêtent et repartent simultanément de part et d’autre du même quai, comme entre les gares de Tabata et de Shinagawa sur les lignes Yamanoté et Keihin-Tōhoku à Tokyo.

Trois fois par semaine, toujours à la même heure et dans le même wagon, Tsuruga Takashi, un étudiant en maîtrise, prenait la première pour se rendre au centre de documentation de son université dans le quartier de Shimbashi. C’était après l’heure de pointe, mais les places assises étaient rares, et il restait toujours debout devant la même porte.

Le paysage défilait : immeubles de tailles diverses, ciel pâle, panneaux publicitaires vulgaires.

La vue était souvent obstruée par un train de la ligne Keihin-Tōhoku, qui avançait sur une voie parallèle dans la même direction, progressant presque à la même vitesse. Les passagers de l’un voyaient ceux de l’autre, comme s’ils étaient dans le même wagon. Mais il n’y avait en aucun cas d’échanges entre les deux côtés. Leurs univers étaient finis.

Un jour, Takashi remarqua une jeune fille dans la voiture parallèle à la sienne. Comme lui, elle se tenait debout près de la porte et avait les yeux tournés vers

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l’extérieur. Les cheveux longs, elle avait de grands yeux. D’après ses vêtements, elle devait être étudiante.

Au fil des semaines, il comprit qu’elle prenait l’autre ligne tous les mardis à la même heure que lui. Et ce toujours dans le même wagon et au même endroit.

Chaque mardi matin, il s’en réjouissait d’avance. Les jours où il la voyait, sa bonne humeur durait jusqu’au soir. Par contre, si elle n’apparaissait pas, son absence le préoccupait. Autrement dit, il en était tombé amoureux.

Bientôt, il fit une autre découverte importante.

Il lui semblait qu’elle aussi le regardait.

À l’instant où la proximité entre les deux wagons était la plus grande, ils étaient quasiment l’un en face de l’autre.

Takashi la fixait toujours des yeux. Et à partir d’un certain moment, elle se mit à en faire autant. Pendant deux ou trois secondes, ils se dévisageaient de part et d’autre des parois vitrées.

Plusieurs fois, il eut envie de lui sourire. Mais il n’osa jamais, pensant qu’il se berçait peut-être d’une illusion et qu’elle regardait simplement dehors.

La seule chose qu’il pouvait faire était de ne pas changer de place, en feignant de ne pas la voir. D’ailleurs, elle ne lui avait jamais fait signe.

Presque une année passa ainsi. Takashi qui terminait ses études allait commencer à travailler. Il ne prendrait plus la ligne Yamanoté le mardi.

La dernière fois qu’il le fit, il se montra audacieux.

Il monta dans un train de la ligne Keihin-Tōhoku, décidé à aller jusqu’au wagon dans lequel il la voyait, jusqu’à l’endroit où elle se tenait. Il s’approcherait d’elle qu’il ne voyait d’ordinaire que dans l’autre train. Comment réagirait-elle ? Serait-elle surprise ? Ferait-elle semblant de ne pas le voir ? S’imaginer la situation faisait palpiter son cœur.

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Mais…

Elle n’était pas au même endroit que d’habitude. Il pensa s’être trompé de voiture et parcourut le train à sa recherche. En vain.

Déçu, il revint à son point de départ. Vit de l’autre côté de la vitre le train de la ligne Yamanoté qu’il prenait toujours. En se disant que c’était celui qu’elle voyait d’ordinaire.

À l’instant où les deux wagons des deux trains étaient les plus proches, il écarquilla les yeux. Il venait de l’apercevoir dans l’autre. Elle ne regardait pas dans sa direction, mais marchait dans le wagon.

Takashi descendit à l’arrêt suivant et se dépêcha de monter dans le train de la ligne Yamanoté. Il recommença à la chercher.

Mais celle qu’il venait d’y voir n’y était plus. Sans se préoccuper des gens qui le regardaient, il alla et vint dans le wagon. C’était en mars, mais des gouttes de sueur ruisselaient sur ses tempes.

Ses efforts furent inutiles. Elle avait disparu comme si elle n’avait été qu’un mirage.

Il tourna les yeux vers l’extérieur. Le train de la ligne

Keihin-Tōhoku s’éloignait.

Peut-être s’agit-il d’un monde parallèle, pensa-t-il.

SCÈNE 1

En fait, on crée un monde parallèle.

Natsué, qui s’apprêtait à plonger sa cuillère dans son sundae aux fruits, s’immobilisa et tourna la tête vers moi. Ses longs cheveux teints en brun se balancèrent.

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Une réalité virtuelle, virtual reality en anglais. Tu as déjà entendu parler de ça ?

Son visage se transforma, comme si elle pensait que j’aurais pu le dire plus tôt, et elle lécha la crème qui couvrait sa cuillère.

Oui, bien sûr ! Tu veux dire ces images créées sur ordinateur, qui donnent à celui qui les regarde l’impression qu’il s’y trouve.

Il ne s’agit pas seulement d’images, puisque ça fait aussi entendre les bruits pour que l’utilisateur ait la sensation d’y être. Autrement dit, le but est de créer l’illusion qu’un monde artificiel est réel. Les simulateurs de vol utilisés pour former les pilotes sont un bon exemple de réalité virtuelle.

Je me souviens d’avoir vu un truc comme ça à la télé il y a longtemps. La personne qui servait de cobaye portait d’énormes gants et des lunettes. Elle voyait un robinet en face d’elle, on lui demandait de le fermer et elle faisait les mêmes gestes que si ce robinet existait vraiment. Parce qu’il était réel pour elle.

Ça aussi, c’était de la virtual reality. Mais à un stade primitif, ai-je dit en finissant ma consommation, avant de regarder dehors.

Le café où nous étions donnait sur une rue proche de l’avenue Shinjuku-dōri. La montre que j’avais au poignet droit indiquait qu’il était presque 17 heures.

C’était un vendredi, et il y avait du monde dehors, des étudiants et des employés de bureau.

Ce sur quoi tu fais des recherches, ce sont des choses un peu plus avancées ?

Natsué me posa la question en portant à la bouche un morceau de melon qui n’avait pas l’air très bon.

Exactement. Je dirais même beaucoup plus avancées, ai-je répondu en croisant les bras. Tu viens de

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parler de l’ingénierie de la réalité virtuelle comme on la conçoit aujourd’hui, à savoir des systèmes qui donnent un sentiment de réalité en passant par la perception sensorielle. Mais nous, nous essayons de faire autre chose, à savoir créer un sentiment de réalité en agissant directement sur le système nerveux.

Ça veut dire quoi ?

Par exemple, ça, dis-je en tendant le bras droit pour saisir doucement sa main gauche, qui était petite et douce. Tu sens à présent que je serre ta main gauche. Or ce ressenti ne provient pas de ta main, mais de ton cerveau qui a reçu un signal d’elle. Donc si on envoie juste un signal à ton cerveau, tu croiras que j’ai pris ta main.

On sait faire ça ?

Elle me posa la question sans retirer sa main. Théoriquement, oui.

Autrement dit, ce n’est pas encore possible.

Une fois qu’on saura exposer le cerveau, ça le deviendra.

L’exposer ?

Pratiquer une trépanation pour l’exposer, y implanter une ou plusieurs électrodes, et y appliquer une impulsion électrique programmée.

Elle fit la grimace.

Ce que tu racontes est dégoûtant.

Oui, mais ce n’est pas ce qu’on fait. Nous cherchons à mettre au point une méthode pour transmettre ce genre de signaux au cerveau.

Hum… lâcha-t-elle, sans sourire.

Elle entreprit de finir ce qui restait de sa coupe glacée. Soudain, elle changea d’expression.

Mais alors le monde créé de cette manière sera exactement comme le vrai ?

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Takashi et Tomohiko, deux inséparables qui ont fait leurs études ensemble, travaillent au sein d’une entreprise spécialisée dans la réalité virtuelle et mènent des recherches sur le cerveau et la mémoire. Un jour, Tomohiko présente à Takashi sa petite amie, Mayuko. Takashi est abasourdi : étudiant, il était tombé sous le charme d’une belle inconnue qui, dans le train d’en face, croisait régulièrement sa route en sens inverse. Des années plus tard, la voilà donc face à lui et en couple avec son meilleur ami. Le trouble de Takashi redouble le lendemain, lorsqu’à son réveil, Mayuko s’a aire à préparer son petit-déjeuner et semble partager avec lui une évidente intimité. Comme s’il vivait dans deux réalités parallèles… Pouvons-nous nous er à nos souvenirs ? Et que sommes-nous sans eux ? Au croisement de la romance et de la littérature spéculative, Keigo Higashino nous livre une love story d’un genre unique.

Né en 1958 à Osaka, Keigo Higashino est l’une des gures majeures du roman policier au Japon, et l’un des écrivains les plus populaires du pays. En France, son œuvre est publiée par les éditions Actes Sud.

Roman traduit du japonais par Sophie Re e

Illustration de couverture :

© Kanda Tangtrongchitr, 2024

DÉP. LÉG. : MAI 2024

22,80 € TTC France www.actes-sud.fr

ISBN 978-2-330-19151-1 9:HSMDNA=V^VZVV:

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