Cerveau & Psycho n°128 - janvier 2021

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Cerveau & Psycho

Cerveau & Psycho

Janvier 2021

N°128

N° 128 Janvier 2021

L 13252 - 128 S - F: 6,90 € - RD

PEUT-ON AUGMENTER SON INTELLIGENCE ?

TOUS CO-PARENTS !

Comment faire équipe pour l’éducation des enfants

En couple ou séparés, homos ou hétéros…

TOUS CO-PARENTS ! COMMENT FAIRE ÉQUIPE POUR L’ÉDUCATION DES ENFANTS SANTÉ LE CANNABIS, ANTIDOULEUR DU FUTUR

SCIENCES AFFECTIVES LA GRATITUDE, ANTIDOTE À LA MOROSITÉ INSOLITE CES ADULTES QUI ADORENT LES POUPÉES COVID-19 QUAND LE VIRUS INFECTE LE CERVEAU DOM/S : 8,90 € - BEL/LUX : 8,50 € - CH : 15 CHF – CAN : 12,49 $ CAN – TOM : 1 200 XPF


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N° 128

ÉDITORIAL

NOS CONTRIBUTEURS

p. 12-14

SÉBASTIEN BOHLER

Bret Stetka

Écrivain et journaliste basé à New York, directeur de la rédaction du site d’information médicale Medscape, il s’intéresse notamment aux effets de nos pratiques numériques sur nos capacités d’attention et de mémoire.

p. 40-47

Nicolas Favez

Professeur de psychologie clinique du couple et de la famille à la faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de l’université de Genève, il est également coresponsable de l’unité de recherche du centre d’étude de la famille de l’université de Lausanne.

p. 32-38

Bernard Calvino

Professeur d’université honoraire en neurophysiologie et ancien membre du conseil scientifique de l’institut UPSA de la douleur, il a dirigé une équipe de recherche, Neuroplasticité et douleur, dans des laboratoires de recherche de l’Inserm puis du CNRS sur les mécanismes de la douleur chronique.

p. 78-84

Corinna Hartmann

Psychologue et journaliste scientifique, elle évoque les principales avancées de la psychologie positive, parmi lesquelles les étonnants bienfaits d’un sentiment souvent négligé : la gratitude.

Rédacteur en chef

Zombies, SDF et Covidiens

E

n ces temps de Covid, il ne fait pas bon être pauvre. La fondation Abbé-Pierre indique que le nombre de SDF atteint les 300 000 (un chiffre qui a doublé en huit ans), et l’Inserm a révélé que le virus frappe plus durement les classes les plus défavorisées. Le film Peninsula, récemment sorti sur les écrans, nous offre une métaphore radicale de ce phénomène : cette fiction imagine une société sud-coréenne ravagée par un virus qui transforme les gens en zombies. Le plus horrible est que dans ce film, on s’aperçoit bien vite que les zombies ne sont guère discernables des pauvres. La Corée est hantée par le spectre des inégalités, de l’exclusion et des mépris de classe, un thème qui traverse toute l’œuvre cinématographique brillante de ce pays. Et, logiquement, dans Peninsula, c’est l’exclusion qui tue et qui vous transforme en zombie. Mais le film montre comment l’entraide – le contraire et de l’exclusion et de l’égoïsme – permet de vaincre le virus. Dans ce numéro, vous trouverez plusieurs déclinaisons de cette notion de coopération. Tout d’abord, à travers le sentiment de gratitude. Selon les biologistes de l’évolution, si nous éprouvons de la gratitude, c’est parce que ce sentiment nous pousse à rendre ce que nous avons reçu et fait ainsi de nous des partenaires fiables dans les situations de coopération. En dernier recours, il nous aide à survivre. Et il nous procure donc une sensation agréable, que nous aurions tort de ne pas cultiver ! L’autre composante essentielle de la coopération est l’empathie, la capacité à se mettre à la place de l’autre. Une qualité que doivent mettre en œuvre les parents – vivant en couple ou non – qui souhaitent coopérer pour le bien de leur enfant. C’est tout le dossier central de ce numéro. Et, finalement, c’est peut-être aussi ce qui a rendu nécessaire la coopération dans l’espèce humaine : sans un minimum d’entente pour faire grandir les petits, où serions-nous aujourd’hui ? £

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SOMMAIRE N° 128 JANVIER 2021

p. 16

p. 20

p. 24

p. 32

p. 39-60

Dossier p. 39

TOUS CO-PARENTS !

p. 6-38

DÉCOUVERTES p. 6 ACTUALITÉS Obésité : la faute au cerveau ? À quoi sert la littérature ? Écrire à la main est plus stimulant Le café, un antidote aux TOC ? La boisson qui booste le corps et le cerveau

p. 20 ÉPIDÉMIOLOGIE

p. 12 FOCUS

Michael Marshall

Numérique : quand l’attention s’effondre Basculer de Twitter vers Instagram ou Whatsapp, tout en gérant ses réunions Zoom : attention aux dégâts sur l’attention et la mémoire !

Covid-19 : alerte sur notre cerveau

Vous avez des pertes de mémoire, vos gestes ralentissent, vos pensées s’engourdissent… c’est un des possibles effets du virus sur le cerveau. p. 24 CAS CLINIQUE GRÉGORY MICHEL

p. 16 PSYCHOLOGIE COMPORTEMENTALE

Marine, ou l’enfance violée

Vivre à la montagne, d’après une étude récente, modifierait certaines dimensions de la personnalité…

p. 32 MÉDECINE

Bret Stetka

Quand la montagne change la personnalité Emily Willingham

À 13 ans, cette adolescente se met à insulter son entourage et à tout briser autour d’elle… Des viols dans son enfance ont provoqué chez elle un trouble borderline.

p. 40 PSYCHOLOGIE

QUE SIGNIFIE ÊTRE PARENT AUJOURD’HUI ?

Qu’ils soient en couple, séparés ou remariés, les parents doivent aujourd’hui apprendre à se coordonner pour œuvrer au bien de l’enfant. Nicolas Favez

p. 48 INTERVIEW

POUR COOPÉRER, IL FAUT « MENTALISER »

Une des clés pour faire équipe autour de l’enfant est la mentalisation, capacité à identifier les pensées, les émotions et les attentes de l’autre. Stephan Eliez

p. 56 DÉVELOPPEMENT Cannabis : l’antidouleur du futur ? L’ENFANT AU CŒUR Depuis octobre 2020, un décret français DU DIVORCE autorise enfin l’utilisation du cannabis à des fins thérapeutiques. Mais comment fonctionne cette substance ? Bernard Calvino

Si le risque de conséquences négatives sur les enfants est élevé après un divorce, la capacité des parents à communiquer est cruciale pour leur construire un avenir protecteur. Stella Marie Hombach

Ce numéro comporte un encart d’abonnement Cerveau & Psycho, jeté en cahier intérieur, sur toute la diffusion kiosque en France métropolitaine. Il comporte également un courrier de réabonnement, posé sur le magazine, sur une sélection d’abonnés. En couverture : © Shutterstock.com/design36

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p. 62

p. 70

p. 74

p. 94

p. 78

p. 86 p. 92

p. 62-77

p. 78-90

ÉCLAIRAGES

VIE QUOTIDIENNE LIVRES

p. 62 PSYCHOLOGIE

p. 78 LES CLÉS DU COMPORTEMENT

p. 92-98

Les poupées « reborn » : ces faux bébés si humains…

Pourquoi c’est bon de dire merci

Nele Langosh

Corinna Hartmann

p. 92 SÉLECTION DE LIVRES Le Cinéma intérieur Jun Covid-19 et détresse psychologique Une journée dans le cerveau d’Anna Les Parasites manipulateurs L’Art de faire confiance

p. 70 L’ENVERS DU

p. 86 ÉCOLE DES CERVEAUX

p. 94 NEUROSCIENCES ET LITTÉRATURE

Ces poupées hyperréalistes activent nos réflexes de tendresse et de protection.

Être reconnaissant envers les autres protège de la dépression, apporte un meilleur sommeil et une meilleure santé !

DÉVELOPPEMENT PERSONNEL

YVES-ALEXANDRE THALMANN

Faut-il s’inspirer de ceux qui ont réussi ?

Vouloir réussir en imitant des modèles est un leurre : on oublie ceux qui ont échoué en recourant aux mêmes méthodes. p. 74 UN PSY AU CINÉMA

Peninsula : comment survivre à une pandémie ?

JEAN-PHILIPPE LACHAUX

Comment devient-on plus intelligent ?

Apprendre à décomposer les problèmes complexes en tâches simples développe une composante cruciale de l’intelligence. p. 90 LA QUESTION DU MOIS

Pourquoi le voyage semble-t-il plus long à l’aller qu’au retour ? Cette distorsion serait due à un biais cognitif appelé « optimisme temporel ». Isabell Winkler

JEAN-VICTOR BLANC

Quand un virus transforme les hommes en zombies, la solution n’est ni le combat, ni la fuite… mais l’entraide.

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SEBASTIAN DIEGUEZ

Gimpel l’imbécile : qu’est-ce que la crédulité ?

La nouvelle de l’écrivain américanopolonais Isaac Bashevis Singer voit dans la crédulité une forme de bienveillance…


DÉCOUVERTES

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p. 12 Numérique : quand l’attention s’effondre p. 16 Quand la montagne change la personnalité p. 20 Covid-19 : alerte sur notre cerveau

Actualités Par la rédaction

Obésité : la faute au cerveau ? Dans le cerveau d’enfants en surpoids, les neurones apparaissent plus nombreux et plus compactés dans certaines régions. Ce qui les incite à manger encore davantage ! K. M. Rapuano et al., Nucleus accumbens cytoarchitecture predicts weight gain in children, PNAS, vol. 117, pp. 26977-26984, 2020.

© Shutterstock.com/Svetlana Cherruty

E

n quatre décennies, la proportion d’enfants et d’adolescents obèses à travers le monde a été multipliée par 4,5. Les conséquences en termes d e santé publique sont abyssales : diabète, maladies cardiovasculaires, dépression… Pourquoi sommes-nous si vulnérables aux nourritures grasses et sucrées, au point que les psychiatres commencent à parler d’addiction alimentaire ? Dans notre cerveau, une structure appelée « striatum », et plus particulièrement une subdivision nommée « noyau accumbens », suscite l’envie de consommer des nourritures très énergétiques, et libère une molécule appelée « dopamine » qui procure du plaisir en même temps qu’une attirance renouvelée pour ces nourritures. Une activité élevée de cette zone cérébrale a été associée à des comportements de surconsommation de barres chocolatées, à des échecs répétés dans les tentatives de régimes, une augmentation de l’indice de masse corporelle et un risque de développer du diabète. Chez les enfants et les ados, cette partie du cerveau prend facilement l’ascendant sur les régions cérébrales assurant un contrôle du

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p. 24 Marine, ou l’enfance violée p. 32 Cannabis : l’antidouleur du futur ?

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NEUROSCIENCES

Les yeux plus gros que le ventre ! G. Levakov et al., NeuroImage, le 23 septembre 2020.

DES NEURONES PLUS « SERRÉS » Kristina Rapuano et ses collègues ont suivi 2 133 enfants de 9 et 10 ans, pendant un an. Au début de l’expérience, ils ont mesuré leur indice de masse corporelle (un indice du surpoids) et ont scanné leur cerveau à l’aide d’une technique nouvelle appelée « imagerie de spectre de restriction », qui permet d’évaluer la densité de cellules nerveuses contenues à l’intérieur d’un volume cérébral donné. Plus les valeurs mesurées sont élevées, plus les cellules nerveuses sont densément compactées. Les résultats sont saisissants : plus un enfant ou un adolescent a un indice de masse corporelle élevé, plus ses cellules sont concentrées et nombreuses dans son noyau accumbens, la zone qui suscite l’attirance pour les nourritures riches. Mieux – ou pire : la mesure de la densité de cellules du noyau accumbens permet de savoir

si, un an après, l’enfant ou l’adolescent aura encore pris du poids. Qu’est-ce qui « fait pousser » les neurones du noyau accumbens ? À mesure qu’une personne consomme beaucoup de nourriture grasse et sucrée, ces neurones perdent peu à peu leur capacité à libérer de la dopamine. Pour cette raison, il se pourrait que le sujet soit obligé de manger toujours plus pour obtenir le plaisir associé. Mais aussi, la croissance de nouveaux neurones producteurs de dopamine serait favorisée pour compenser cette érosion. Autre hypothèse avancée : la nourriture saturée en graisses enclencherait des mécanismes inflammatoires dans le noyau accumbens, se traduisant par une « gliose », à savoir une prolifération des cellules de soutien des neurones, les cellules gliales. Cette gliose se traduirait par une appétence accrue pour le sucre… Ces travaux tirent un signal d’alarme : laisser un enfant se nourrir principalement de sucre et de fastfood a un impact profond sur son cerveau, qui l’exposera à des comportements compulsifs vis-à-vis de ces nourritures, pendant de longues années. Avec, à la clé, une érosion du plaisir de manger et des problèmes de santé à la chaîne. La plus grande vigilance est donc conseillée, pour éduquer les plus jeunes à résister à ces tentations faciles mais qui peuvent coûter très cher. À la clé, ils en retireront à la fois une meilleure santé et plus de plaisir de manger ! £ Sébastien Bohler

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ourquoi certains parviennent-ils à perdre du poids et d’autres non ? Si la capacité à contrôler ses pulsions pourrait avoir une influence de même que l’activité du circuit cérébral de la récompense en réponse à la nourriture, les résultats obtenus par Gidon Levakov, de l’université Ben-Gourion, et ses collègues, indiquent que la partie se joue aussi à un niveau plus fondamental, purement sensoriel. Les chercheurs ont recruté 92 participants en surpoids qui suivaient un programme pour mincir. Grâce à des mesures par IRMf, ils ont identifié un réseau cérébral déterminant : moins les régions de ce réseau étaient connectées entre elles, moins les participants parvenaient à perdre du poids. Ces régions étaient principalement sensorimotrices, notamment visuelles, ce qui suggère un dysfonctionnement dans la manière dont le cerveau perçoit la nourriture – même si le lien avec l’alimentation excessive reste difficile à déterminer. Les chercheurs ont également constaté que plus ce réseau avait une activité importante dans la bande de fréquence de 0,05 hertz, moins les participants arrivaient à perdre du poids. Or cette bande de fréquence est connue pour être sous l’influence du système digestif, l’activité cérébrale se synchronisant avec celle de cellules particulières nichées dans la paroi de l’estomac. Cette interaction pourrait donc également jouer un rôle dans le dysfonctionnement du réseau. Dans tous les cas, « la perte de poids n’est pas simplement une question de volonté », conclut Gidon Levakov. £ Guillaume Jacquemont

© Shutterstock.com/New Africa

comportement alimentaire, car ces dernières arrivent à maturité plus tard dans la vie. Mais ce qu’ont découvert des chercheurs des universités Yale, à New Haven, et de Californie à San Diego est plus inquiétant : chez les enfants en surpoids ou obèses, la structure intime du noyau accumbens est modifiée à l’échelle microscopique. En effet, les neurones et les cellules gliales sont plus densément compactés, plus nombreux, comme s’ils « poussaient », comme nourris par cette alimentation, et dès lors prêts à en demander encore plus !


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Quand la montagne change la personnalité

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DÉCOUVERTES Psychologie comportementale

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EMILY WILLINGHAM Journaliste scientifique aux États-Unis.

Vivre à la montagne, d’après une étude récente, modifierait certaines dimensions de la personnalité. Jusqu’à coller à l’image de l’aventurier solitaire et taciturne ?

S © Shutterstock.com/Duet PandG

i on vous demande à quoi ressemble d’après vous un montagnard, peutêtre imagerez-vous un homme trapu, hirsute et rustique, qui vit à la dure, dans les alpages au milieu des vaches, voire qui cherche aventure au milieu des forêts, de la neige, des cerfs et des chamois. C’est un cliché, évidemment, et la plupart des personnes vivant aujourd’hui dans les montagnes ne ressemblent guère à ce stéréotype. Et pourtant, une étude publiée le 7 septembre 2020 dans la rev ue Nature Human Behaviour révèle un fait inattendu : la nature accidentée et l’immensité qui entourent les individus habitant dans les régions montagneuses influent sur leurs traits de personnalité. À défaut de façonner leur physique. PROFIL DE L’HOMME DES HAUTEURS Selon les études réalisées par Friedrich Götz et ses collègues de l’université de Cambridge, les habitants des montagnes se distingueraient par certains traits de personnalité, comme l’ouverture aux expériences nouvelles, mais aussi par une faible « agréabilité » et une faible extraversion. En gros, ils seraient aventureux, renfermés et peu amicaux.

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EN BREF £ « L’homme des montagnes » n’est pas forcément barbu, trapu et solitaire… Mais il serait plus aventurier dans l’âme que le citadin. £ Ce résultat, obtenu dans le Grand Ouest américain, doit être étendu à des « montagnards » vivant dans d’autres cultures. £ Mais il laisse entendre que l’environnement influerait sur la personnalité.


© Doers/Shuttestock.com

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Le SARS-CoV-2 perturbe parfois le cerveau, mais par quels mécanismes ?

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DÉCOUVERTES Covid-19

Covid-19 : alerte sur notre cerveau Par Michael Marshall, journaliste scientifique basé à Devon, en Grande-Bretagne.

Vous avez attrapé le Covid-19 et, soudain, vous avez des pertes de mémoire, vos gestes ralentissent, vos pensées s’engourdissent… Peut-être le virus s’est-il attaqué à votre cerveau. Une complication dont on cherche encore à comprendre les causes.

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lle voyait des lions et des singes dans sa maison. Souvent désorientée et agressive envers les autres, elle était en outre convaincue que son mari était un imposteur. Âgée d’une cinquantaine d’années seulement, soit beaucoup moins que les personnes chez qui habituellement se développe une psychose, cette femme n’avait pas d’antécédents psychiatriques. En revanche, elle avait été infectée par le SARSCoV-2. Elle est ainsi l’un des premiers cas connus de malade ayant développé une psychose après avoir contracté le Covid-19. Durant les premiers mois de la pandémie, les médecins se battaient pour faire respirer les

EN BREF £ Délire, confusion, désorientation, amnésie… De multiples symptômes neurologiques ont été observés chez les patients touchés par le Covid-19. £ On ignore encore s’ils sont dus à une infection directe du système nerveux ou à l’inflammation que provoque le virus. £ Trouver la réponse est d’autant plus crucial qu’elle conditionnera le traitement à mettre en œuvre.

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patients et se concentraient surtout sur le traitement des atteintes pulmonaires et circulatoires. Mais, dès cette époque, les preuves des effets neurologiques du Covid-19 s’accumulaient. Certains malades hospitalisés déliraient, étaient confus, désorientés, agités… En avril, un groupe au Japon a rapporté le cas d’un malade présentant un gonflement et une inflammation des tissus cérébraux. Une autre étude a décrit un patient atteint d’une détérioration de la myéline, un revêtement gras protecteur des neurones, qui est irréversiblement endommagé dans les maladies neurodégénératives comme la sclérose en plaques. DES DIZAINES DE MILLIERS DE PERSONNES POTENTIELLEMENT TOUCHÉES « Les symptômes neurologiques sont de plus en plus effrayants », affirme Alysson Muotri, de l’université de Californie à San Diego. La liste compte désormais des accidents vasculaires cérébraux, des hémorragies cérébrales et des

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Marine, ou l’enfance violée N° 128 - Janvier 2021


DÉCOUVERTES Cas clinique

GRÉGORY MICHEL

Professeur de psychologie clinique et de psychopathologie à l’université de Bordeaux, chercheur à l’Institut des sciences criminelles et de la justice, psychologue et psychothérapeute en cabinet libéral, et expert auprès des tribunaux.

À l’âge de 13 ans, du jour au lendemain, l’adolescente sage devient un volcan en furie. Elle insulte tout le monde, refuse tout conseil, brise les objets autour d’elle… Jusqu’à ce qu’on découvre l’horreur dont elle a été victime dans son cercle familial. Un trauma qui a complètement désorganisé son psychisme.

EN BREF £ Du jour au lendemain, Marine, 13 ans, devient violente et se désinvestit de tout, notamment du collège. Elle se scarifie et tente même de se suicider.

© Gettyimages/-Mosquito-

£ Ses parents, affolés et ne comprenant rien, la font hospitaliser. C’est alors qu’on découvre, après plusieurs semaines, qu’elle a été victime d’abus sexuels pendant six ans… £ Souffrant de dépression et de stress post-traumatique, elle a développé un trouble de la personnalité limite, ou borderline. La prise en charge à l’hôpital et l’arrestation de l’agresseur vont beaucoup l’aider.

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arine, une adolescente de 13 ans, est arrivée il y a quelques années dans le service de pédopsychiatrie parisien où j’exerçais. En quelques jours, elle a mis sens dessus dessous toute l’unité de soins. Insultante, provocante, elle s’est opposée à tout le monde, a dénigré tout le personnel ainsi que les autres jeunes patients. Quand elle était seule dans sa chambre, elle cassait tout et jetait les objets à terre. Évidemment, elle fit l’objet d’une surveil­ lance intensive de la part de tout le personnel. Tout le monde redoutait le moindre de ses actes envers l’équipe médicale et les autres ados, de même que ses réactions soudaines et impré­ v isibles. Elle était très inquiétante. Que se

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© Shutterstock.com/Lightspring

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DÉCOUVERTES Médecine

Cannabis : l’antidouleur du futur ? Par Bernard Calvino, professeur d’université honoraire en neurophysiologie et ancien membre du conseil scientifique de l’institut UPSA de la douleur.

Depuis octobre 2020, un décret français autorise enfin l’utilisation du cannabis à des fins thérapeutiques. Reste à bien comprendre comment il exerce son action antalgique et anti-inflammatoire, pour l’utiliser de la façon la plus efficace, notamment en combinaison avec la morphine.

O

n y est : le ministère de la Santé a enfin publié, le vendredi 9 octobre 2020, le décret autorisant l’usage du cannabis à des fins thérapeutiques, strictement contrôlées et limitées. Après une trentaine de pays dans le monde, dont les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Angleterre et l’Espagne, la France va permettre à des milliers de patients souffrant de maladies graves de tester le cannabis ; l’expérimentation débutera en 2021 auprès de 3 000 personnes présentant des douleurs insoutenables non atténuées par les traitements classiques. C’est le cas notamment dans certaines formes d’épilepsie, dans les douleurs chroniques dites « neuropathiques », dans les cancers et les effets secondaires des chimiothérapies, et chez les sujets séropositifs ou atteints de sclérose en plaques.

EN BREF £ Depuis fin 2020, la France a autorisé l’utilisation du cannabis pour le traitement de douleurs intenses, dans le cas de diverses pathologies graves. £ C’est surtout le THC, la molécule la plus active de la plante, qui est utile en thérapie. Les récepteurs cannabinoïdes sur lesquels le THC se fixe existent dans le cerveau et la moelle épinière, notamment le long du circuit de la douleur. £ Les effets du THC se couplent à ceux de la morphine, de sorte que le cannabis représente certainement un traitement améliorant le bien-être des patients qui souffrent intensément.

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Mais on ne pourra toujours pas fumer du cannabis… Les médicaments – importés, car cultiver et commercialiser du cannabis restent interdit en France – se présenteront sous forme d’huiles, de gélules et de fleurs séchées, contenant des doses contrôlées de THC, ou tétrahydrocannabinol, la principale substance active du cannabis. Mais que sait-on vraiment des effets du cannabis sur notre organisme et notre cerveau ? 421 MOLÉCULES DANS LE CANNABIS Le cannabis tel qu’on le connaît aujourd’hui, celui que l’on fume, est un mélange de feuilles séchées et de cœurs de fleurs de la plante Cannabis sativa, c’est-à-dire une association complexe de multiples molécules biologiquement actives. En effet, sa composition varie autant que celle de n’importe quelle plante en fonction de l’environnement (dont le milieu de culture auquel la plante s’adapte très facilement) et de la souche génétique. On peut ainsi extraire du cannabis jusqu’à 421 composés chimiques, dont 61 sont des cannabinoïdes à proprement parler (pour le chimiste, ce sont des terpènes à 21 atomes

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Dossier 39

SOMMAIRE

p. 40 Que signifie être parent aujourd’hui ? p. 48 Interview Pour coopérer, il faut « mentaliser »

TOUS

p. 56 L’enfant au cœur du divorce

CO-PARENTS ! Quel parent êtes-vous ? Êtes-vous en

couple, avec une femme ou un homme, seul(e), car célibataire par choix ou séparé(e) par exemple, bien accompagné(e) par le père ou la mère d’autres enfants que les vôtres… ? Peu importe votre situation familiale ! Si vous avez un ou plusieurs enfants, vous êtes un « coparent » ! Avec pour objectif de subvenir aux besoins de vos petits, de les éduquer et de leur apporter toute votre affection, afin qu’ils se développent correctement. Que signifie coparentalité ? Il n’y a pas de recette miracle au bonheur en famille… Toutefois, depuis quelques années les psychologues s’intéressent non plus à la parentalité – qui reposait naguère sur une répartition claire et souvent asymétrique des rôles entre le papa et la maman –, mais à la « coparentalité » des nouvelles familles, qu’elles soient homo-, mono-, hétéroparentales ou recomposées. Le secret : la coopération entre les « coparents », qu’ils vivent ou non sous le même toit, le soutien mutuel et affectif qu’ils s’apportent l’un l’autre, ainsi qu’une bonne communication, surtout dans sa forme. Nous vous livrons ici, dans ce dossier, ce que la psychologie peut apporter aux parents d’aujourd’hui qui, pour être souvent bien plus solidaires et égalitaires qu’autrefois, ne se posent pas moins de questions… Bénédicte Salthun-Lassalle

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Dossier

Š Getty images/Malte Mueller

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QUE SIGNIFIE

ÊTRE PARENT AUJOURD’HUI ?

En couple, séparé(e)s, remarié(e)s : qui sont les parents de nos jours ? De bons éducateurs ? Des pourvoyeurs d’affection ? Plus que tout, ils doivent se coordonner afin de coopérer pour le bien de l’enfant. Ce que les psychologues appellent la « coparentalité ». Par Nicolas Favez, professeur de psychologie clinique du couple et de la famille à la faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de l’université de Genève et coresponsable de l’unité de recherche du centre d’étude de la famille à l’université de Lausanne.

£ Les parents d’aujourd’hui ne vivent plus tous dans les mêmes conditions familiales… £ Mais que l’on soit en couple homoou hétérosexuel, seul(e), remarié(e), etc., les études récentes ont montré que les enfants des « nouvelles familles » ont un développement similaire à celui des jeunes vivant dans des familles « traditionnelles ». £ À condition que les adultes coopèrent et s’entendent pour l’éducation des plus jeunes ! Les psychologues ne parlent donc plus de parentalité, au sens classique du terme, mais bien de coparentalité.

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contexte stable et protecteur qui permettait à la relation mère-enfant de s’épanouir.

ouple hétérosexuel, homosexuel, libre, famille monoparentale, recomposée… Les parents d’aujourd’hui ont des vies très différentes selon leur situation « conjugale », mais ils doivent toujours s’organiser, coopérer et bien s’entendre pour éduquer au mieux leurs enfants. Ce qui fait l’objet de nombreuses recherches. Auparavant, la « parentalité » – le fait d’être parent – était peu discutée ou analysée : elle était avant tout affaire de femme, car c’était sur la mère que reposaient la responsabilité et la tâche de s’occuper des petits, le père étant chargé de garantir, grâce aux ressources qu’il procurait, un

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DE LA FAMILLE TRADITIONNELLE À LA CONTEMPORAINE Mais ce modèle, que l’on qualifie généralement de « classique » ou « traditionnel », ne suffit plus pour décrire la parentalité d’aujourd’hui, comme le précisent en 2019, dans leurs essais, les sociologues français Gérard Neyrand, Martine Segalen et Agnès Martial. Le xx e siècle a connu une évolution importante des rôles sociaux, due notamment à la revendication des femmes de s’établir dans le monde du travail et à celle des pères de s’investir auprès des enfants, qui se sont déployées dans une époque plus égalitaire qu’auparavant. D’où une redéfinition des rôles parentaux et une structuration différente de la famille. Cet abandon des repères classiques a ouvert la voie à une grande variété et richesse de fonctionnements, mais dans l’ensemble, les études révèlent


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DOSSIER TOUS CO-PARENTS !

© Getty images/Donald Iain Smith

L’ENFANT AU CŒUR DU DIVORCE

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L’ENFANT

AU CŒUR DU DIVORCE Comment les enfants supportent-ils la séparation de leurs parents ? Si le risque de conséquences négatives est élevé, la capacité des parents à communiquer et à œuvrer ensemble autour de l’enfant est un facteur protecteur déterminant. Par Stella Marie Hombach, journaliste et autrice à Berlin.

£ Souvent, un divorce a des conséquences négatives sur le développement des enfants du foyer : difficultés scolaires, stress, anxiété, agressivité… £ La capacité des parents à conserver un lien pour éduquer ensemble leur progéniture – la coparentalité – est un facteur de protection. £ Cette épreuve est mieux surmontée si chaque parent explique clairement à l’enfant les raisons de la séparation. £ Les modes de garde alternée, en progression, semblent également bénéfiques.

L

uisa Arndt avait 13 ans quand ses parents se sont séparés. Elle a aujourd’hui peu de souvenirs de la conversation qui, à ce moment, a changé sa vie. Elle croit se rappeler qu’elle rentrait du collège et qu’elle a dû s’asseoir dans sa chambre. À moins que ce ne soit dans la cuisine. Peu importe. En tout cas, ses parents se sont installés près d’elle pour lui annoncer qu’ils ne vivraient bientôt plus ensemble : son père allait déménager. La jeune fille devait donc réfléchir : avec qui, entre son père ou sa mère, souhaitait-elle désormais vivre ? Ses parents étaient alors très calmes, de sorte que Luisa l’est restée aussi. Du moins, en apparence. Elle n’a ni crié ni pleuré. Un manque d’émotions qui explique peut-être pourquoi la jeune femme, aujourd’hui âgée de 32 ans, se souvient si peu de cette journée. Et même quand elle a annoncé qu’elle souhaitait emménager avec son père, sa mère n’a pas réagi…

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ÉCLAIRAGES p. 70 L’envers du développement personnel p. 74 Un psy au cinéma

Les poupées « reborn » Ces faux bébés si humains… Par Nele Langosch, psychologue et journaliste scientifique. Photographies de Martina Cirese.

Des yeux innocents, des joues roses, des cheveux soyeux : les poupées « reborn » (« renées » en français) ressemblent à s’y méprendre à de vrais bébés. De plus en plus d’adultes en achètent sur internet et leur décorent des chambres. Passe-temps attendrissant, dada de collectionneur, substitut de maternité ou dérive pathologique ?

N

ina est allongée dans un petit lit comme ceux qu’on trouvait autrefois pour les nourrissons dans les maternités. Sa petite tête est protégée par un bonnet tricoté à la main. Sur son corps, elle porte des vêtements roses. Ses joues sont légèrement rougies. Elle semble dormir. Juste à côté d’elle, Georges, un autre bébé, se tient assis, bien réveillé, contre la

tête d’un autre lit. Son prénom est écrit sur le cordon de sa tétine. Avec son bob blanc et ses petites chaussures, il semble être sur le point de partir pour une balade du dimanche. Annie, plus grande que Nina et Georges, est également habillée de façon estivale. Elle attend, assise dans une chaise haute dans le coin de la pièce que Sabine a préparée pour eux trois. « Tout ici respire

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© Martina Cirese

Jenny et Ninu, deux femmes qui vivent en couple, avec leur poupée reborn Emily. Toutes deux victimes de traumatismes pendant l’enfance, ayant en vain tenté une PMA, elles affirment trouver dans cet objet un moyen de panser les souffrances du passé.

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ÉCLAIRAGES Un psy au cinéma

JEAN-VICTOR BLANC

Médecin psychiatre à l’hôpital Saint-Antoine, à Paris, et enseignant à Sorbonne Université.

Peninsula Comment survivre à une pandémie ? Un virus surgit et transforme les humains en zombies. Horrifié, votre cerveau enclenche trois types de réactions : sidération, fuite et attaque. Mais aucun de ces comportements ne vous sauvera. Comme le montre le film Peninsula, seule la coopération trouvera la parade...

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£ De fait, les recherches montrent qu’un stress chronique peut déclencher des variations hormonales typiques des conduites antisociales dans le cerveau. £ Pourtant, une telle réaction n’est pas automatique et il semble possible de favoriser les réponses prosociales dans un contexte de crise – ce qui serait bien utile en ces temps de Covid-19.

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omment l’humanité réagiraitelle face à une menace sanitaire massive ? Cette question, cruellement actuelle, est au centre du film Peninsula, réalisé par le Coréen Yeon Sang-ho et sorti le 21 octobre 2020. Certes sous une forme un peu spéciale, héritée du cinéma d’horreur : l’histoire raconte une terrifiante épidémie de zombies. Chaque personne contaminée se transforme en quelques minutes en un mort-vivant qui n’a plus qu’un objectif : dévorer les humains autour de lui. DES SAFARIS POUR CAPTURER LES CIVILS Peninsula s’intègre à une trilogie commencée en 2016 avec Seoul Station et Dernier rain pour Busan, chacun des films mettant en scène des personnages différents. Les deux premiers opus décrivent les débuts de l’épidémie, déclenchée par un accident au sein d’un complexe bioindustriel, dans un contexte de spéculation financière. Quatre ans plus tard, la Corée du Sud est devenue

© ARP Sélection

EN BREF £ Dans le film Peninsula, une bande d’ex-militaires persécute les survivants d’une épidémie de zombies dans le seul but de se distraire.


VIE QUOTIDIENNE

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p. 86 Comment devient-on plus intelligent ? p. 90 Pourquoi le voyage semble-t-il plus long à l’aller qu’au retour ?

Pourquoi c’est bon de dire merci Par Corinna Hartmann, psychologue et journaliste scientifique.

Savoir se montrer reconnaissant envers les autres est la base d’un bon lien social. Mais paradoxalement, c’est aussi le meilleur moyen de chasser la dépression, de trouver un meilleur sommeil et de rester en bonne santé !

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ujourd’hui, aucune catastrophe naturelle ne s’est produite, aucun ami n’est mort et il n’a même pas plu : c’est peutêtre ainsi qu’un stoïcien de l’Antiquité aurait résumé sa journée. Il y a près de 2 000 ans, les représentants de cette école de pensée grécoromaine, qui compte Sénèque et Épictète parmi ses plus illustres membres, ont mis au point une recette sophistiquée pour être heureux dans la vie : quoi qu’il arrive, préparez-vous au pire ! Si cela se produit, vous serez moins déçu que l’optimiste, et dans le cas contraire, vous serez soulagé et joyeux. C’est l’une des nombreuses façons de prendre conscience des bienfaits de l’existence. Entre le stress au bureau, les déclarations d’impôts et les heures de pointe, il est facile de les oublier. Mais même dans les mauvais jours, la plupart d’entre nous avons beaucoup de raisons d’être reconnaissants. Or un nombre croissant d’études indiquent que ceux qui s’en aperçoivent

EN BREF £ Depuis une vingtaine d’années, les psychologues découvrent tous les bienfaits de la gratitude, associée à une plus grande satisfaction dans la vie et à un moindre risque de dépression, d’addiction ou de burn-out. £ Or la gratitude s’entraîne, si bien que des interventions d’autotraitement voient le jour pour la favoriser. £ Toutefois, cela ne convient pas à tout le monde et il faut être attentif aux effets secondaires.

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sont plus satisfaits dans la vie, ont des relations plus épanouissantes, souffrent moins de dépression, d’addiction ou de burn-out et sont mieux à même d’affronter les coups du sort. LA GRATITUDE, C’EST BON POUR LA SANTÉ ! Selon des recherches récentes, comme celles menées par Paul Mills, de l’université de Californie à San Diego, auprès de personnes cardiaques, la gratitude est même bonne pour la santé. Plus ces personnes se sentent reconnaissantes envers les bonnes choses qui leur arrivent, moins elles sont déprimées, mieux elles dorment, plus elles ont confiance en elles pour gérer leur maladie et moins elles ont de marqueurs inflammatoires – qui accroissent les problèmes cardiaques – dans leur sang. De plus en plus d’éléments suggèrent que la gratitude n’est pas seulement la conséquence de meilleures conditions de vie, mais aussi sa cause, entraînant


© Charlotte Martin/www.c-est-a-dire.fr

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LIVRES

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p. 92 Sélection de livres p. 94 Gimpel l’imbécile : qu’est-ce que la crédulité ?

SÉLECTION

A N A LY S E Sébastien Bohler

PSYCHIATRIE Covid-19 et détresse psychologique Nicolas Franck Odile Jacob, 2020

NEUROSCIENCES Le Cinéma intérieur Lionel Naccache Odile Jacob, 2020, 240 pages, 22,90 €

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avez-vous que notre cerveau prend des clichés instantanés du monde qui nous entoure, à raison de treize images par seconde ? Et qu’il crée l’illusion d’un mouvement fondu grâce à de savants calculs neuronaux dont nous n’avons pas conscience ? C’est la théorie exposée par Lionel Naccache dans cet ouvrage : notre cerveau fonctionne comme une salle de cinéma. Il nous propose un film de la réalité, et non son compte rendu fidèle. Par film, il faut entendre le résultat d’un cadrage, d’un montage, d’une colorisation et d’un remplissage de zones aveugles. On apprend ainsi dans ces pages que notre cerveau produit des formes fictives pour combler les zones du champ visuel qui ne peuvent être perçues à cause de contraintes anatomiques de la rétine. Il colorise aussi des parties de scènes visuelles qui sont initialement perçues en noir et blanc : étant donné que de vastes portions de la rétine sont tapissées majoritairement de cellules photoréceptrices insensibles à la couleur, notre cerveau y injecte des couleurs récupérées dans des zones rétiniennes dotées de photorécepteurs sensibles aux teintes. Au bout du compte, ce que nous voyons est un spectacle que nous présente crânement notre cerveau, truffé de ruses et de reconstitutions. Mais, étonnamment, cette illusion (cette fiction, terme préféré par l’auteur) nous est utile pour vaquer à nos occupations de tous les jours, et probablement ne pourrions-nous pas vivre sans elle. Ainsi, en créant l’illusion du mouvement entre deux clichés instantanés d’un objet que nous devons attraper au vol, notre cerveau produit un continuum d’images intermédiaires qui nous aident à anticiper la position de l’objet au centimètre près lorsqu’il arrive à portée de notre main, ce que les instantanés seraient incapables de faire. L’auteur livre enfin une réflexion sur des processus analogues opérant au sein même de notre conscience : celle-ci aurait des points aveugles (nous croirions être conscients de choses sans que ce soit toujours le cas), se percevrait comme fluide, nous procurant le sentiment de glisser paisiblement d’un moment à l’autre, générant l’impression de la continuité du soi… Un décorticage de la machine complexe de notre subjectivité, qui pousse à se demander, à la manière d’un Descartes, où se loge encore l’objectivité. Sébastien Bohler est rédacteur en chef de Cerveau & Psycho.

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224 pages, 21,90 €

PATHOLOGIE Jun Keum Suk Gendry-Kim Delcourt/Encrages, 2020 256 pages, 19,99 €

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un était un petit garçon « qui ne parlait pas ». Au bout de quelques années, le diagnostic est tombé : autisme. Keum Suk Gendry-Kim, qui l’a rencontré dans un cours de musique, nous raconte son histoire et celle de sa famille dans cette bande dessinée aussi juste que sensible. Difficulté à accepter le diagnostic, poids du regard des autres, besoin d’une présence et d’une aide constantes, mais aussi moments de joie et d’amour… Avec émotion et sans pathos, l’autrice parvient à nous faire partager le quotidien de cette famille, lançant au passage un vibrant appel contre les préjugés et la discrimination envers l’autisme.

L

a pandémie de Covid-19 a entraîné des mesures de confinement d’une ampleur inédite. Avec quelles conséquences sur notre équilibre psychologique ? C’est ce qu’explore ici le psychiatre Nicolas Franck, en puisant à des sources variées, comme les études menées sur des astronautes isolés pendant de longs mois ou l’enquête qu’il a lui-même réalisée. Sa conclusion : « On peut s’attendre au développement d’un très grand nombre de troubles anxieux généralisés et de dépressions. » Ce qui l’amène à prodiguer de multiples conseils pour prendre soin de soi et encourage les pouvoirs publics à accorder à ce paramètre toute l’importance qu’il mérite.


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COUP DE CŒUR Nicolas Gauvrit

PSYCHOLOGIE ANIMALE Les Parasites manipulateurs Clément Lagrue HumenSciences, 2020 236 pages, 20 €

NEUROSCIENCES Une journée dans le cerveau d’Anna Sylvie Chokron Eyrolles, 2020 230 pages, 16 €

V

ous n’en avez pas toujours conscience, mais votre cerveau effectue quantité de prouesses impressionnante au cours d’une simple journée. Il gère la navigation jusqu’à votre bureau, l’identification de vos collègues et amis, le stress que vous éprouvez avant une réunion… En suivant le quotidien d’un personnage fictif, la neuropsychologue Sylvie Chokron décrit toutes ces tâches, ainsi que les défaillances et les pièges qui guettent cet organe extraordinaire. Au passage, elle nous donne de multiples conseils pour en prendre soin et l’aider à surmonter tous ces défis.

«

Nous avons tous déjà croisé un zombie », assène d’emblée le parasitologue Clément Lagrue dans cet ouvrage fascinant. La raison ? Certains parasites (dont notre planète compte un nombre incalculable d’espèces, plus même que d’espèces « libres ») sont capables de prendre le contrôle de leurs hôtes, qui se transforment en sortes de morts-vivants dénués de volonté propre. Le protozoaire Toxoplasma gondii (responsable de la toxoplasmose) se loge ainsi dans le cerveau des souris et leur communique une attirance suicidaire pour les chats. L’auteur nous décrit avec talent les mille et une astuces de ces minuscules manipulateurs, tout en expliquant, arguments scientifiques à l’appui, pourquoi l’homme lui-même n’est pas à l’abri…

CULTURE & SOCIÉTÉ L’Art de faire confiance Mathieu Farina et Elena Pasquinelli Odile Jacob, 2020, 256 pages, 22,90 €

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ensez-vous que l’esprit critique consiste à faire preuve d’une méfiance exceptionnelle, à revenir toujours aux sources tel un saumon de l’information, à refuser de croire tout ce que l’on n’a pas soi-même constaté directement ? Ce serait peine perdue : vous ne reconstituerez pas seul le savoir accumulé par l’humanité depuis plusieurs millénaires. Dans cet ouvrage stimulant, Mathieu Farina et Elena Pasquinelli nous proposent une tout autre définition : avoir de l’esprit critique, nous disent-ils, c’est au contraire savoir faire confiance – à bon escient. Pour nous expliquer comment produire des idées dignes de confiance, les auteurs prennent l’exemple de divers travaux scientifiques : le comptage des loups, l’étude du réchauffement climatique, la quête de vaccins performants… Le choix n’a bien sûr rien d’anodin. La science souffre de l’incompréhension d’un public, qui, malgré un respect réservé, en rejette parfois les conclusions les mieux étayées. C’est que l’institution scientifique est perçue par certains comme un cénacle opaque, grouillant de personnalités imbues d’elles-mêmes qui réclament le droit de dicter leurs opinions pour la seule raison qu’elles en sont. Mais s’il est raisonnable – et parfaitement compatible avec l’esprit critique – d’admettre les résultats bien établis, c’est précisément parce que la science est une méthode et non un club. Méthode dont l’objectif est de se tromper le moins possible et d’asseoir ses conclusions sur les architectures empiriques ou théoriques les plus solides. Ce livre minutieusement ciselé dissèque alors la démarche scientifique en alternant des descriptions vivantes, captivantes, de recherches en train de se faire, et des considérations profondes, vivifiantes, sur nos failles intellectuelles. Il s’agit non seulement de lever la méfiance de la société envers la science, mais aussi de s’inspirer de cette démarche pour tirer des leçons applicables dans le quotidien de chacun. Un ouvrage précieux pour mieux naviguer dans le flux d’informations contradictoires qui nous submergent à l’ère d’internet, en acquérant un regard plus critique – c’est-à-dire pas moins confiant, mais mieux ! Nicolas Gauvrit est chercheur en sciences cognitives au laboratoire CHart, à l’École pratique des hautes études, à Paris.

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LIVRES Neurosciences et littérature

SEBASTIAN DIEGUEZ Chercheur en neurosciences au Laboratoire de sciences cognitives et neurologiques de l’université de Fribourg, en Suisse.

Gimpel l’imbécile Qu’est-ce que la crédulité ?

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Ceux qui croient tout ce qu’on leur raconte sont-ils stupides ? Une nouvelle de l’écrivain américanopolonais Isaac Bashevis Singer (et les recherches en psychologie) voit plutôt dans la crédulité une forme de bienveillance…

ne constante se dégage parmi de nombreux observateurs du monde contemporain : nous serions décidément trop crédules ! Comment expliquer autrement la persistance et le succès, dans nos sociétés modernes, de la superstition, du surnaturel, des pseudosciences et des pseudo-médecines ? Et que sont le populisme, la démagogie, les idéologies extrêmes, la propagande, les théories du complot et les fake news, si ce n’est des preuves irréfutables que nous avalons trop facilement ce qu’on nous dit ? Pour beaucoup de psychologues, l’affaire est entendue : notre esprit est si facilement malléable qu’il y a de quoi désespérer de notre capacité à discerner le vrai du faux. Le tableau est bien sombre, mais est-il réaliste ? Car si tout le monde est si crédule, comment se fait-il que nous parvenions encore, malgré tout, à communiquer et à fonctionner tant bien que mal dans nos sociétés ? Comment, du reste, doit-on définir la crédulité,

EN BREF £ Le personnage de Gimpel est l’archétype du naïf, qui semble stupide au point de croire tout ce qu’on lui raconte. £ Pourtant, le récit suggère – et les recherches en psychologie confirment – que la crédulité résulte moins d’un manque d’intelligence que d’une certaine vulnérabilité sociale et d’un caractère agréable. £ En outre, elle serait très rarement forte au point de nous faire accepter des affirmations sans fondement qui seraient contraires à nos intérêts et à nos idées préalables.

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et à quoi faudrait-il l’opposer : la méfiance, l’intelligence, la raison, la sagesse ? Une nouvelle de l’auteur américano-polonais Isaac Bashevis Singer (1904-1991) peut nous aider à y voir plus clair. Il s’agit de Gimpel l’imbécile (ou Gimpel le naïf, selon les traductions), récit qui rendit son auteur célèbre quand il fut traduit du yiddish à l’anglais, peu après sa publication en 1953. Le personnage de Gimpel reprend un archétype classique de la littérature juive : la figure du schlemiel, ou « petit homme », qui est un antihéros caractérisé par son inadaptation, sa bizarrerie, sa malchance et sa naïveté. Le schlemiel incarne aussi une figure quasi sacrée, dont l’apparente stupidité est considérée comme une forme de sagesse, de vertu et d’innocence (à l’instar de personnages comme Candide, Don Quichotte ou Forrest Gump). La crédulité est donc ici à la fois un sujet de moquerie et l’objet de réflexions profondes sur la nature humaine,

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À retrouver dans ce numéro

p. 78

JOURNAL DE GRATITUDE

Tenir un journal où l’on exprime sa gratitude vis-à-vis de tous ceux qui nous ont aidés diminue le risque de dépression et augmente le bien-être personnel. p. 90

OPTIMISME TEMPOREL

Lorsque l’on se projette vers un événement heureux (rendre visite à une personne aimée…), on sous-estime le temps nécessaire au trajet pour y arriver. Le temps réel pour y arriver nous paraît alors plus long ! p. 32

p. 24

TRAUMATISME DE TYPE 2

Alors qu’un traumatisme de type 1 est provoqué par un événement ayant un début et une fin précis (par exemple lors d’une agression ponctuelle, d’un attentat ou d’une catastrophe naturelle), un traumatisme de type 2 résulte d’une succession d’agressions sur le long terme, comme lorsqu’un enfant est victime d’agressions sexuelles à répétition pendant des années. On parle alors de traumatisme complexe.

CANNABIS ENDOGÈNE

« Les endocannabinoïdes sont fabriqués localement, “à la demande”, après un stimulus douloureux par exemple, dans notre cerveau » Bernard Calvino, professeur honoraire de physiologie.

p. 56

30 %

d’augmentation du nombre d’enfants impliqués annuellement dans un divorce, entre les périodes 1993-1996 et 2009-2012.

p. 94

SYNDROME « THE VOICE » De nombreux jeunes croient pouvoir faire carrière p. 70

dans la chanson quand ils voient les candidats à The Voice. Ils sont victimes d’un biais psychologique dit « du survivant » : nous ne voyons que ceux qui ont réussi, mais occultons tous ceux qui ont échoué.

FORREST GUMP

Le héros campé par Tom Hanks met en lumière le lien entre crédulité et bienveillance : selon des études psychologiques, la plupart des personnes apparemment crédules sont en fait bien intentionnées vis-à-vis de leurs semblables, et acceptent de croire à ce qu’on leur dit par gentillesse.

p. 48

20 MINUTES

C’est le temps que passent quotidiennement les membres d’un couple à discuter l’un avec l’autre. Une évolution due en grande partie au fait que chacun passe de plus en plus de temps seul devant un écran.

Imprimé en France – Maury imprimeur S. A. Malesherbes– Dépôt légal : Janvier 2021 – N° d’édition : M0760128-01 – Commission paritaire : 0723 K 83412 – Distribution MLP – ISSN : 1639-6936 – N° d’imprimeur : 250 070 – Directeur de la publication et gérant : Frédéric Mériot


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