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Samuel Laverdière
Ultracrépidarianisme
Par Samuel Laverdière, CRIA
L’art de parler de ce qu’on ne connait pas. Connaissez-vous ces personnes qui arrivent, de façon très convaincante, à s’exprimer, commenter et même argumenter sur des sujets alors qu’elles n’ont aucune compétence crédible ou démontrée?
Par exemple : la Terre est plate et non une sphère, comment le DG du Canadien doit gérer sa masse salariale, la solution pour régler les enjeux dans les CHSLD, etc. Ce genre de discours commence souvent par quelque chose comme : «Je ne suis pas (mettez la profession de votre choix), mais je pense que…» et ça ressemble étrangement à un aveu honnête d’incompétence. Ultracrépidarianisme est un terme issu du proverbe latin sutor, ne supra crepidam, qui veut littéralement dire «le cordonnier ne doit pas parler au-delà de la chaussure». Les entreprises de transport sont-elles à l’abri de cette impression de connaissance chez leurs travailleurs? Absolument pas.
Effet Dunning-Kruger
Parallèlement à l’ultracrépidarianisme, avez-vous déjà remarqué que les experts qui maitrisent totalement leur sujet ont parfois l’impression de ne rien connaitre à propos de ce même sujet? Et, qu’à l’opposé, des débutants s’expriment avec confiance sur ce même sujet malgré leur absence d’expertise?
Des psychologues américains, David Dunning et Justin Kruger, ont étudié ce biais cognitif dans les années 90. Ils en sont arrivés à la conclusion que les débutants ont tendance à se surévaluer et à sous-estimer la compétence des experts, ce qu’ils ont nommé la «montagne de la stupidité».
Ensuite, plus on acquiert de l’expertise, moins on a l’impression de maitriser ce sujet. On est alors dans le creux de la «vallée de l’humilité». Enfin, en acquérant de l’expertise et en avançant en compétence, on arrive vers le «plateau de la consolidation» où on est apte à évaluer notre réel niveau de compétence.
Je ne sais pas
Une des solutions est, à mon humble avis, d’accepter le fait qu’on ne peut pas tout connaitre. Alors, affirmer «je ne sais pas», ce n’est pas un signe de faiblesse. Savoir ce que l’on sait et ce qu’on ignore est, au contraire, une marque de professionnalisme et d’assurance. En tant que formateur, si je ne suis pas certain d’une réponse à une question, je me fais un devoir de dire que je ne connais pas la réponse. Alors, je m’engage à la trouver et à l’acheminer ultérieurement. Est-ce possible qu’un maitre-chauffeur ou un mécanicien avec 30 ans d’expérience remette en question des facettes de son travail? Bien sûr que oui! C’est sain et c’est bénéfique pour cette personne, ses collègues et l’entreprise qui jouit de ses services.
En connaissance de cause
Sachant que ce genre de comportement humain se présentera fort probablement en entreprise, les gestionnaires d’une flotte de véhicules doivent utiliser leurs outils de gestion pour encadrer l’effet Dunning-Kruger. Les expériences passées, les habitudes ancrées et nos manières de
faire ne sont pas nécessairement toutes bonnes. Un gestionnaire averti doit donc s’occuper de la situation avant qu’elle ne devienne problématique et engendre des risques pour la santé ou la sécurité des travailleurs. Pour mettre de côté l’improvisation et réduire l’impact des fausses perceptions, il faut :
Réaliser les analyses sécuritaires de tâche,
Éliminer et réduire à la source les dangers, établir les procédures de travail,
Former, superviser les travailleurs sur les tâches à accomplir,
Valider l’atteinte des objectifs, appliquer des mesures correctives pour redresser une situation et veiller au respect des procédures.
En conclusion, faire preuve d’humilité et de rigueur intellectuelle requiert de l’effort, de la perspective et de la remise en question. Dans les derniers mois, l’ultracrépidarianisme est revenu en vogue avec la COVID-19. Mais
ne nous mettons pas la tête dans le sable : ces discours se tiennent également en entreprise sur la gestion d’une flotte, la conception d’une route, l’application d’une loi, etc. Soyons vigilants, car cette impression de connaissance ou d’expertise peut engendrer de graves conséquences. TR
Samuel Laverdière, CRIA, conseiller en prévention chez Via Prévention, possède un baccalauréat en relations industrielles. Il forme et conseille des gestionnaires et travailleurs des entreprises de transport au Québec. On peut le joindre à samuel. laverdiere@viaprevention.com