Il croise des êtres de tous bords, détestables, étonnants ou admirables, il tombe dans quelques pièges, en évite d’autres… et découvre, en marge de son projet, un nouveau sujet dans lequel il s’investit de façon peu raisonnable. Mais bientôt, presque par hasard, il se retrouve sur la piste d’un dangereux réseau de trafic d’êtres humains aux ramifications internationales. Il se lance dans une poursuite aventureuse dont les multiples rebondissements lui permettront de faire un apprentissage du pays plus rapide et plus intense que prévu, tout en conduisant son enquête bien plus loin qu’il ne l’aurait imaginé…
Pierre Maury • Filière malgache
Pas très méthodique, il se donne le temps de comprendre un peu comment fonctionne cette société dont il ignore tout.
Pierre Maury • Filière malgache
Xavier, grand reporter, est envoyé à Madagascar pour enquêter sur l’esclavage moderne et ses filières.
Polar
roman policier
Pierre Maury
Filière malgache
Pierre Maury est né en Belgique en 1954. Il vit à Antananarivo (Madagascar), d’où il exerce, depuis plusieurs années, le métier de chroniqueur littéraire pour le grand quotidien francophone belge Le Soir. En 2006, il a créé la Bibliothèque malgache, où il réédite principalement des textes libres de droits, mais où il publie aussi des œuvres contemporaines.
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Polar
Madagascar : 25 000 Ar - France : 13 €
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Filière malgache roman policier
Pierre Maury
Filière malgache roman policier
no comment® éditions
ISBN 979-10-90721-01-2 © no comment® éditions, mars 2013 2, rue Ratianarivo – Antananarivo 101 – Madagascar www.nocomment-editions.com
L’auteur s’est efforcé d’éviter toute ressemblance avec des faits avérés ou des personnes réelles. Seules de malencontreuses coïncidences pourraient engendrer la confusion.
I
Qu’est-ce que je foutais dans cet avion, ce mardi 4 avril 2000 ? Dix fois déjà, j’avais lu les notes prises avant le départ. Je ne savais pas mieux qu’hier ce que j’allais faire sur place. Si j’avais su, au moins, que chercher… Dix fois déjà, ou davantage, j’avais demandé un whisky à une hôtesse – charmante au demeurant, mais elle ne pouvait me faire oublier Cathy, qui avait fait la gueule en apprenant que je serais absent trois semaines, et sa bouderie des derniers jours me semblait, au fil des mignonnettes de cinq centilitres, de plus en plus importante par rapport à ce que j’allais trouver là-bas. Peut-être. Ou, plus probablement, ne pas trouver. Les risques du métier, comme on dit, le voyage pour rien, bien que je me sois enthousiasmé dès qu’on me l’avait proposé, puis l’enthousiasme était retombé aussi vite qu’il était venu, lamentable soufflé – aromatisé au whisky – oublié quelques instants de trop et tristement dégonflé. Voilà, je n’avais plus envie. Et il était trop tard pour faire marche arrière. À moins de me lever, de me diriger vers l’avant au lieu de l’arrière – où l’hôtesse, bien que presque endormie, et à cause de ma mise en mouvement, aurait déjà amorcé le geste de saisir un whisky dans sa réserve en voie d’épuisement – et de prendre mon ton le plus sévère pour intimer au commandant de bord l’ordre de faire demi-tour, de remettre le cap sur l’Europe. 9
À supposer que je l’impressionne, puis que j’échappe aux flics à l’arrivée, je n’aurais plus alors qu’à me planquer trois semaines dans un petit hôtel de la banlieue parisienne, prendre le temps d’écrire un de ces reportages qui marquent d’autant mieux les esprits que la part de l’imagination y est belle et inscrite avec précision entre les points de repère fournis par la documentation, et rentrer à Martre où on me demanderait pourquoi je n’avais pas bronzé, où j’expliquerais que je n’étais pas en vacances et que j’étais épuisé de travail mais que le résultat – j’annoncerais cela avec une fausse modestie et mon demi-sourire – en valait, me semblait-il, la peine, et je déposerais sur le bureau de Robert, mon chef de rubrique, quinze feuillets découpés en trois parties, un superbe feuilleton qui tiendrait nos lecteurs en haleine du mardi au jeudi suivants. Mon nouveau titre de grand reporter se trouverait ainsi justifié à peu de frais, bien qu’il ait été chèrement acquis. Je devrais vérifier un jour si, dans toute l’histoire de la presse, un journaliste était parvenu avant moi à faire tomber son rédacteur en chef pour une affaire criminelle. Mon seul titre de gloire, dont je ne tirais aucune gloire. Un titre comme une médaille en chocolat, prêt à fondre au premier coup de chaleur du successeur de son prédécesseur. C’est donc animé d’une farouche volonté que je me levai… et me dirigeai vers le fond de la cabine pour me faire servir mon onzième whisky, auquel l’hôtesse préposée à ma soûlographie ajouta d’autorité un douzième, à charge pour moi d’ouvrir la bouteille. Quelqu’un me comprenait, dans cet avion. Je n’avais pas le droit de lui faire de la peine et de détourner le vol vers Paris alors qu’elle avait probablement très envie de revoir sa famille à Antananarivo. J’avais mal choisi le moment de rentrer au journal. Je n’avais pas choisi, en fait : après les deux mois et demi de congé auxquels j’avais droit, et pendant lesquels j’avais filé le parfait amour avec Cathy, un jour chez elle, un jour chez moi, reprenant à mon compte le 10
mode de vie qui avait si bien réussi à Roger et à Hélène avant les tragiques événements que l’on sait – ou que l’on ne sait pas, je ne vais tout de même pas revenir sur cette sale histoire –, je m’étais repointé au bureau pour m’installer devant mon ordinateur comme si je l’avais quitté la veille. J’étais arrivé tôt pour ne pas avoir à saluer tout le monde – pour voir aussi qui allait venir me saluer, amis ou ennemis, après le tremblement de terre que j’avais bien involontairement provoqué. J’avais à peine eu le temps d’allumer mon PC que Robert était arrivé, de très bonne humeur – tiens ! un changement ! Ce faux-cul m’avait chaleureusement serré la main droite dans les deux siennes. « Content de te revoir, Xavier ! J’espère que tu es en forme ! Tu pètes la santé, en tout cas ! Le rédacteur en chef veut te voir tout de suite, tu y vas ? Je crois qu’il a de bonnes nouvelles pour toi… » Ah non ! ça n’allait pas recommencer ! On allait encore vouloir me nommer secrétaire de rédaction sous prétexte de bons et loyaux services. Je le voyais venir gros comme une maison ! Sans répondre, je me mis en route vers mon destin, bien décidé à lui faire subir un dérapage à ma manière, avec à l’esprit un exemple de ma légendaire éloquence : « Non, non et non ! » J’étais déjà en colère, je ne savais pas encore contre qui : j’avais pris soin de n’entretenir aucun contact avec le journal en mon absence et j’ignorais complètement qui avait succédé au pourri en chef précédent. J’avais bien deux ou trois noms en tête, les plus logiques, mais la logique était si loin d’être estimée à sa juste valeur ici que je préférais ne pas y penser. Je frappai à la porte bien qu’elle soit déjà entrouverte. Profil bas, mec ! Il serait toujours temps de se faire remarquer ensuite ! L’invitation à entrer manquait de conviction, lancée sur un ton distrait, dans une sorte de réflexe pavlovien. Derrière le bureau en chef, le crâne dégarni qui me faisait face appartenait à une personne dont le principal souci n’était pas son visiteur mais un gros paquet de journaux dont 11
trois ou quatre étaient ouverts sur la tablette, tandis que quelques-uns s’égaillaient près de la poubelle. Il avait déjà oublié qu’il avait un visiteur. Pressé de me voir ? Le visiteur – moi – se trouvait cependant dans d’excellentes dispositions, contrairement à l’instant d’avant. « Frédéric ! Putain ! C’est toi ? Mais qu’est-ce qui leur a pris ? » C’était la chose la plus inattendue qui soit : le visage qui me faisait maintenant face était celui que j’avais connu à la tête du service sportif, celui surtout d’un bon copain – disons : d’un excellent camarade – avec qui il m’était arrivé souvent de passer quelques heures bien arrosées, à dire du mal du journal qui nous salariait, des cons qui nous dirigeaient, et de tout ce qu’on imagine dans cet état d’esprit. Un rebelle parmi les rebelles, une de ces têtes refusant de s’aligner auxquelles faisait allusion devant moi mon précédent patron en me félicitant pour bien me faire comprendre que je le faisais chier – et encore, il ne savait pas à ce moment jusqu’où iraient les choses. Frédéric Boldoni, qui signait Frédéric Boldon sans avoir prévu qu’un sprinter jamaïcain rendrait un jour célèbre son nom de plume ! Un fouteur de merde, toujours en tête de liste quand il s’agissait de contrer la direction ! J’en étais sur le cul, et ma colère éparpillée autour de moi en minuscules morceaux. J’aimais tout à coup ce journal, j’étais prêt à y faire une belle carrière de secrétaire de rédaction ! « Content de te revoir, Xavier ! » Et les mêmes mots n’avaient pas le même sens que dans la bouche de Robert. Frédéric m’expliqua en deux mots – il n’avait pas beaucoup de temps et sentait bien que cela ne m’intéressait pas trop – comment les manœuvres du triumvirat mis en place au lendemain de mon coup d’éclat suicidaire s’étaient retournées contre eux, au point de faire basculer le choix du conseil d’administration vers une brebis réputée galeuse, prenant en compte la vieille sagesse populaire selon 12
laquelle les anciens braconniers font les meilleurs gardes-chasse, etc., etc. En fait, nos vrais patrons ne savaient plus à quel saint se vouer et étaient allés voir du côté de l’enfer. Dans son nouveau rôle, redevenu sérieux après avoir résumé cela sur le ton de la plaisanterie, Frédéric en vint à l’objet de sa convocation, puisque c’en était bien une, nos ruades communes appartenant désormais au passé de relations qui, heureusement, semblaient devoir rester amicales. « J’aimerais que tu me dises, ajouta-t-il, comment tu envisages ton avenir dans cette rédaction. Sois tranquille, je sais déjà ce qui ne t’intéresse pas. Robert m’a raconté. Entre parenthèses, il ne te porte pas dans son cœur, celui-là ! Peu importe. Tu comprends bien qu’après tout ça, tu es devenu quelqu’un d’autre, le symbole vivant d’une rigueur capable d’aller jusqu’au bout de sa logique et de couper sans états d’âme la branche pourrie. – Ah ! c’est ainsi que tu vois les choses ? Je ne sais pas, je ne me suis pas posé la question. Je me suis contenté de faire mon travail. Je n’avais aucune idée de ce qui allait arriver. Et… – Et cette affaire te tenait à cœur pour des raisons personnelles, je sais. Mais, je te le dis sans aucune flatterie, ce n’est pas mon genre, tu as eu un comportement exemplaire là où des dérives de ta part auraient été, en la circonstance, compréhensibles, presque excusables. – OK, OK, laisse tomber la brosse à reluire. Autant te le dire tout de suite : je n’ai aucune idée de ce que je vais faire maintenant. J’avais même pensé ne pas revenir, c’est dire… Robert était franchement insupportable et j’ai bien peur que ça ne s’arrange pas. Tu vois, la seule chose qui me ferait du bien, ce serait de ne plus dépendre de lui au quotidien. – Tu as raison, Xavier, vous ne pouvez que vous bouffer le nez. J’ai appris pour quelles mauvaises raisons mon prédécesseur t’avait laissé carte blanche sur le dossier dont tu t’occupais. Il ne savait pas qu’il 13
signait sa perte. Peu importe : ce que je constate, c’est que tu as mené ta barque au mieux. Tu n’as peut-être pas beaucoup réfléchi à demain, tu avais besoin de repos, de t’éloigner un peu. Moi, j’ai réfléchi, il paraît qu’on m’a nommé pour ça. J’ai donc une proposition, honnête je crois, à te faire : tu restes dans ton service, mais avec une totale liberté d’action et le titre de grand reporter. Tu t’occupes de grands dossiers, ou de dossiers délicats, c’est souvent la même chose. Tu prends du temps pour les traiter, et tu sais que le temps est un luxe devenu rare dans la profession. Mais voilà : ta signature a acquis une valeur nouvelle et j’en tiens compte. Au fait, la concurrence n’a pas essayé de te débaucher ? – Aucune idée. J’ai débranché le répondeur pendant les congés, et je n’ai pas été souvent chez moi. – On fait comme si, j’ai déjà fait accepter une augmentation de salaire par la direction, sous prétexte que tu étais prêt à partir ailleurs après ce qui t’était arrivé. Je considère qu’on t’a traité comme de la merde, et il est temps que ça change ! Bref, qu’est-ce que tu en dis ? – Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Merci ? – Non, non. Est-ce que ça te va ? – C’est flatteur, en tout cas. Franchement, je ne sais pas si je suis à la hauteur de ce que tu attends de moi. Et, d’ailleurs, qu’est-ce que tu espères en échange ? Parce que je suppose que tu ne fais pas cela pour mes beaux yeux ! – Ce que j’espère de toi ? Des articles, tout simplement. Pour cela, je te fais confiance. Et aussi que tu prêtes une oreille attentive aux propositions de reportage que je te fais. – Par exemple ? Tu n’as pas déjà une idée derrière la tête ? – Non seulement une idée derrière la tête, mais aussi un dossier pour toi. Tiens, regarde ça aujourd’hui, dis-moi demain si ça t’intéresse et comment tu penses t’en occuper. – Il s’agit de quoi, exactement ? 14
– Je préfère ne rien te dire. Juge par toi-même, je ne veux pas t’influencer. Juste un peu, malgré tout : ce dossier mérite le détour et j’aimerais vraiment bien que tu le creuses. En fait, je crois te connaître assez pour penser que tu vas plonger dedans. » Il avait ça de bien, Frédéric, il en avait fait la preuve dans son service, qu’il possédait le don d’utiliser les gens au mieux de leurs capacités, et sans les forcer en apparence à quoi que ce soit. Il était toujours parti du principe, simple mais peu répandu, que chacun faisait le mieux ce qu’il préférait faire. Quand il distribuait les sujets de reportage pour le week-end, les membres de son équipe sortaient ravis de la réunion : ils avaient reçu, sans rien dire, ce qu’ils auraient demandé si Frédéric leur en avait laissé le temps. J’aimais ce genre de meneur d’hommes, pas un de ceux qui croient nécessaire de contrarier leurs subalternes pour asseoir leur pouvoir. On allait peutêtre faire du bon travail, dans la joie et la bonne humeur. Je le pensais encore le lendemain, en revenant tout frétillant lui dire que son truc, c’était de la dynamite, et que je fonçais s’il me débloquait un budget correspondant à trois semaines de séjour à Madagascar. Là d’où venaient ces esclaves des temps modernes, plus de cent cinquante ans après l’abolition officielle par la France de pratiques d’un autre âge. Il est vrai que la France avait déjà aboli l’esclavage une première fois, avant de remettre en service des habitudes trop confortables. Vrai aussi qu’à Madagascar, il avait fallu attendre plus longtemps qu’ailleurs. La main-d’œuvre gratuite était toujours une bonne affaire, cela devait rester vrai à notre époque. Ces choses-là ne changent pas… La discussion avec Frédéric avait été vive, de cette vivacité qui donne des idées, et nous sommes tout de suite tombés d’accord sur le voyage. On s’est occupé du visa, de l’avion, de réserver un hôtel, on m’a pourvu d’une belle avance sur frais, et me voilà, dix jours à peine après mon bel élan d’enthousiasme, 15
à me demander ce que je fous dans cet appareil d’Air Madagascar, et si je n’aurais pas mieux fait de devenir secrétaire de rédaction. Un peu tard, jeune homme ! Le commandant de bord était d’ailleurs en train d’annoncer la couleur, les dés étaient jetés. Nous entamions notre approche de l’aéroport d’Ivato, Antananarivo, où il était neuf heures quarante-cinq, température au sol 23°, temps ensoleillé, bon séjour, nous espérons que vous avez fait un excellent voyage et que nous aurons le plaisir de vous revoir bientôt sur nos lignes, veuillez éteindre vos cigarettes, attacher vos ceintures, et bla-bla-bla, et bla-bla-bla. Trop tard pour un autre whisky ! Cinq minutes plus tard, contact avec le sol en douceur, des passagers pressés se lèvent déjà pour récupérer leur bagage à main, les hôtesses les font rasseoir dans l’attente de l’arrêt des réacteurs, le traintrain habituel. Je ne suis pas pressé. On m’a prévenu : à Madagascar, il ne faut pas être pressé. Alors, je m’entraîne. J’ai trois semaines devant moi. Oui, mais seulement trois semaines. Le temps est un luxe, m’a dit Frédéric. On va bien voir… Le bitume de la piste ne se contente pas de 23°, je le devine à travers mes semelles en suivant le flot, bêtement, vers le bâtiment de l’aéroport. Minuscule, l’aéroport. Je vais devoir trouver des points de repère, un sens nouveau des proportions. Rien à voir avec l’Europe. Allons ! Un peu d’enthousiasme, Xavier ! Tu découvres l’autre hémisphère, mon vieux ! Il était temps, non ? Oui, admettons, en attendant mieux. L’aventure du grand reporter sans peur et sans reproche commence, accrochez-vous, on va voir ce qu’on va voir !
II
On a vu – ce qu’il y avait à voir pour quelqu’un qui a tout à découvrir et que les premières images marquent un peu trop. Un afflux de sollicitations avant même le passage à la douane, effectué sans difficultés, pour proposer un taxi, un hôtel, du change. Vers la sortie, je dus lutter pour rester en possession de mon sac. Ils étaient quatre au moins à vouloir me l’arracher. Je n’étais pas dupe : j’avais lu avec attention les mises en garde de quelques guides de voyage et je savais que, sous prétexte d’aider le nouvel arrivant, il s’agissait souvent de le dépouiller dès ses premiers pas sur le sol malgache. Ils ne m’auraient pas : le plus gros de mon pécule était caché dans ma ceinture et, non ! je ne lâcherais pas mon sac ! Sinon pour le donner au chauffeur qui portait un panneau avec mon nom. Il me conduisit à la voiture réservée pour moi de Martre et qui serait, si je le voulais, à ma disposition pendant tout le séjour. Proposition à retenir, peut-être, mais je préférais prendre son numéro de téléphone en cas de besoin. Le véhicule était très neuf par rapport aux taxis alignés sur le parking. Je ne savais qu’en penser. Une dizaine de kilomètres à vive allure sur une route en bon état, un genre d’apprentissage. Des quartiers cossus alternaient avec des habitations plus pauvres, puis des rizières et des quartiers encore plus décrépits. Planté au milieu de nulle part, incongru, un grand centre commercial paraissait être arrivé par le 17
même avion que moi. L’ensemble était d’une désolante platitude mais l’horizon était borné par des collines. À gauche, au fur et à mesure qu’on s’en rapprochait, elles se révélaient couvertes de bâtiments. Quelques buildings ne parvenaient pas à masquer le Palais de la Reine qui dominait le paysage. À cette distance, il était difficile d’imaginer que c’étaient des ruines… Mon pilote, dans un large virage à gauche, me demanda si je voulais m’arrêter au village artisanal. Je n’étais pas venu en touriste, nous continuerions. Pour quitter bientôt ce qui s’appelait, appris-je, la routedigue, et franchir les premiers obstacles en forme de nids-de-poule exemplaires par leur taille. Les voitures les négociaient au pas d’homme, naviguaient d’un bord à l’autre en tanguant sans souci d’être à droite ou à gauche, pourvu que les amortisseurs tiennent ! Le ralentissement me laissait tout loisir de contempler un parc automobile d’un autre âge et de m’interroger sur la manière dont vivaient vraiment les Malgaches. La plupart des maisons étaient des cahutes branlantes, flanquées d’un escalier imprécis qui menait à l’étage, dans un assemblage de briques, de tôles et de bois qui devait tenir ensemble par une vieille habitude. Sur le trottoir, des artisans tapaient avec entrain des bouts de métal, certains pour en faire des brouettes, je supposais, puisqu’il s’en trouvait rangées à côté d’eux. Plus loin, c’étaient des pneus que l’on démontait, puis on traversait un marché au milieu duquel s’élevait un tas d’ordures pas très fraîches, on franchissait ce qui pouvait être un gué mais qui, selon les dires du conducteur que j’interrogeais de temps à autre, était une grande flaque alimentée en permanence par des fuites dans les canalisations. Enfin, une colline s’offrit à une paresseuse escalade, au rythme d’une circulation dense et chaotique. Sans transition, nous débouchâmes dans un quartier chic – le contraste était saisissant – pour nous arrêter devant un hôtel. Tout y respirait la civilisation européenne, jusqu’au prix des chambres affiché en devises. Un peu abasourdi par ma première 18
heure en terre malgache, sans doute éprouvé aussi par une nuit d’avion et le whisky, je me laissai conduire à une vaste chambre luxueuse dans laquelle mon deux pièces aurait aisément tenu. Un salon en occupait le centre, d’un côté, deux lits, de l’autre, un bureau. Une télévision, des étagères, des placards, une salle de bain, des toilettes… Un appartement tout confort, l’endroit idéal pour travailler en paix. Mais un espace bien peu exotique. Devrais-je me le rappeler sans cesse ? je n’étais pas en vacances. Au contraire : mes vacances étaient terminées et j’étais enfin à pied d’œuvre, après une grosse semaine passée à étoffer le dossier que m’avait confié Frédéric, et à prendre quelques contacts de loin pour ne pas arriver en terre tout à fait inconnue. Trois rendez-vous occupaient ma première journée : le rédacteur en chef d’un important journal de la place à midi, le correspondant d’un journal réunionnais à quatre heures, un membre de la Ligue des droits de l’homme et des peuples pour dîner. Un programme peut-être trop copieux pour l’état dans lequel je me trouvais – on ne pourrait pas me reprocher de m’endormir sur mes lauriers. L’heure ne se prêtait pas à une sieste pourtant bien tentante et je fonçai sous la douche pour gommer une partie de la fatigue. Puis, démangé par l’envie de marcher dans les environs pour me fixer quelques points de repère, je sortis de l’hôtel. Pas trop loin, je ne tenais pas à m’égarer tout de suite, et avec l’esprit de système qui me caractérise : première à droite, première à droite, etc., jusqu’à revenir sur mes pas et recommencer de l’autre côté. Aucun risque, tout était balisé. Je sortis sous les courbettes d’un portier, échappai à une vieille dame qui semblait vouloir me couvrir la tête d’une nappe brodée, m’arrêtai en revanche pour acheter trois quotidiens locaux en français, laissai la poste derrière moi en pensant que je ne devais quand même pas tarder à écrire à Cathy et tournai résolument le coin… pour me retrouver dans une rue où un magasin sur deux au moins était une 19
bijouterie gardée par des vigiles. Exception notable : une pharmacie n’était surveillée que par un mendiant, le chapeau à la main. J’y laissai tomber mille francs, le prix d’un journal. Ses remerciements exubérants et incompréhensibles me firent me sentir généreux. Avec le manque d’esprit de système qui me caractérise, je ne pris pas la première à droite. J’évaluais ainsi, de temps en temps – à dire vrai, assez souvent –, ma capacité à modifier mon comportement en fonction des circonstances, à plier mes principes aux événements. La première rue à droite descendait, la seconde montait, et celui qui monte voit plus loin que celui qui descend, n’est-ce pas ? Je me dirigeai donc vers les sommets, pendant quelques centaines de mètres au terme desquels un autre carrefour me poussa à une nouvelle interrogation. Il était inutile de tourner à droite, la logique transgressée une première fois ne s’imposait plus. En face, deux rues continuaient à monter, celle de droite davantage que l’autre. J’étais fatigué, il ne fallait pas exagérer avec les idées élevées, j’optai pour une descente rapide vers la gauche. Bon, je ne savais déjà plus où j’étais, bien entendu. J’étais monté, je descendais, était-ce le rythme que j’allais devoir assimiler pour me trouver au bon niveau ? Toujours est-il que le choix offert au bas de cette petite rue était trop complexe pour moi. Autant me laisser aller à la fantaisie. Après tout, je ne devais pas être très loin de l’hôtel, il suffirait d’une question pour le retrouver en quelques instants, au pire d’un taxi… J’avais une heure devant moi, j’avisai, près d’un parc, de l’autre côté d’une rue à traverser, des échoppes de bouquinistes entre lesquelles je me perdis quelques instants. C’était un véritable labyrinthe. On m’y proposait, dans chaque petite boutique croulant sous les publications les plus diverses – des livres scolaires d’avant ma scolarité, des livres de poche sales, au dos brisé, des magazines en tout genre, mais aussi un Littré en bon état, curieuse découverte –, on m’y proposait donc des ouvrages consacrés à l’histoire de Madagascar, à sa faune, à sa flore, à sa 20
société. Je n’avais pas le temps d’entreprendre une étude systématique. Pour ne pas déplaire à tout le monde, j’achetai, pour ne rien en faire, une méthode de malgache à l’usage des francophones, neuve bien qu’imprimée sur un mauvais papier gris. Cinq mille francs, un peu plus de cinq francs français d’après le cours auquel on m’en avait changé quelques-uns à l’hôtel. Avec le vendeur qui m’avait fait un prix d’ami – il demandait sept mille cinq cents francs au début, j’avais marchandé puisqu’on m’avait dit que ça se faisait et il avait baissé ses prétentions d’un tiers sans difficulté –, j’avais demandé mon chemin et il m’avait dirigé, avec quelques points de repère d’une utilité limitée car c’était tout droit, vers un escalier que je remonterais vers la place de l’Indépendance, à deux pas de l’hôtel. En gravissant les marches, entre des vendeurs de lunettes, de montres, de chaussettes, de peignes, de cachets, d’un invraisemblable bric-à-brac – il y avait même un type avec des flacons d’aérosols entourés d’un petit attirail dont je me demandais à quoi il pouvait servir –, j’avais l’impression qu’on s’était foutu de moi parce que, quand même, je n’étais pas descendu si bas pour qu’il faille remonter si haut, et pourtant si, je retrouvai la poste, puis l’hôtel, après avoir noté la présence d’une maison du tourisme où je trouverais peut-être, tout à l’heure, un plan de la ville dont je me promettais de faire bon usage. De retour dans la chambre, une demi-heure avant le premier rendez-vous fixé au restaurant de l’hôtel – j’avais trouvé cela plus simple pour commencer, et le rédacteur en chef avec qui j’avais parlé trente secondes au téléphone après avoir échangé quelques e-mails m’avait dit qu’il y avait ses habitudes –, j’avais soif. Et, vieux réflexe professionnel dont j’étais coutumier, j’avais envie de lire les journaux achetés un peu plus tôt dans la rue. Je ne connais pas de meilleur cadre pour le faire que celui d’un bistrot, la taverne de l’hôtel était accueillante, je m’y installai donc devant une bière pour découvrir, sous la plume des confrères de l’endroit, la réalité vraie que je n’avais pas encore pénétrée. 21
La bière, une grande bouteille de Three Horses Beer – THB GM, indiquait la carte pour « grand modèle » –, était fraîche et désaltérante. Une pilsener traditionnelle, primée à Bruxelles, indiquait l’étiquette, ce que je jugeai aussi excessif que mérité : la boisson n’était ni pire ni meilleure que des centaines d’autres brassées dans le monde. Quant aux journaux, ils étaient ce qu’ils pouvaient être dans des conditions d’écriture et de production que j’imaginais difficiles. Je laissai de côté la politique à laquelle il était prématuré de vouloir comprendre quelque chose pour me pencher avec plus d’attention sur les sujets de société. Je n’espérais pas y trouver d’infos sur mon dossier, ç’aurait été trop beau, mais j’y dénichai quelques faits intéressants. Le prix du pain était sur le point de grimper, titrait un des quotidiens. De 600 à 750 francs pour deux cents grammes théoriques d’une baguette comme j’en avais vu au cours de ma promenade et que je n’avais pas encore goûtée. La tradition française avait survécu à la décolonisation. Le poids du pain, pas à la crise économique. Si le prix de vente n’avait pas changé depuis longtemps, les boulangers avaient rogné sur la pâte, et rares étaient les pains qui atteignaient encore le poids réglementaire. Des courbes affolantes montraient l’évolution du prix au kilo. Bon, pour ce que j’en savais, et si mes lectures avaient été bonnes, l’alimentation de base était quand même le riz. Mais rien, aujourd’hui, sur le prix du riz. Celui des transports en commun, en revanche, suscitait une large polémique. Le taxi-be devait passer de 500 à 750 francs. On promettait, en guise de mesures d’accompagnement, ou de pommade pour faire passer la douleur, des améliorations du service. Vagues, et je manquais de données pour en appréhender la portée. Qu’était-ce, au fait, qu’un taxibe ? je devrais me renseigner, je sortis de ma poche un carnet vierge acheté pour cette enquête, à la première page duquel je notai le mot, suivi d’un point d’interrogation. 22
À part cela, des lecteurs écrivaient au journal pour râler contre la gabegie des pouvoirs publics qui encourageaient les embouteillages dans la capitale. Ils évoquaient pêle-mêle les trous dans les routes, dont j’avais déjà eu un aperçu, les taxis-be, encore eux, qui s’arrêtaient n’importe où, l’état de véhicules qui tombaient en panne à tout bout de champ, leur multiplication anarchique sans amélioration de l’écoulement de la circulation, ils y ajoutaient la pollution, l’incivisme des automobilistes, le zèle excessif des policiers pour dégager la voie aux cortèges officiels, leur nonchalance inexplicable devant les carrefours inextricablement bloqués, parfois pendant des heures, par ceux qui s’y étaient engagés, etc., le tout de la même eau trouble. Je repris mon carnet pour y noter deux chiffres : 150 000 francs malgaches par mois, salaire minimum ; 450 000 par mois, salaire de base exigé par les fonctionnaires. Cela ne me disait pas encore comment vivaient les Malgaches mais, en divisant ces chiffres par mille pour une conversion approximative en francs français, j’obtenais quand même une première estimation de ma fortune. Une nuit d’hôtel correspondait à quatre mois de salaire minimum. J’allais dépenser, pour le logement, six ans et demi d’une vie de Malgache. Je commençais à penser que ma chambre n’était peut-être pas l’endroit idéal pour comprendre quelque chose à ce pays… Autour de moi, il y avait peu de monde. Moitié Blancs, moitié Malgaches, mais trois ou quatre de chaque espèce seulement. Avec attaché-case, costume, cravate, téléphone portable et, sur leurs tables, des cafés. Des hommes sérieux, sans nul doute, habitués à brasser des millions – des milliards ? – de francs malgaches. Et qui ne devaient pas se poser les mêmes questions que moi sur les différents niveaux de vie de la population. Après tout, ils avaient peut-être raison. Il fallait bien que quelques-uns fassent circuler des sommes de plus en plus importantes pour que le pays et ses 23
habitants bénéficient un jour de l’essor économique auquel ils auraient contribué. C’était ridicule. J’étais ridicule. Je ne m’étais jamais intéressé à l’économie – ni à la politique d’ailleurs, ni à beaucoup d’autres choses, souvent même je me donnais l’impression de ne m’intéresser à rien. Et j’en étais, à peine arrivé, à me persuader que je pouvais trouver une explication à ce que j’observais. Il fallait se calmer, mon petit vieux ! D’autant que je n’étais pas là pour effectuer une étude de marché. Je me vidai la tête. Je vidai mon verre. Il restait une demi-bouteille. Moins fraîche, moins agréable. Je continuai à la siroter doucement en essayant d’y trouver du plaisir malgré tout. L’amertume était plus sensible. Je repris les journaux, laissant errer mes yeux sur des annonces de locations. Un million par mois, deux, trois millions… Quelque chose ne collait pas. Mais quoi ? Et pourquoi ? En payant, neuf mille cinq cents francs, je laissai cinq cents francs de pourboire. Malaise. Les premières choses vues, au lieu de m’éclairer, me rendaient encore plus perplexe sur l’attitude à adopter. J’étais bien conscient de vivre, en Europe, dans une société à deux vitesses mais il était possible de les comparer, et certains de mes confrères en avaient fait leur fonds de commerce. Ici, où étaient les points de comparaison ? Et combien de vitesses ? Trop de questions me harcelaient. L’effet de la bière, déjà ? J’avais besoin de faire le tri, je ne savais par où commencer. Je remis le tri à plus tard. J’allais me contenter d’écouter ce qu’on me disait sans trop orienter mes interlocuteurs vers ce que je cherchais. Je verrais bien ce qu’il en sortirait…
III
Le rédacteur en chef avec qui j’avais rendez-vous m’avait averti : il ressemblait un peu à Belmondo et arriverait avec un journal sous le bras. Je pouvais d’autant moins rater son entrée que la moitié du personnel se précipita vers lui pour le saluer. Il vint vers moi sans hésiter alors que j’avais à peine esquissé un geste pour attirer son attention. Et me serra brièvement la main avant de faire le tour de la salle pour échanger un mot avec la dizaine de clients qui y étaient dispersés. Je compris que j’étais le seul visage inconnu dans le restaurant. Pas nécessaire de chercher à interpréter. Il prit place devant moi, et les choses en main. Me conseilla un menu du jour, foie gras en entrée, filet de zébu à la bordelaise comme plat, et une bouteille de vin du patron. Je n’avais aucune raison de ne pas suivre. Je suivis, sans regrets. Tout était parfait, jusqu’à la cuisson de la viande que j’avais demandée, sans trop y croire, bleue. J’aurais eu du mal à me montrer directif, même si je l’avais voulu, avec ce Français installé à Madagascar depuis près d’un demi-siècle et qui avait envie de me communiquer quelques-unes de ses idées sur son pays. Elles n’étaient pas toutes réjouissantes, malgré sa volonté de croire dans le potentiel d’un pays riche. Il déplorait que diverses politiques, à commencer par celle du colonisateur, aient jusqu’à présent interdit à la plus grande partie 25
de la population d’accéder à ces richesses. Je l’écoutais comme un élève écoute un professeur passionnant qui a vraiment des choses à transmettre. Je ne prenais pas de notes, je me contentais de le relancer de temps à autre quand il abordait une face du problème liée au sujet de mon reportage. « C’est terrible, dit-il, de constater à quel point les Malgaches se sentent toujours en situation de dépendance par rapport aux vazaha. » J’avais compris le mot après l’avoir entendu deux ou trois fois : le vazaha, c’était le Blanc. « Regardez autour de vous, vous allez rencontrer des couples mixtes, un Blanc, généralement un Français d’ailleurs, et une Malgache. La différence d’âge est souvent considérable. Il faudrait creuser cette question. » Je n’osai pas lui demander si sa femme était malgache mais je sentais qu’il y avait là un vague rapport avec mes préoccupations. « Que voulez-vous dire ? L’argent ? – Bien sûr, l’argent ! Par définition, le vazaha est riche. Même s’il ne l’est pas dans son pays, ici, il l’est. Le montant d’une petite retraite européenne équivaut à un très gros salaire. Donc, à la sécurité. Alors prenez, d’un côté, le désir d’une jeune et jolie Malgache d’assurer son avenir de manière confortable et, de l’autre, le plaisir, voire la vanité du retraité qui épouse cette beauté de quarante ans plus jeune que lui. Tout le monde y trouve son compte… – La morale aussi ? – La morale, la morale… Vous savez, il est question de survie, la morale vient après. Et puis, il ne faut pas juger trop vite, croire que les principes européens ont la même valeur partout. – Quand même, n’est-ce pas une forme de prostitution ? – Je ne présenterais pas les choses ainsi. Quoique la prostitution, vous venez d’arriver, vous n’avez encore rien vu, mais vous allez comprendre rapidement… Je vous laisse découvrir par vous26
même, on en reparlera, si vous le voulez, avant votre départ. » En attendant, nous parlâmes, c’était inévitable, un peu popote. Des conditions de fabrication de son journal, du mien, du cadeau qu’on venait de me faire après que j’eus fait mettre mon rédacteur en chef en prison. L’histoire le fit beaucoup rire. D’après lui, les conditions de détention, sur la Grande Île, étaient loin de correspondre à ce qu’on pouvait entendre, en Europe, quand on parlait de droits de l’homme. « Non, décidément, conclut-il sur ce sujet, il est impossible d’utiliser les mêmes critères de jugement dans des sociétés aussi différentes. Il faudrait pourtant bien y arriver. Mais en combien de temps ? Et en passant par quel chemin ? On a déjà essayé plusieurs voies, on ne peut pas dire qu’on ait beaucoup avancé. Sur bien des plans, on a même reculé. Il faut dire que la corruption est, ici, un fléau qui a pris des proportions dangereuses pour un État de droit. Des contraintes extérieures obligent à organiser une résistance intérieure contre cette pratique. Mais il y a encore du boulot… » Du boulot, j’en avais aussi. Dans quel guêpier m’étais-je fourré ? Ce monde était opaque, je n’allais pas trouver, en trois semaines, le décodeur qui me le rendrait transparent. Heureusement, j’avais rencontré un homme chaleureux, prêt, m’avait-il dit, à m’aider confraternellement, ou à me fournir, avec le soutien d’un ami ou d’un collègue, les réponses aux questions précises que je me poserais dans quelques jours, lorsque mes idées auraient décanté. Car il imaginait bien dans quel bouillonnement je me trouvais pour l’instant et paraissait comprendre ma perplexité initiale qui, c’était moins paradoxal qu’il y semblait, le rassurait. « Méfiez-vous des vazaha que vous rencontrerez, ajouta-t-il, ceux qui sont arrivés il y a six mois et qui ont tout compris de Madagascar. Ils ont toutes les chances d’être à côté de la plaque. Essayez plutôt de voir des Malgaches. Même si vous avez du mal à 27
comprendre ce qu’ils vous expliquent, parce que leur système de pensée est différent, ce sont eux qui vous donneront les clés. » Le déjeuner avait duré. À la française. Il était trois heures quand nous nous quittâmes sur une ferme poignée de mains. L’heure de me mettre en route pour le café où j’avais mon deuxième rendez-vous. C’était plus près que je ne le pensais. J’y fus très en avance mais demandai malgré tout à un garçon si le journaliste était là. Il me le montra installé à une table, en compagnie de deux jeunes filles qu’il ne me présenta pas. Il commanda une bière sans me demander mon avis et se mit à parler. Du Sud-Ouest, il n’avait pas que l’accent. La volubilité, aussi, un besoin irrépressible d’aligner phrase après phrase sans prendre le temps de s’interroger sur le sens de ce qu’il disait, moins encore sur l’éventuel rapport entre ses propos et ce qui m’amenait. D’ailleurs, chez lui, rien n’avait de rapport avec rien, pas même ce qu’il disait avec ce qu’il venait de dire. Sa façon de passer du coq à l’âne sans avoir fini avec le premier, pour y revenir ensuite sans prévenir, tenait d’une virtuosité acrobatique et anarchique, si bien que je m’attendais à une catastrophe imminente. Et quelle pire catastrophe pouvait-il lui arriver que de rester muet en ayant perdu le fil de ses idées ? Mais il ne travaillait pas seulement sans filet, il n’avait pas non plus de fil auquel j’aurais pu m’accrocher pour suivre. Au bout d’un quart d’heure, et alors qu’il recommandait déjà à boire, il sembla enfin s’intéresser à moi. « Tu vas voir (car il me tutoyait depuis sa deuxième phrase), on va faire du bon boulot ensemble. Je connais tout le monde ici, il y a trois mois que je suis là et j’ai fait le tour de tous les gens importants, d’ailleurs, l’autre jour, le ministre des Sports est venu me saluer à la finale du tournoi de foot, les autres n’en revenaient pas, mais c’est ainsi, j’ai le contact facile, je mets tout le monde dans ma poche en moins de deux, il faut dire que c’est facile, avec un peu de psychologie, et je peux 28
dire que je suis très psychologue, tu comprends ce qu’ils veulent et tu fais quelque chose pour eux, voilà, pas plus compliqué que ça, d’ailleurs, je ne veux pas me vanter mais je suis un pro, un vrai, pas un rigolo, tu comprends, et ça, il n’y a rien à faire, ça paie, depuis le temps que tout le monde me connaît ou me voit à la télévision, je suis partout, je dois refuser des invitations, tiens, si tu veux, je t’en ferai profiter, je ne sais plus quoi en faire, tu verras des gens intéressants, le patron d’une grosse boîte qui veut absolument me payer à bouffer dans un grand restaurant, je lui dirai que tu viens avec moi, pas de problème, il veut organiser plein de trucs, c’est un type bien, tu verras, enfin dans son genre il n’est pas mal, tu vois ce que je veux dire, et de toute façon je connais bien ton rédacteur en chef, tu penses, depuis le temps que je suis dans le sport, c’est comment, déjà, son nom ? si tu veux, je fais un papier sur ton journal, pourquoi on t’a envoyé ici, tout ça, ce serait sympa, il serait content, non ? qu’est-ce que tu en penses ? bon, enfin, on verra, parce que je suis vraiment à la bourre pour l’instant, on me demande plein de trucs dans tous les coins, tu penses, ils ont compris, je dois encore donner trois coups de fil aujourd’hui, des contacts dans le monde des affaires, tu vois, si on veut on est les rois ici, rien de plus simple ! » Je n’étais pas très avancé même si, dans sa logorrhée, j’avais noté la seule chose qui pouvait me servir, le fait qu’il connaissait plein de monde. Il continua sur le même registre pendant trois quarts d’heure et deux autres bières qu’il me laissa régler avec magnanimité, sembla vraiment désolé de me voir partir déjà. « C’est dommage, on aurait pu manger un morceau ensemble ce soir, attention, simple, hein ! mais c’est toujours l’occasion de faire connaissance avec l’un ou avec l’autre, enfin, on a encore le temps, si tu veux, tu peux me retrouver ici tous les jours dans les mêmes heures, pas de problème, n’est-ce pas mes chéries ? tu vois ce que je veux dire ! » Il avait posé les mains sur les cuisses des deux filles qui l’entouraient sans sourciller, gardant le même air 29
absent qu’elles avaient depuis mon arrivée – et que n’avait pas une autre, devant moi : seule à sa table, elle n’avait cessé de me fixer avec, dans le regard, une lueur qui ressemblait fort à une invitation, invitation à quoi ? De toute manière, j’avais un dernier rendez-vous sur la route de l’aéroport que je devais donc reprendre en sens inverse de ce matin. Comme je disais au journaliste qui je devais voir maintenant, il m’affirma, le contraire m’eût étonné : « C’est un ami, remets-lui mon bonjour, rappellelui qu’on se voit dimanche au stade et que j’aurai des résultats de foot pour lui, tu comprends, je trouve ça sur Internet et je lui passe, je lui rends service, quoi, ça lui fait plaisir. » Quant à obtenir un renseignement sur l’endroit où Pascal m’avait fixé le rendez-vous, c’était une autre histoire, sans issue. Je compris, dans l’embrouillamini du monologue, qu’il ne savait pas et que je ferais bien de prendre un taxi. Tu comprends, tu vois… Je me gardai de dire que je ne voyais pas mais je pris un taxi, qui me demanda moitié moins cher que la voiture de ce matin pour faire presque le même trajet. Le bistrot où Pascal m’avait proposé de le retrouver, parce que c’était un point de chute plus facile à situer que son domicile – je soupçonnais qu’il préférait ne pas m’inviter chez lui avant de voir à quoi je ressemblais –, était de toute évidence un endroit pour vazaha, encore qu’il y avait un Malgache, francophile compris-je très vite, au bar, et que le patron était un vazaha atypique qui s’annonçait au téléphone avec une désarmante simplicité : « Dieu. » Mon interlocuteur était aussi un homme volubile, mais rien à voir avec le précédent. Marié avec une Malgache – pas tellement plus jeune que lui, d’après ce que je devinai, les grandes théories étant apparemment faites pour être battues en brèche dans ce pays –, il était arrivé cinq ou six ans plus tôt, après un parcours fait d’activités très… actives dans les milieux associatifs laïcs – et même franchement communistes – en France, avait eu plusieurs vies depuis, menait de 30
front à Madagascar plusieurs activités bénévoles pas très éloignées de celles qui l’avaient occupé dans la première partie de son existence – sport, animations, militantisme pour les droits de l’homme – et passait l’essentiel de son temps à écrire des bouquins qui n’avaient, jusqu’à présent, pas trouvé d’éditeur. Il n’avait d’ailleurs guère cherché, en avait publié un luimême pour dire que c’était fait, il n’en était pas trop content mais se proposa de m’en offrir un exemplaire comme pour s’en débarrasser et, après deux bières qu’il régla – « Vous êtes sur mon territoire, après tout ! » –, m’invita à partager son repas à la maison. Pourquoi pas ? L’homme était sympathique, à l’évidence plein de ressources, il devait gagner à être mieux connu. Je ne sais pourquoi, j’avais évité de lui transmettre le bonjour du journaliste qui m’avait parlé de lui en disant être son ami. En y réfléchissant, ils me paraissaient aussi dissemblables que possible et je ne voyais pas, en dehors du sport, quels centres d’intérêt ils auraient pu partager. Mon troisième vazaha du jour m’offrit un repas qu’il m’avait annoncé simple et local mais qui était surtout savoureux, préparé avec un savoir-faire très sûr par une bonne qui paraissait faire partie de la famille, accompagné d’un échantillon de rhum malgache qui, sur la bière de l’après-midi et la fatigue du voyage, m’ôta ce qu’il me restait d’énergie. J’avais l’impression que nous étions amis, ce qui était prématuré mais m’aida à préciser ce que je cherchais ici. Pas besoin de prendre le masque avec lui, la ligne droite était la plus évidente. Il monta dans son bureau, en redescendit avec un épais dossier. « Tout est là, annonça-t-il. Depuis trois ans, j’accumule. Ce n’est pas difficile : la presse publie de temps en temps une information isolée. Qui, bien sûr, passe inaperçue. Mais, si on place ces bribes les unes derrière les autres, on s’aperçoit qu’il y a une cohérence. Je suis convaincu qu’il existe un réseau qui, pour le dire simplement, exporte des jeunes Malgaches comme esclaves. Je n’ai pas pu creuser, je 31
ne sais pas trop par où commencer. Mais il y a quelque chose, c’est évident. Si vous me dites… – à propos, on peut se tutoyer ? – Avec plaisir ! – Si tu me dis, donc, que tu peux faire bon usage de ceci, le dossier est à toi. Je te demanderai seulement d’en faire une copie et de me restituer l’original. – Je peux faire cela dès demain matin. Merci, en tout cas. – Demain matin ? Je vais en ville faire une course. Tu peux dormir ici et, demain, pendant ce temps-là, tu te charges des photocopies, on se retrouve dans un café et je reprends ceci. D’accord ? – D’accord. Mais vous… tu es sûr que ça ne dérange pas si je reste cette nuit ? » Il s’est tourné vers sa femme et a éclaté de rire, elle l’a imité. C’était très clair. Il a ouvert une autre bouteille de rhum et nous avons bavardé longtemps, de tout et de rien. De tout plutôt que de rien, d’ailleurs, car cet homme avait des idées nourries par une riche expérience de la vie, et il cherchait sans cesse à appliquer concrètement ce qu’il avait déjà réalisé ailleurs avec succès, sans jamais hésiter à modifier ce qui devait l’être en fonction d’un contexte différent. Il disait : « ma famille » en parlant de celle de sa femme, je le sentais complètement intégré à une société dans laquelle il se sentait bien. Je l’enviais. Moi qui éprouvais les pires difficultés à me sentir chez moi quelque part… Mais il m’avait mis à l’aise et je lui parlai aussi de moi, de mon travail, du livre que j’avais écrit pendant les loisirs que m’avaient donnés mes aventures – encore le mot était-il un peu fort, en particulier par rapport à ce qu’il avait vécu. Il me parla de ses manuscrits, surtout de celui auquel il travaillait pour l’instant, écrivant à la main l’histoire de soldats malgaches embarqués dans les guerres européennes et dont je ne compris pas tout à fait s’il fallait les ranger au nombre des tirailleurs sénégalais mais qui, en tout cas, avaient été lâchés dans des situations où ils ne pouvaient être que dépassés par 32
les événements. Cela avait l’air d’une bonne histoire, cela pouvait faire un bon livre. Je le lui dis comme je le pensais, il en eut l’air profondément réjoui. Il devait manquer d’encouragements, et travailler trop seul, puiser toute sa force en lui. Mais, de force, il n’y en avait plus pour ce soir. Il fallait dormir…