Commissaire de l’exposition et conception du catalogue : Daniel Abadie Organisation de l’exposition: Valérie Formery, directrice du musée Ianchelevici, La Louvière © Somogy éditions d’art, Paris, 2017 © Musées de Béziers, 2017 © Musée Pierre André Benoit, Alès, 2017 © MiLL - musée Ianchelevici, La Louvière, 2017 © Musée de la Faïence et des Beaux-Arts, Nevers, 2017 © Adagp, Paris, 2017 pour les œuvres de Survage © Daniel Abadie et Valérie Formery pour leurs textes respectifs
Ouvrage réalisé sous la direction de Somogy éditions d’art Directeur éditorial : Nicolas Neumann Responsable éditoriale : Stéphanie Méséguer Coordination et suivi éditorial : Christine Dodos-Ungerer Conception graphique : Nelly Riedel Contribution éditoriale : Françoise Cordaro Fabrication : Béatrice Bourgerie et Mélanie Le Gros ISBN 978-2-7572-1229-5 Dépôt légal : mars 2017 Photogravure : Quat'Coul (Toulouse) Imprimé en Union européenne
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SURVAGE abstrait ou cubiste ?
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Remerciements Cette exposition, première rétrospective de l’œuvre de Léopold Survage depuis celle qui s’est tenue en 1993 au musée des Beaux-Arts de Troyes puis au musée Matisse du Cateau-Cambrésis, marque un double anniversaire : celle du centenaire de la première exposition personnelle du peintre à Paris en 1917 (préfacée par Guillaume Apollinaire des premiers calligrammes rendus publics par celui-ci) et celle en 1918 du quarantième anniversaire de sa disparition qui sera célébrée par le ministère de la Culture et de la Communication au titre des commémorations nationales. Il était important, alors que les musées américains multiplient les manifestations autour des Rythmes colorés – le Museum of Modern Art de New York (qui possède depuis 1937 cinquante-huit de ceux-ci) leur a consacré récemment une place considérable dans l’exposition : « Inventing Abstraction 1910-1925 » – de rappeler que Survage n’est pas seulement l’inventeur du film abstrait qui anticipe les recherches de Viking Eggeling ou de Richter, ni même le premier artiste à avoir conçu le cinéma comme un moyen de l’art moderne. L’œuvre de Survage ne s’arrête pas en effet en 1913. L’impossibilité, avec le refus de Léon Gaumont, de réaliser le Rythme coloré, le ramena naturellement à la peinture mais sa liberté d’esprit et sa rigueur ne pouvaient s’accommoder d’une simple adhésion au cubisme. Admiratif de son apport, il en perçoit toutefois les limites : celles des natures mortes, d’un monde clos, et entreprend, comme le fera justement remarquer Juan Gris, d’en ouvrir les fenêtres… Ce sera, jusqu’à sa mort, l’histoire de sa peinture. Cette exposition n’a pu se réaliser que grâce à l’accord de quatre musées qui tous, à un titre ou à un autre, étaient liés à Survage. Deux d’entre eux, Béziers et Nevers, possèdent dans leurs collections permanentes une œuvre importante de l’artiste : dépôt de l’État depuis 1937 pour le musée de Nevers, ancienne collection Jean Moulin pour celui de Béziers à qui l’offrit la sœur de l’exemplaire résistant. L’ensemble d’œuvres appartenant au musée d’Alès proviennent, elles, de la collection de Pierre André Benoit qui non seulement constitua un véritable ensemble de ses œuvres, mais fit aussi appel au peintre pour la réalisation de ses livres. Le musée de La Louvière – qui fut le premier à s’engager dans ce projet – ne possède pas d’œuvre de Survage : son lien avec le peintre tient à l’amitié qui s’établit pendant l’année et demie passée à Liège pour la réalisation d’une fresque monumentale entre Survage et le sculpteur Ianchelevici, lui-même chargé de la commande d’un bas-relief et auquel est dédié le musée de La Louvière.
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Sans le soutien des collectionneurs, des galeries et des institutions qui ont accepté de se séparer, le temps de cette exposition, d’œuvres qui leur sont chères, celle-ci n’aurait pu voir le jour. Nos remerciements vont donc d’abord à Bernard Blistène, directeur du musée national d’Art moderne au Centre Pompidou, Fabrice Hergott, directeur du musée d’Art moderne de la Ville de Paris, Gilles Baud-Berthier, directeur du MUDO – Musée départemental de l’Oise à Beauvais, Nathalie Galissot, directrice du musée d’Art moderne de Céret, la galerie Daniel Malingue, la Galerie des Modernes, Michèle Heyraud, Benoît Sapiro de la galerie Le Minotaure, Vincent Amiaux, Caroline et Georges Jollès, ainsi qu’à tous les prêteurs qui ont préféré conserver l’anonymat et tout naturellement à la nièce de l’artiste, Anne-Marie Divieto qui a dès l’origine approuvé ce projet. Nous ne saurions non plus oublier tous ceux qui, à des titres divers, ont aidé à la réalisation de cette exposition et de ce livre : Sophie Krebs, Jean-Louis Losi, Olga Makhroff, Joséphine Matamoros et Nicolas Neumann. D. A.
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Sommaire Survage, sur le chemin des étoiles
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DANIEL ABADIE
L’aventure du Rythme coloré, de Cézanne à l’art abstrait
p. 20
Léopold Survage, la Couleur, le Mouvement, le Rythme
p. 30
La période rose ou le cubisme en lumière
p. 40
Les tons sourds, structure et image
p. 60
Les années Collioure, la couleur prise au lasso
p. 70
Survage et le livre
p. 82
DANIEL ABADIE
Rêves du penseur et liberté du peintre
p. 94
Peindre la Paix
p. 100
VALÉRIE FORMERY
Vie et œuvre de Léopold Survage
p. 110
DANIEL ABADIE
Page de gauche : Survage dans son atelier, 1959 Photographie Richard de Grab
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Survage, sur le chemin des ĂŠtoiles
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Peut-être la distance est-elle nécessaire pour découvrir ce qui nous constitue : un regard myope, celui du quotidien, dénie la perspective et ne voit que l’immédiat, le fragmentaire, qu’il soit espace ou temps. À de Chirico, croisé par hasard à Paris dans les années 1920, qui lui demandait : « Que deviens-tu ? », Survage répondit par cette phrase à l’accent nietzschéen : « On devient ce qu’on est », prenant ainsi, d’un coup, ses distances avec l’ami d’autrefois et une peinture qui lui semblait avoir renoncé à ses ambitions premières. Non qu’il eût souhaité le voir poursuivre à l’infini ces énigmes crépusculaires qui, comme les toiles de Survage de la même époque, ouvraient le chemin au surréalisme. Nulle apologie latente dans ces mots, comme il serait possible de le penser, de l’immobilisme : lui-même, entre 1922 et 1924, avait cédé, à la suite de Picasso et de Derain, à ce « sentiment d’être allé trop loin », de devoir, par-delà les inventions du cubisme, de l’art abstrait, renouer avec la tradition de la peinture ; mais Survage avait pour sa part vite su que ce ne serait pas en souhaitant, à l’instar de De Chirico, retrouver par l’imitation appliquée les sujets, la technique et les secrets d’atelier des maîtres anciens qu’il pourrait y parvenir. Bien au contraire, ce que recherchera dès lors Survage, c’est une rupture aussi forte que celle qui lui a fait aborder en pionnier l’abstraction et le cubisme, une approche nouvelle qu’il sait intuitivement dépendre – comme il l’a déjà expérimenté – de la rencontre imprévisible avec un lieu qui en sera le révélateur et lui permettra de dire à nouveau, à la manière de Paul Klee confronté à la lumière d’Afrique du Nord : « La couleur et moi sommes un. Je suis peintre. » En conservant à Paris, jusqu’à la fin de sa vie, l’un de ses plus anciens tableaux intitulé Moscou, en célébrant en 1917 dans sa première exposition parisienne « La Côte d’Azur » à laquelle il dédie une sorte de guirlande des ports de Méditerranée : Nice d’abord où il séjourne pendant la Première Guerre avec Modigliani, mais aussi bien Marseille, Monte-Carlo, Villefranche-sur-Mer…, autant de blasons où inscrire à chaque fois, comme l’écrivait justement Guillaume Apollinaire, « dans une seule toile, une ville entière avec l’intérieur de ses maisons / Et cette ombre humaine qui surgit au carrefour », on ne peut que s’interroger si cette insistance topographique n’était pas manière de reconnaître que chaque temps du travail ne se comprend que si on le considère par rapport au lieu qui l’a vu naître. De même, lorsque Survage consacra plus tard à Collioure un tel ensemble de peintures, d’aquarelles et de dessins que l’on prit l’habitude de dénommer les œuvres réalisées entre 1925 et 1932 « époque de Collioure », il aurait fallu se demander pourquoi ce n’est pas dans son pays d’adoption mais aux États-Unis (où il n’alla jamais mais où parut à Chicago en 1929 la première monographie sur son œuvre) que ces travaux trouvèrent leur reconnaissance initiale auprès des galeries, des musées et des collectionneurs. On ne peut qu’être frappé de cette distance permanente entre sa peinture et sa vie et penser que cette insistance à garder mémoire de lieux emblématiques fut pour lui façon de lutter contre un secret sentiment d’exil. Dès l’origine, dans quelques feuillets autobiographiques où il rapporte sa naissance à Moscou, Survage évoque celui-ci comme une sorte de tradition familiale : « Ce sont mes deux grands-pères qui, s’en allant chacun de leur pays, se fixèrent à Moscou. Celui du côté paternel venait de Finlande, celui du côté maternel quitta une île danoise qui s’appelait Eggholm et dont il portait le nom. Mon père se maria contre le gré de sa famille, car sa famille était riche et celle de ma mère pauvre, mais ils s’aimaient et leur noce fut célébrée le 31 octobre 1878, et le 31 juillet 1879 je venais au monde. » 9
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L’aventure du Rythme coloré, de Cézanne à l’art abstrait
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Baigneurs et baigneuses, 1912 Huile sur toile, 81 x 65 cm Collection particulière Cette peinture, exposée en mars 1913 au Salon des indépendants, première présentation publique du travail de l’artiste en France, témoigne de la profonde attention portée par le peintre à l’œuvre de Cézanne qu’il avait découvert à Moscou dans les collections de Morozov. L’influence sous-jacente dans cette peinture va vite disparaître au bénéfice d’une lecture de plus en plus abstraite des figures, jusqu’à parvenir à l’invention des Rythmes colorés. Jusqu’à la fin de sa vie, Survage témoignera d’une grande admiration pour l’apport de Cézanne à l’art moderne.
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Sans titre, 1913 Huile sur papier, 31,2 x 23,5 cm Collection particulière, courtesy galerie Le Minotaure, Paris
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L’AVENTURE DU RYTHME COLORÉ
Sans titre, 1913* Huile sur papier, 29,5 x 21 cm Collection particulière, courtesy galerie Le Minotaure, Paris
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LĂŠopold Survage, La Couleur, le Mouvement, le Rythme
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Rythme colorĂŠ, 1913 Encres de couleur sur papier, 47 x 44 cm Courtesy galerie Le Minotaure, Paris
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LA COULEUR, LE MOUVEMENT, LE RYTHME
Rythme coloré, 1913 Encres de couleur sur papier, 35 x 19 cm Collection Vincent Amiaux
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LA COULEUR, LE MOUVEMENT, LE RYTHME
La Parturition des couleurs Monsieur Léopold Survage est l’auteur d’une théorie sur la rythmique des couleurs. Il a découvert la genèse des couleurs animées. Ses réflexions et ses études sur les ondes contrastées l’ont amené à imaginer un film pour montrer cette genèse au cinéma. Hélas ! la prise directe en couleurs est encore irréalisable au cinéma. Je vais tâcher de rendre, par des mots aussi photogéniques que possible la manière hardie par laquelle M. Léopold Survage arrive à recréer et à décomposer le mouvement circulaire de la couleur. Il a plus de 200 cartons. On croirait assister à la création même du monde. Du rouge envahit peu à peu l’écran noir et remplit bientôt tout le disque visuel. C’est un rouge sombre, de nature rugueuse, ridé comme du varech. Il se compose d’une multitude de petites lamelles placées les unes à côté des autres. Chacune de ces lamelles est sommée d’un pustule qui tremble mollement et finit par crever comme une lave refroidissante. Tout à coup, le rouge fucus se départage par le milieu. Les lamelles se groupent, à gauche et à droite ; les pustules doublent d’activité. Une raie bleue apparaît qui s’élargit rapidement et s’accroît, par en haut et par en bas. Frondescent, ce bleu étend ses rameaux dans toutes les directions et pousse le rouge des petites feuilles tremblotantes en forme de coin comme les folioles du capillaire. Les lamelles rouges et les folioles bleus alternent maintenant deux par deux, tressaillent, tournent doucement, s’évanouissent. Il ne reste plus sur l’écran que deux grosses tâches en forme de haricot, l’une rouge, l’autre bleue, et qui se font face. On dirait deux embryons, masculin et féminin. Ils s’approchent, s’accouplent, se scindent, se reproduisent par cellule ou par groupe de cellules. Chaque spore, chaque sporie est entouré d’un fin filet violet qui bientôt grossit, s’enfle et se gonfle comme un pistil. Ce pistil devient charnu, sa tête grossit à vue d’œil. De petits losanges orangés grandissent à leur tour et se multiplient avec une rapidité extrême. L’orangé et le violet se dévorent, se déchirent. Rameaux, branches, troncs, tout tremble, se couche, se dresse. Soudain l’orangé s’épanouit comme une fleur de citrouille légèrement striée d’or. Au fond de son calice, deux pistils violets se penchent sur une étamine rouge et bleue. Tout tourne vertigineusement du centre à la périphérie. Une boule se forme, une boule éblouissante, du plus beau jaune. On dirait un fruit. Le jaune explose. Des confettis, des pépins multicolores partent dans toutes les directions. Graines multiformes qui retombent noblement, de haut en bas. Ce mouvement se précipite et tout tombe dru comme grêle et uniformément vert. Des fils se dessinent, des chaînes, des liens. Des brindilles, des tiges nouées, élancées ou rampantes. On dirait un herbage qui se bistre, se grisaille peu à peu pour se fondre lentement dans un brouillard de formes vagues. Évanescence jusqu’au blanc. Le blanc se fige et se durcit, le disque, le disque noir réapparaît et obstrue le champ visuel. Blaise Cendrars (publié en juillet 1919 dans la revue La Rose rouge)
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La pÊriode rose ou le cubisme en lumière
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LA PÉRIODE ROSE
Le Camélia, 1914 Huile sur toile, 33 x 24 cm Collection particulière
Page de droite : Villefranche-sur-Mer, 1914 Huile sur toile, 146 x 115 cm Centre Georges Pompidou – Musée national d’Art moderne/Centre de création industrielle
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Les tons sourds, structure et image
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Paysage (Bretagne), 1921 Huile sur toile, 46 x 55 cm Musée Pierre André Benoit, Alès
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LES TONS SOURDS
La Ville, 1921 Huile sur toile, 200 x 100 cm Collection particulière
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LES TONS SOURDS
Les phénomènes physiques et psychologiques « Chaque fois, dans chaque tableau, je sentais que malgré la diversité des objets que je groupais, il existait un lien général et plastique entre eux. Malgré l’invraisemblance de leur voisinage, où toute subordination aux lois optiques de la perspective courante était absente, une loi cachée les régissait et me forçait à trouver pour chacun une fonction plastique dans l’ensemble qui lui était propre. Je m’efforçais de deviner et d’interpréter cet ordre, qui s’imposait à moi. Peu à peu, après de nombreuses expériences aboutissant chacune à un nouveau tableau, et cela pendant plusieurs années, j’ai compris qu’il y avait un engrenage complexe où les phénomènes physiques et psychologiques étaient pris, et j’ai essayé de le définir… » Léopold Survage
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Les annĂŠes Collioure, la couleur prise au lasso
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Marchande de poissons, 1927 Huile sur toile, 116,5 x 90 cm Centre Georges Pompidou – Musée national d’Art moderne/ Centre de création industrielle, en dépôt au musée de Céret
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Survage et le livre
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Portrait de la Baronne d’Œttingen, 1917 Huile sur toile, 200 x 235 cm Centre Georges Pompidou – Musée national d’Art moderne/Centre de création industrielle
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SURVAGE ET LE LIVRE
La Statue, 1919 à gauche : dessin à l’encre préparatoire Musée Pierre André Benoit, Alès à droite :gravure sur bois imprimée dans SIC Collection particulière
Si Survage fut, sa vie durant, aussi passionné par les livres et l’apport que pouvait y faire le peintre, c’est que, tout au long de sa carrière artistique, ils furent pour lui l’occasion de rencontres avec des personnages qui, chacun à sa manière, marquèrent les temps successifs de sa vie et furent tous l’occasion de dialogues passionnés et passionnants. Passionnés et passionnants, n’est-ce pas les premiers mots qui viennent à l’esprit lorsqu’on évoque les noms de Serge Férat et d’Hélène d’Œttingen ? Un siècle plus tard, nul ne peut affirmer savoir exactement qui ils furent ni expliquer précisément comment ils parvinrent à jouer dans Paris le rôle prépondérant qui fut le leur. Cela ne tint pas seulement à la manière d’Hélène d’Œttingen d’égarer son public par le jeu des pseudonymes : Roch Grey en littérature, Léonard Pieux pour la poésie ou François Angiboult lorsqu’elle peignait, pour ne rien dire de celui utilisé pour la direction des Soirées de Paris en commun avec Serge Férat : Jean Cérusse (dont l’homonymie suggère : Gens : ces Russes), mais à tout ce que l’on sait (et surtout ce que l’on ne sait pas) d’eux. Car ce n’est pas leur fortune – vite disparue avec la révolution russe – qui explique l’incroyable attrait qu’ils exercèrent sur des esprits aussi différents qu’Apollinaire, Max Jacob, Cendrars, Picasso, Modigliani, Léger… tout autant que sur les Russes : d’Archipenko à Zadkine, de Survage à Charchoune… ou sur les Italiens : Soffici, Palazzeschi, Severini, Chirico… Ce n’est pas non plus la jeunesse d’Hélène d’Œttingen – on ignore sa vraie date de naissance mais on sait que celle qui en 1914 avouait vingt-huit ans (chiffre choisi sans doute pour éviter la référence à Balzac) en avait pour le moins dix de plus – qui suscita successivement les passions amoureuses (pour ne parler que de celles presque officielles) de Soffici, de Survage, puis d’Iliazd… Ce qui fascinait le milieu parisien c’était plutôt ce climat à la fois intellectuel et bohème qu’avaient su inventer Férat et celle que tout le monde appelait « la Baronne ». Ce melting-pot, dirait-on aujourd’hui, brassait écrivains, artistes, musiciens, danseurs… tout comme il brassait les pays et les cultures dans le grand salon-atelier du boulevard Raspail ; même la collection de peintures des maîtres de maison brassait, elle aussi, les artistes et les styles : neuf toiles majeures du Douanier Rousseau côtoyaient ainsi des œuvres de Picasso, de Braque ou des sculptures d’Archipenko… 84
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Demandez-moi une audience… Couverture du livre de poèmes d’Hélène d’Œttingen transcrit et enluminé par Survage
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Rêves du penseur et liberté du peintre
Page de droite : Composition, 1934 Huile sur toile, 129,8 x 97 cm Collection du LAAC (Lieu d’art et d’action contemporaine), Dunkerque
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Peindre la Paix
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En novembre 1958, Survage reçoit la commande d’une fresque monumentale à réaliser pour le Palais des congrès de Liège. Le thème en est la Paix, une aspiration universelle encore puissante dix ans après les conflits. Les années 1950 sont marquées d’une volonté farouche de garantir une paix durable en Europe. La création en 1951 de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) puis de la Communauté européenne en 1957, a pour but d’unir les pays européens sur les plans économique et politique afin d’éviter de nouvelles prises d’armes. Le Conseil mondial de la paix, fondé au lendemain de la guerre, rassemble de nombreux intellectuels. En France comme en Belgique, les mouvements pacifistes nés des grands courants de la Résistance, d’inspiration communiste, chrétienne ou de libres penseurs, encouragent les artistes à travailler sur la notion de paix. Survage a 79 ans lorsqu’il accepte le défi de peindre la paix en une vaste fresque narrative de 120 mètres carrés. Il la nommera PAX, intitulé latin souvent repris par les mouvements de gauche dont Survage s’est toujours senti idéologiquement proche. Le peintre passe dix-huit mois à Liège, cette ville wallonne en pleine mutation. Liège a longtemps été une grande ville d’industries. Au milieu du XIXe siècle, le sillon Sambre et Meuse est la première région industrielle du continent. Après-guerre, Liège est une métropole en devenir. Proche de l’Allemagne et des Pays-Bas, carrefour des grands axes de communication européens, la ville prend conscience de ses atouts et tente par tous les moyens de redéfinir son cadre géopolitique, comme en 1952 déjà, dans une tentative restée sans suite d’implanter le siège de la CECA. La ville a conscience qu’elle ne pourra prendre son essor qu’à partir d’une dynamique de reconstruction et de programmation de projets internationaux. Liège a déjà accueilli par le passé des manifestations importantes : l’Exposition internationale de l’eau en 1939, le Congrès national wallon en 1945. La ville se veut un point de rencontre des grands axes européens, elle entend accroître son rayonnement.
1. Le groupe EGAU (Études en groupe d’architecture et d’urbanisme) a été fondé en 1935 par les architectes Charles Carlier (1916-1993), Hyacinthe Lhoest (1913-1983) et Jules Mozin (1914-1995).
Une construction vitrée pour voir et être vu En 1958, la Ville de Liège souhaite s’illustrer à l’occasion de l’Exposition universelle de Bruxelles. Le bourgmestre Paul Gruselin entend contribuer à l’accueil des hôtes internationaux et véhiculer une image dynamique de sa cité. Contrairement à ses prédécesseurs, le fonctionnaire promeut un urbanisme moderniste pour rompre avec la tradition architecturale présente à Liège. C’est dans ce cadre que le groupe d’architectes Egau 1, auteur de nombreuses transformations urbanistiques du centre de Liège entre 1950 et 1970, repense l’architecture de la gare des Guillemins en s’inspirant de la Stazione Termini de Rome. C’est aussi dans ce contexte que le Palais des congrès voit le jour.
Vue de la Meuse et du Palais des congrès Photographie G. Jacoby
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Vie et Ĺ“uvre de LĂŠopold Survage
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1879 31 juillet : Naissance à Moscou à 9 heures et demie du soir de Léopold Frédéric Sturzwage, fils de Léopold Édouard, citoyen de Villmanstrand (actuellement Lappeenranta en Finlande mais alors territoire annexé à la Russie) et de Marie Caroline Emma Eggholm (ainsi qu’en témoigne son acte de baptême traduit au Consulat impérial de Russie à Nice en 1917). Comme Survage le faisait lui-même remarquer dans des Souvenirs inédits : « Le mariage de mes parents se fit le 31 octobre 1878, et ma naissance fut le 31 juillet de l’année suivante », ajoutant : « La précision est dans ma nature. »
Léopold Survage à douze ans, élève de l’école Saint-Pierre et Saint-Paul à Moscou.
14 septembre : L. S. est baptisé dans la religion protestante. Dans l’ébauche d’une autobiographie inachevée, L. S. rapporte : « Ce sont mes deux grands-pères qui, s’en allant chacun de leur pays, se fixèrent à Moscou. Celui du côté paternel venait de la Finlande, celui du côté maternel quitta une île danoise, qui s’appelait Eggholm et dont il portait le nom. Mon père se maria contre le gré de sa famille, car sa famille était riche et celle de ma mère, pauvre, mais ils s’aimaient et leur noce fut célébrée le 31 octobre 1878, et le 31 juillet 1879 je venais au monde. Le premier réveil de ma conscience s’est fait un an après. Je vois encore une bande étroite et scintillante au loin, entrecoupée par des raies verticales noires qui se réunissaient en haut à une voûte sombre. De toutes mes forces, je me précipitais vers ce mirage. Sous mes pieds, je voyais le sol d’une coloration brun rouge, mais quelque chose qui me soutenait sous mes bras m’empêchait d’avancer. Plus tard, j’ai su que cet événement s’était produit à Zikova, à quelques kilomètres de Moscou : dans un petit bois de pins au bord d’un étang, on m’apprenait à marcher à l’aide d’une serviette passée sous mes bras et tenue en arrière par ma mère. « Quand je fus capable de me tenir assis sur les genoux de mon père devant une table, je voyais surgir devant moi, sur une feuille de papier blanc, des hommes, des têtes et des animaux, que mon père dessinait pour
m’amuser, il les couvrait ensuite de couleurs. Vers quatre ans, j’ai eu la varicelle, et dans mon lit, j’avais un livre de zoologie en images. Des animaux innombrables, oiseaux et poissons, tous superbement coloriés. Je choisis un taureau et le copiai sur une belle feuille blanche à l’aide d’aquarelle et de gouache. C’était le cadeau pour le jour de l’An à ma grand-mère. Depuis, je ne cessais de produire de ces cadeaux à mes parents, oncles et tantes. Chez ma grand-mère, je regardais souvent avec admiration un tableau – une femme et un petit garçon – c’était une peinture de mon père. Dans sa jeunesse, il avait voulu devenir artiste, mais mon grand-père l’avait forcé à abandonner son rêve, pour devenir son successeur dans son usine de pianos, qu’il avait fondée à son arrivée à Moscou. Je voyais aussi dans la même chambre une tête de Christ, que j’admirais plus encore que la peinture de mon père. C’était un dessin fait par ma grand-mère dans sa jeunesse. »
1886 Décès de la mère de L. S. Une gouvernante l’élèvera, ainsi que ses quatre frères et sœurs. L’année suivante, il entre à l’école Saint-Pierre et Saint-Paul. « À l’âge de sept ans, je subissais mon premier grand chagrin – je perdis ma mère. Un an après mon père me conduisit au lycée. Le premier jour, à la récréation, je reçus un rude coup de poing dans le dos et une voix me demanda : “As-tu peur de moi ?“ Je me retournai et vis un garçon roux et plus grand que moi en posture de combat. Je me préparai à riposter, en criant : “Je n’ai pas peur.“ L’autre sourit et me tendit la main, il me proposa de devenir son ami, car il aimait les braves. Et ce fut une amitié qui dura des années, jusqu’à mon départ de Moscou. Mon ami faisait déjà de la peinture à l’huile, il avait douze ans. Au lycée, nous étions les meilleurs dessinateurs, et le directeur avait gardé dans la collection de l’école plusieurs de nos dessins, ce qui nous rendait très fiers. »
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VIE ET ŒUVRE DE LÉOPOLD SURVAGE
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Détail de la fresque réalisée en 1940 par Survage, à partir des Fables de La Fontaine, pour l’école de garçons d’Avernes (ici, L’Huître et les Plaideurs) 137
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