Ronny rengasamy les souffrances du jeune kevin

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Les souffrances du jeune Kevin roman



RONNY RENGASAMY

LES SOUFFRANCES DU JEUNE KEVIN roman

Tribulations d’un Mauricien à Madagascar

no comment® éditions


ISBN 979-10-90721-09-8 © no comment® éditions, février 2014 2, rue Ratianarivo – Antananarivo 101 – Madagascar www.nocomment-editions.com


Dans la vie, il y a ceux qui voient les carrefours et ceux qui ne les voient pas… Prends ce que tu veux de la vie, mais paie le prix. Sir Gaëtan Duval



J’ai vingt-cinq ans, j’exerce le métier dont j’ai toujours rêvé, je possède une voiture et un studio, des amis à la pelle, des filles en un coup de téléphone. Je fais des envieux, je le sais. Mon avenir ? Il est tracé. D’ici cinq, six ans, je toucherai plus de dix fois le salaire moyen grâce à des leçons particulières. J’investirai mon fric dans l’immobilier ou j’ouvrirai un resto que ma mère gérera. En créole on appelle ça : fer roupi caré *. Je devrais être heureux car j’ai réalisé mon rêve… Je l’ai été pendant les trois premières années, à bosser comme prof dans le collège où j’étais élève. Je travaille depuis que j’ai douze ans. Mécano, laveur de voitures, peintre en bâtiment, jardinier, serveur, barman, agent d’assurances, acteur, prof particulier, j’en passe. J’ai poursuivi mes études en obtenant des bourses. Je suis maintenant économiste, à la grande fierté de ma mère et de mes grandsparents, et sûrement de mon père aussi. Je suis * Amasser une fortune.

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économiste mais j’ai choisi l’enseignement plutôt que les bureaux. Oui, je devrais être heureux. Je le suis, je crois. Je m’y suis peut-être habitué. Le problème, c’est que lorsque la première euphorie s’est estompée, ils ont commencé à apparaître. Ils sont maintenant omniprésents. Pas moyen de les chasser. Des signes. Partout… Vous n’y croyez pas ? Ben moi non plus, je n’y croyais pas, avant d’avoir lu ce foutu livre qui m’a appris à les reconnaître. Ils me disaient que je ne serais jamais en paix si je ne me lançais pas dans une quête… Une quête aveugle, sans savoir quoi chercher ni où chercher. J’en avais marre. Je suis adossé à une colonne du parvis couvert de l’église. Je devrais me résigner. Accepter que mes nuits de beuverie, à crier au ciel, ne rapportent rien. Elles ne dérangent même pas les sommeils limpides au cimetière de Réduit. Je lève ma bouteille à intervalles réguliers. La pluie et le vent de ce soir d’hiver font fléchir les bambous gigantesques qui font office de parapluies troués pour toutes ces tombes moisies. Les croix penchées ruissellent pendant que je traîne mon élixir sur la pelouse, titubant dans l’herbe, la tête en l’air. Mes larmes se noient dans l’averse et le cageot vide se remplit. Une question hurlée vers ce ciel cotonneux, encore et encore : « Putain ! Qu’est-ce que tu veux de moi ? Dis-le-moi ! » Il n’y a pas d’écho, la pluie avale tout.

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La réponse ? Je l’avais reçue depuis longtemps : il fallait chercher. Mais même quand on a des couilles (comme je pensais en avoir), franchir le pas entre rêver et partir est une épreuve. Je m’inventais toutes sortes d’excuses. Je pensais à mon boulot. Je prétextais que l’argent manquerait, ou que ma famille aurait besoin de moi. Et si je me cassais la gueule ? Tout le monde se moquerait. Le pire serait de s’entendre demander par ses propres amis, jaloux sûrement : « Mais qui es-tu pour vivre ta vie comme un roman d’aventure ? » Non, le pire était que moi-même, je me le demandais. La faute à une éducation baignée dans les bénitiers, sans doute. Mais tôt ou tard le fruit doit tomber de l’arbre pour que germe la graine, et on ne négocie pas avec la gravité.



* Aéroport de Plaisance, mars 2007. L’âme humaine puise sa substance dans des expériences inédites. * Puisque chaque cellule de mon corps réclame une seule et même chose et que chaque battement de mon cœur devient un tam-tam qui scande en leitmotiv : « Voyage ! Voyage ! » Puisque les femmes, l’alcool et les drogues n’arrivent plus à faire diversion et que le mot « ennui » squatte tous les recoins de mon existence, puisque tout devient fade… pourquoi résister ? Je range le ticket, le stylo, et je referme la tablette en plastique beige. L’hôtesse me dit qu’on va décoller. Je peine à réaliser que j’ai définitivement refusé d’être un mouton. Victoire !

* Alexander Supertramp.



* Sept jours déjà à Tana. J’habite au fin fond d’Ambohibao, là où l’asphalte ne s’est pas encore aventuré, dans une petite hacienda. Elle est perchée sur un énorme monticule trop petit pour être appelé colline. Elle est blanche comme dans les feuilletons brésiliens. Une Galloper et une BMW version break, quatre roues motrices, sont parquées sous la tonnelle à côté de la pelouse. La cour est bordée d’un mur de deux mètres cinquante. Une bonne, une nounou pour Timothy et Tiffany, les enfants de mon ami Gilles, un gardienjardinier et un chauffeur s’affairent. Eh oui, ici c’est la belle vie ! Je sors prendre l’air. À la place de mes champs de cannes, je découvre les rizières. J’y marche, au milieu des bœufs et des cochons, dans leur terre argileuse qui s’infiltre entre mes orteils comme du chocolat fondu au soleil. Je ne suis pas seul, des enfants pataugent dans la mare en essayant d’attraper des poissons entre les plants de riz. De temps en temps, des appels parviennent des maisons de paysans, en chaume, tellement basses qu’on est obligé de se courber pour y entrer. C’est peut-être pour ça que je suis parti… Exotisme, curiosité, soif d’aventures ou de rencontres, je ne sais pas encore ce qui me pousse le plus à voyager. Je le fais, c’est tout. Je suis sur une petite digue, assis dans l’herbe, un nouvel ami sur mes genoux. 13


Les voyages sont propices au bonheur. Le voyageur ne partage et ne prend que le meilleur de lui-même et des autres. Je passais un temps fou à admirer ces champs de riz. Je me disais qu’un jour, je marcherais jusqu’à la fin de cette immensité, jusqu’à la ville, à quarante-cinq minutes en voiture. Là-bas, c’était moins rose. Les ruelles bourrées de mendiants de tous âges, la circulation infernale et l’insalubrité insoutenable m’étaient encore interdites par mes hôtes. Quand on allait en ville avec Mirabelle, c’était vitres remontées et clim à fond. Et moi, ébahi par ce nouveau monde, je me retournais dans tous les sens pour en saisir le maximum. Bizarrement, je n’ai jamais pensé à acheter un appareil photo.


* Tout ce que nous craignons, c’est de perdre ce que nous possédons, qu’il s’agisse de notre vie ou de nos cultures. Mais cette crainte cesse lorsque nous comprenons que notre histoire et l’histoire du monde ont été écrites par la même main. * La lecture et la philo sous la fumée accaparaient toutes mes journées. Mais la nuit, c’était encore mieux, avec le placard rempli d’alcool pour moi tout seul. Au bout de deux semaines, mon euphorie commença à laisser place à une certaine inquiétude et à une gueule de bois chronique. Toujours pas de boulot alors qu’on m’en avait promis avant mon arrivée. Valait-il vraiment la peine de tout quitter pour ça ? Mais je me disais que si j’étais réellement en quête de nouvelles choses, je ne devais pas avoir peur de tout perdre. Je faisais partie de l’âme du monde. Et tant que je chercherais ma légende personnelle, tout l’univers conspirerait pour m’aider. En plus, il n’y avait pas vraiment de quoi se plaindre. Ici, je faisais partie de la haute société, comme quasiment tous les expatriés. Tout le monde m’appelait ramose ** et les filles se bousculaient autour de moi.

* Paolo Coelho, L’Alchimiste. ** Monsieur.



* 12 mars. Je suis invité à la réception de l’ambassadeur pour la fête nationale. Je m’y présente comme je fais d’habitude pour les trucs officiels, avec un nœud pas très conventionnel à ma cravate et les manches retroussées. Ce n’est pas de gaieté de cœur que je me frotte à ces capitalistes du pays qui savent tout sur tout et à qui il ne manque jamais un bon conseil pour un brillant jeune homme comme moi… Sans parler de la certitude d’être d’une race supérieure. Je me balade entre les buffets, je m’empiffre et j’engloutis les verres de champagne. En fait, c’est une occasion en or pour se saouler gratis et se faire des contacts pour trouver un boulot. Et puis, il y a dans l’assistance quelques poules carriéristes ou épouses délaissées en qui je pourrais réveiller des instincts primaires. Je suis sorti de la fête ravi. Un cousin de mon hôte m’avait parlé d’une alléchante position en Polynésie française. Et j’avais échangé quelques mots avec une charmante avocate. Nous avions rendez-vous le soir même. Nous avons dîné au Planet, en terrasse. Des rires et des sous-entendus coquins à la pelle, une très agréable soirée. Pour en revenir aux bonheurs du voyageur, après ce rendez-vous, je me demandai pourquoi j’avais plus de succès auprès des femmes quand j’étais loin de chez moi. Était-ce mon statut d’étranger qui attirait ? Pourtant je ressemblais dramatiquement à un Malgache, physiquement du 17


moins. Ou peut-être vivre à fond chaque seconde m’aidait-il à produire une sorte de phéromone. Je rentrai à Ambohibao vers minuit, souriant bêtement à la nuit. Mon chauffeur avait deviné mon état d’âme, il souriait aussi. Il s’appelait Lova, ce qui veut dire héritage. Je n’étais sûrement pas le premier vazaha * charmé qu’il raccompagnait. Pendant tout le trajet, il me parla de sa fille qui venait d’entrer à l’université. Le couronnement de tous ses efforts, sa fierté, sa revanche sur le sort, disait-il. Je l’écoutais à demi. Je lui laissai un bon pourboire. Il fut exagérément démonstratif. J’allumai ma dernière tige devant le portail de l’hacienda, léger et heureux. Tout allait selon mon plan : j’avais du fric, une belle fille à sortir et mon tour du monde prenait forme. Je l’avais commencé à l’aveuglette, avec pour seul repère ma première étape, Madagascar, laissant au hasard le soin de me guider. C’était ainsi que je concevais ma quête. Et le cousin de Gilles m’avait proposé un poste de cadre dans une école au beau milieu du Pacifique. Ma prochaine étape s’imposait donc. Steevie, un Mauricien établi ici depuis longtemps, était agent pour une grande boîte de recrutement. Je correspondais exactement aux critères requis. Je fus quand même un peu triste quand il m’annonça que le départ ne tarderait pas, juste le temps des paperasseries d’usage. J’aimais déjà ce pays et je voulais le connaître en profondeur. Mais mon rêve m’appelait. Je n’allais quand même pas me plaindre. * Étranger.


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