Il était une femme...

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PIERROT MEN Pierrot Men intercepte des moments de vie, des visages, des expressions, des émotions qui racontent l’existence des femmes de Madagascar, entre joie et désespoir, grâce et brutalité, élégance naturelle et vulgarité de la misère. Sans militantisme, sans jugement, mais avec simplement le désir de partager, d’interpeller peut-être, il témoigne d’une immense affection pour les femmes de son peuple, et plus particulièrement pour celles qui ne s’expriment pas. Un magnifique tableau de la condition féminine à Madagascar, de sa noblesse, de sa force et de sa fragilité, toujours porté par un regard d’espoir et de vérité. Né en 1954 sur la côte Est de Madagascar, Pierrot Men photographie son pays depuis 30 ans. Avec la pudeur et la discrétion d’un artiste qui refuse l’intrusion, il a composé au fil des rencontres une œuvre de premier plan où s’expriment à la fois l’amour de son peuple et l’urgence du témoignage.

Madagascar : 65 000 Ar - France : 25 €

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P ierrot M en • Il était une femme…

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Il ĂŠtait une femme...


DU MÊME AUTEUR • Chroniques malgaches, Éditions de l’Œil, Paris, novembre 2011 (préface de Vincent Godeau). • Portraits d’Insurgés, Madagascar 1947, Éditions Vents d’Ailleurs, Paris, mars 2011 (textes de Jean-Luc Raharimanana). • « Indépendances africaines : chronique d’une relation », Revue Africultures n° 83, janvier 2011 (coord. Olivier Barlet). • Pierrot Men, Photographe, Éditions de l’Œil, coll. Les Carnets de la création, Paris, septembre 2009 (textes de Virginie de Galzain). • De Clown en Clown, les collines du Rwanda, Éditions Sollune, Kigali, 2008 (textes d’Alice Brugière et Georges Matichard). • « La Grande Île vue par Pierrot Men », Grands Reportages n° 305, juin 2007. • Est-ce ainsi que les hommes vivent ?, Éditions du Chêne, Paris, 2005 (collectif, textes de BoutrosBoutros Ghali, Michel Onfray, Sebastio Salgado, coordination : Gabriel Bauret). • Dos à Dos, Éditions Labo Men, Fianarantsoa, 2004 (préface de Dorine Leleu). • Enfances, Éditions de l’association Diapason, Dunkerque, 2004 (textes de Pauline de Laboulaye). • Tamatave l’Irrésistible, Éditions des Écrivains, Paris, 2003 (textes d’Eugène Mangalaza, illustrations d’Éric Weiss). • Madagascar, La Grande Île Secrète, Éditions Autrement, Paris, 2003 (textes de Françoise Raison-Jourde). • Un jour dans la vie de l’Afrique, Éditions Filipacchi, Paris, 2002 (collectif, préface de Desmond Tutu). • Made in Africa – Fotografia, Éditions Epicentro, Milan, 2002 (collectif). • Autoportraits, Éditions de l’Artothèque du département de La Réunion, Saint-Denis 2001 (collectif). • Tsanga-Tsanga, Éditions Mollat, Paris, 1999 (textes de Jean-Marie Planes). • Anthologie de la photographie africaine et de l’océan Indien, Éditions de La Revue Noire, Paris, 1998 (collectif, direction : Pascal Martin). • Un Parcours Photographique, Éditions Labo Men, Fianarantsoa, 1998 (préface d’Annie-Laure Wanaverbecq). • L’œil nomade, Voyage à travers le pays de Djibouti, Éditions de l’Harmattan, Paris, 1998 (avec John Liebenberg et Yves Pitchen, textes d’Ali Abdouraham Waberi). • Ja Taa : « prendre l’image », 3e Rencontres de la photographie africaine, Bamako, 1998, Éditions Actes Sud, Arles, 1998 (collectif). • Regards croisés, ministère de la Coopération / Centre culturel français Arthur-Rimbaud, Djibouti, 1996 (avec John Lienbenberg, Yves Pitchen et Ricardo Rangel). • À l’intérieur d’à côté, Éditions de l’Artothèque du département de La Réunion, Saint-Denis, 1996 (avec Philippe Gaubert, textes de Jean Arrauye). • Gens de Tana, Centre culturel français Albert-Camus, Antananarivo, 1994 (avec Bernard Descamps, textes d’Élie Rajaonarison).


Pierrot Men

Il était une femme...

Propos recueillis par Bénédicte Berthon-Dumurgier


ISBN 979-10-90721-04-3 © no comment® éditions, septembre 2012 2, rue Ratianarivo – Antananarivo 101 – Madagascar www.nocomment-editions.com


Préface « Un soir j’ai assis la Beauté sur mes genoux – Et je l’ai trouvé amère. » Arthur Rimbaud.

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lle doit avoir dix-huit ans mais en paraît douze tant elle est menue. Le torse nu, les bras pudiquement serrés contre la poitrine. Un corps de jeune fille, des yeux de femme. Un léger sourire entrouvre ses lèvres. Sourire de gentillesse, de politesse peut-être. À travers ses grands yeux noirs qui fixent l’objectif semble percer une profonde mélancolie. Elle a dû vivre plusieurs vies, doit savoir tenir un foyer, élever des enfants, satisfaire des hommes. Elle paraît pourtant fragile. Ou craintive. Son regard dérange, plus qu’une image violente, plus qu’un discours. Il interroge et invite à l’introspection. Parce qu’on ne peut comprendre ni posséder tout ce qu’il y a dans un regard, dans un sourire, dans un mouvement, Pierrot Men nous le donne à voir, sans chercher à l’expliquer. Pour lui, le photographe est celui qui sait « voir et transmettre des choses que les autres ne voient pas », comme des cadeaux qu’il reçoit et qu’il se doit de partager. Ce talent est le fruit d’un labeur quotidien, d’une traque permanente et d’une infinie patience, l’œil constamment en éveil et l’appareil photo toujours à portée de main. Maître dans l’art de saisir des instants sur le vif, Pierrot Men aime jouer avec les ombres et les lumières, avec les cadrages et les perspectives, afin de créer une impression de profondeur, un sentiment de déséquilibre ou une sensation de vertige qui reflètent tantôt les sentiments de ses personnages, tantôt les siens.

Toutes ses photos révèlent un poète attentif à l’émotion qui se dégage des lieux, des situations et des êtres. Elles offrent une première impression de fraîcheur, d’innocence et parfois de fantaisie. Parce qu’elles s’adressent avant tout à la sensibilité. Pierrot Men cherche à susciter une sensation immédiate que tous puissent apprécier, les hommes de la rue, les femmes des rizières, les écoliers et les intellectuels. Il se plaît à réveiller la capacité d’émerveillement des plus simples comme des plus instruits. L’expérience artistique est là, dans la simplicité de l’instant furtif qu’il parvient à capturer, et non dans la composition savante, compréhensible seulement par une petite minorité. Des photos accessibles, mais qui disent bien plus qu’elles ne montrent, qui ouvrent sur une deuxième lecture. Derrière la plupart des clichés de Pierrot Men se dessine un drame profond. Avec une grande douceur, il évoque des histoires parfois violentes ou tragiques, des vies déchirées. Il plonge dans l’âme humaine, qu’elle soit optimiste ou innocente, amoureuse ou féroce. Les images qu’il propose ne sont cependant jamais brutales. Quand l’horreur et la souffrance sont présentes, elles ne sont pas nues, mais voilées de tendresse ou d’humour. La beauté de ces photos est dans la vérité des situations et du regard porté sur elles. Un jeu incessant entre la paix et la violence, entre le positif et le négatif. En équilibre.

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Il était une femme… est traversé par cet équilibre. La femme y oscille constamment entre la joie et le désespoir, la grâce et la brutalité, l’élégance naturelle et la vulgarité de la misère. Dans ce livre, les femmes sont au cœur de ces moments de vie, heureux ou douloureux, que Pierrot Men intercepte pour nous : des mères aimantes ou brisées, des ancêtres aux yeux sombres ou des jeunes filles sensuelles et gracieuses, filles de joie ou fillesmères. Si elles peuvent paraître fragiles et légères, elles témoignent surtout d’une grande force. Pierrot Men a appris à reconnaître les multiples facettes de ces femmes à travers celles qu’il a aimées et auxquelles chacune de ses photos rend hommage : sa mère d’abord, ses femmes, ses sœurs. Il propose un regard toujours sensible, pudique, parfois craintif, souvent amusé et finalement séduit par la complexité de la vie de ces femmes dont il saisit la noblesse. Pas de militantisme dans ses clichés. Pierrot Men médite, mais ne se porte pas en juge. Il témoigne simplement d’une immense affection pour les femmes de son peuple, et plus particulièrement pour celles qui ne s’expriment pas : lessiveuses, petites vendeuses de tomates, cuisinières ou prostituées. On sent un désir, un besoin de montrer la réalité de leur condition. Le livre est rythmé par leur vie quotidienne faite de joies, de rires et de souffrances : le travail, souvent ingrat, ou les fêtes, heureuses, famadihana, circoncisions, événements religieux et festins. Malgré le nom de fanaka malemy (mobilier fragile) que la langue malgache leur donne, elles apparaissent comme les piliers d’une société où les traditions pèsent lourd. Très jeunes, elles apprennent à assumer de lourdes responsabilités, cuire le riz, éduquer les enfants, gérer l’argent du foyer et parfois aller en chercher par tous les moyens quand il se fait trop rare. La petite fille comme la

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grand-mère sont attachées à une multitude de corvées répétitives, pénibles et physiquement éprouvantes : tirer des filets, nettoyer du linge, creuser une mine, vendre son corps. Mais Pierrot Men ne se contente pas de fixer ces instants, il les transcende et leur donne une dignité. Il interpelle notre conscience sans chercher à choquer. Prisonnières du quotidien, les femmes de Pierrot Men ne sont pas pour autant réduites à l’illustration d’une situation, d’une fonction ou d’un métier. Par leur regard ou leur posture, le photographe saisit toute leur humanité dans laquelle chacun peut se reconnaître. Ainsi sont-elles souvent dans l’attente, portant leur énergie vers un au-delà qu’elles ne maîtrisent pas. Il aime aussi les photographier seules, même quand elles sont en groupe où elles communiquent peu, chacune regardant dans une direction différente. Solitude dans la multitude où peut se retrouver le spectateur, dans une prise de conscience de sa propre fragilité. Enfin, elles sont souvent de dos : elles n’en paraissent que plus humaines et plus fortes, projetées dans un avenir qu’elles espèrent meilleur, mais dont elles n’ont pas les clés. C’est dans ces clichés sans visage, où chaque mouvement, chaque courbe exprime un sentiment, que l’effet miroir est à son apogée : le spectateur participe alors pleinement à cet échange entre la femme et le photographe. Amoureux de son peuple, Pierrot Men dresse ici un magnifique portrait de la condition féminine à Madagascar, sans misérabilisme, sans complaisance, mais toujours porté par l’espoir. Son regard pudique et purificateur rend leur dignité à celles qu’on ne verrait pas sans son travail. Un regard de vérité. Bénédicte Berthon-Dumurgier


Merci à toutes les femmes dont j’ai croisé le chemin et qui m’ont offert le présent fragile de leur beauté.



À Mananjary, la Sambatra, la fête de la circoncision, est une grande cérémonie qui n’a lieu que tous les quatre ans. La ville, d’habitude très calme, s’anime jour et nuit pendant un mois. Les derniers jours, les femmes sortent seulement entre elles. Ce sont elles qui ont enfanté tous ces garçons, elles ont le droit, quelques heures, de faire la fête en toute liberté, de boire, de rire et de chanter, d’oublier les tracas de la vie quotidienne.

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Mananjary, encore. L’eau accentue la souplesse des filets et la délicatesse des robes. On croirait des statues grecques aux traits fins et aux drapés finement ciselés.

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Après les tourments du départ pour la pêche, ceux du retour. Tous les jours, c’est un événement. Les cris fébriles et enthousiastes se mêlent aux larmes de joie. Le mouvement énergique de la main suit le va-et-vient de la mer et témoigne du soulagement de ces femmes qui vivent dans une tension permanente.


À l’arrière-plan, des femmes s’affairent pour la pêche aux bichiques. Ces tout petits poissons très appréciés sur la côte arrivent par bans, en fonction des courants marins. C’est un phénomène relativement rare qui mobilise toute la solidarité des communautés villageoise. Cette jeune fille fait une pause dans son travail. Elle tremble de froid. Elle paraît si frêle, et un peu perdue devant toute cette agitation.

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