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Cap sur el Cap: la navigation
DOSSIER CARNET DE VOYAGE Cap sur el Cap La navigation
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SÉBASTIEN BERTHE & L'ÉQUIPE DE CAP SUR EL CAP
Cap sur el Cap
Les mois d’octobre, novembre et décembre derniers, une petite équipe hétéroclite composée de 8 grimpeurs et d’un chien se trouvait dans des lieux où on ne les attendait pas… Sur Samsara, un voilier de 15m à voguer sur l’océan Atlantique ou dans la mer des Caraïbes, ou encore sur des îles recouvertes de cocotiers et de sable blanc… Bref pas là ou des grimpeurs ont l’habitude d’aller! Voici quelques anecdotes.
Roulis dance
Bing, bong, flouuuuh, schlangue, schleuuuh…. Ça tangue, ça bouge, ça swingue, ça cogne, ça balance, ça berce. Une jambe, puis l’autre: je me dandine d’un côté à l’autre, m’accroche tant bien que mal à ce qui me tombe sous les mains: cordage, hauban, barreau, pot de confiture… Shclingueeeee! Oh non… La lutte est perpétuelle! Nous vivons désormais dans un monde où le déséquilibre est roi. Sur le plan de travail, une pizza suicidaire à peine sortie du four se fait la belle vers l’évier rempli d’eau salée. Non loin de là, sur la table, une tasse de thé fugueuse effectue un dérapage magistral, cap sur la couchette de Clovis. Héroïque, Julia plonge sur la tasse, tandis que, dans un réflexe inespéré, je bloque la pizza grâce à un acrobatique coup de pied, in extremis. Ouf! Hormis deux p’tites brûlures, pas de pot cassé pour cette fois. Quoi que… C’était sans compter le pot de farine. Celui qui, rebelle, avait servi pour la pâte à pizza plus tôt dans la journée… En morceaux sur le pont! Bienvenue sur le dancefloor Samsara, où, depuis près d’un mois, nous interprétons pour vous la perpétuelle «roulis dance». Le DJ, Leventsoufl’, et ses acolytes, Lahoulebascul’ et Lesvoilesclac’, se chargent de l’ambiance musicale, tantôt douce, tantôt Rock’n Roll. Les instruments? L’eau ruisselle sur la coque pour le fond, la vaisselle s’entrechoque pour les aigus, des winchs grincent pour les graves, les portes et poulies claquent pour les basses. Les uns, bons danseurs, aux réflexes forgés par des années de danse, se rient de cette valse à perpétuité et se permettent de traverser la piste un café dans une main et un bouquin dans l’autre. Les autres, le pas timide et hésitant, devront se contenter du bouquin. Kroux lui, notre compère canin, a le rythme dans le sang: ses siestes dansantes, où, couché sur le flanc, les yeux fermés, il glisse d’un côté à l’autre du salon, ne semblent pas le perturber. Il a l’air de s’être bien habitué à cet univers mobile, et rempli de… surprises ! Quant à nous, et bien il nous faut apprendre à cuisiner, dormir, manger, lire, écrire, s’entraîner et rire… Le tout, en dansant!
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Flemme système
Aujourd’hui, comme depuis 3 jours, je suis envahi par une inexpugnable envie de… ne RIEN faire. Nada. Nichts. Nothing, quedal. Lire? Pff trop fatiguant. Manger? Pas le moment… S’entraîner? Impossible! Écrire? Oh non, il faudrait trouver un stylo. Désaliniser de l’eau? La pompe est sûrement rangée…
Julia Cassou et Cap sur El Cap © 2021
Ardennes & Alpes — n°211
Bref, rester allongé, ça vaut mieux pour ce matin! Remettre à demain ce qu’on peut faire aujourd’hui! On lit, imagine et parle de tant de choses à propos du mal de mer. Mais de ça ? Cette flemme, monumentale, phénoménale ! Ce rafiot, Samsara, nous berce de gauche à droite, de bâbord à tribord, d’avant en arrière. Et moi, je me laisse bercer, m’enroule dans la paresse. Douce d’abord, lassante ensuite, elle en devient suffocante. Comment sortir de cette torpeur? De la bave, la mienne, coule sur mon oreiller, et j’ai la marque de celui-ci incrustée, tatouée, sur la joue. La flemme… Il faut l’accepter, l’apprivoiser, la dresser, la vaincre. Capitaine Loic, encourageant, affirme que ça va passer, qu’on va s’amariner, que bientôt nous pourrons nous entraîner: «Allez! Secouez-vous bande de grimpeurs paresseux, moules-à-gaufre!»
Training-time
Allezzzzz, force! Soline, magnésie sur les mains, est suspendue à la baume. Kroux, en guise de leste, est accroché à elle. Ca y est! La flemme est passée: sur le pont, l’équipage s’affaire, non pas pour régler les voiles, encore moins pour nettoyer les winchs. Ça pousse, ça tire, ça tracte, ça serre, ça gaine, ça s’étire. Ils s’entraînent! En préparant ce voyage, la question à un million était la suivante: allions-nous, pendant la navigation, réussir à nous entraîner et rester en forme en vue de nos objectifs respectifs? Pour mettre toutes les chances de notre côté et la fin justifiant les moyens, nous avons décidé de blinder Samsara d’outils de torture en tout genre dont voici une liste non-exhaustive:
• Deux pans d’entrainement, l’idéal pour le maintien de nos habilités grimpesques.
Le premier, Samsuspan, à l’intérieur, est plus petit mais fonctionnel et efficace en permanence pendant la navigation.
Le second, Pan-pont, plus grand, montable, démontable et inclinable sur le pont lorsque
le bateau est à l’arrêt, au port ou au mouillage. Celui-ci, prend sa structure sur les tangons (barre fixée au mât qui permet d’écarter et de maintenir une voile d’un côté ou d’un autre). Aussi, imaginez la tête de Soline lorsqu’en plein milieu de l’Atlantique, pour des raisons obscures, l’un des deux tangons se dessoude de ses fixations, hors-service. Certes, c’était un vrai problème pour la suite de la navigation, mais pour nous, c’était surtout une catastrophe: cela compromettait l’utilisation future du pan… • 7 poutres, 3 fixes et 4 portatives, pour des doigts et des biceps d’acier. • Élastiques, TRX, haltères, anneaux et autres agrès suspendus, tapis de yoga et toute sa clique pour du renfo et du gainage à gogo. • Deux beaux morceaux de granite «made in les Alpes» pour la peau et le travail de «touché de caillou». Bref, malgré les quelques petits compromis qui ont suivi de franches négociations (des voiles de rechange qui prennent malheureusement la place du banc de développé couché par exemple), nous avons de quoi suer, forcer, arquer. Au bout de quelques jours de navigation, le temps de s’amariner, ce qui devait arriver arriva: le planning d’entraînement se complète, les poutres grincent, le pan se tartine de magnésie, les courbatures apparaissent. Oui, il est bel et bien possible de s’entraîner sur un bateau!
CLOVIS au Carré
Nos stocks diminuent. Au grand malheur de Clovis, dont le dortoir est le carré. Le carré, c’est notre salle à manger, cuisine, poste de commande, salon. La nuit lorsque Clovis se couche, qu’il tente de faire abstraction que sa chambre est un couloir, il tombe parfois dans les bras de Morphée. La plupart du temps cependant, il est pris d’un comportement nocturne singulier : la chasse au bruit. Répétitif et infini, le bruit clique, quelque part, à chaque coup de roulis ou presque. Il ouvre les placards d’où résonne le ting et scrute. Quelques secondes, souvent plus, parfois 2 minutes, il scrute et tend l’oreille. Cette boîte de conserve dans le placard juste à gauche sera une bien moindre affaire que le petit bruit sourd dans le plancher un peu plus loin depuis déjà deux nuits. Dans son malheur, il déniche parfois un brin de joie. Lorsqu’il trouve cette tasse
vicieuse, ce pot d’épice caché parmi tant d’autres, qu’il la/le retourne et la/le cale, il savoure enfin la vraie valeur du silence. Silence ou presque, il ne reste plus qu’à faire abstraction du faséiement des voiles et de la houle frappant la coque.
Bref, on va passer par le Mexique.
Et si on nous avait dit il y a 10 mois de cela, à l’aube de la préparation de ce voyage, que le crux serait d’avoir les papiers nécessaires pour entrer aux USA, j’aurais souri. Note pour le lecteur: le bref résumé d’informations sur notre situation bureaucratico-administrative, à lire ci -dessous, est extrêmement simple, mais requiert tout de même votre entière concentration. En tant qu’européen, il existe un programme, le Waiver exemption program, qui permet de séjourner aux USA en tant que touriste pour une durée de 90 jours. Pour postuler à ce programme, c’est très facile: postuler et remplir quelques formulaires sur le site du gouvernement dans le but d’avoir l’ESTA. Payer 16 USD et hop, c’est dans la poche. Malheureusement pour nous, pour valider l’ESTA, il faut un billet de transport en commun aller-retour, plus communément, un billet d’avion. Cela n’arrange pas nos affaires, d’autant plus que pour pouvoir naviguer dans les eaux américaines, il faut un Cruising permit et celui-ci ne s’obtient qu’après être rentré dans le pays. Coincés donc! Heureusement, quand il n’y a pas de solution, c’est qu’il n’y a pas de problème, et des solutions nous en avions.
La première solution était d’avoir un visa tourisme B2 qui permet de rester 180 jours dans le pays. Avec celui-ci nous aurions pu demander un Cruising permit pour Samsara. Pour obtenir le visa B2, c’est simple. Il faut obtenir un rendez-vous en personne dans un consulat américain quel qu’il soit. Rien de plus simple pour obtenir ce rendez-vous: avoir son passeport en règle, remplir le DS-160 (peut prendre entre 20min pour les plus rapides et 7 jours 3h et 57min pour les autres), se munir d’une multitude de papiers et leurs duplicatas, se créer un compte sur le site du gouvernement, remplir quelques broutilles de formulaires, choisir une plage horaire, payer 160USD. L’ambassade la plus proche, Bruxelles, ne propose malheureusement pas de rendez-vous avant 2023, trop tard donc. Il suffit alors simplement de faire une demande de procédure de rendez-vous d’urgence, l’Expedite interview. Un nouveau petit formulaire, un p’tit texte de 500 caractères pour exprimer sa motivation pour l’urgence. Pas de réponses… Tant pis! Bon, rebelotte, on essaye dans les autres ambassades : passeport, DS-160, papiers, duplicatas, compte sur le site, plage horaire, … Avril 2023 à Paris, septembre 2022 à Madrid, plus de rendez-vous au Luxembourg, idem pour toutes les autres ambassades d’Europe et celles sur notre chemin (Cap-Vert, Barbade, Mexique, etc.). Il faudra se rendre à l’évidence: après plusieurs mois de démarches et recherches, et malgré de nombreux courriers de motivation et lettres de recommandation des fédérations, nous n’obtiendrons pas de visa B2… Et, cela va de soi, les 160USD/personne ne seront pas remboursés. Le seconde solution est encore plus simple: remplir l’ESTA, se rendre aux Îles Vierges britanniques, prendre un ferry qui va vers les Îles Vierges des États-Unis grâce à un billet aller-retour (plutôt rare en temps de Covid), faire valider son ESTA à la frontière en répondant correctement à quelques brèves question d’un agent, retourner le jour même au Îles Vierges britanniques pour récupérer le bateau. Dès ce moment le décompte des 90 jours est lancé. Plus que 88 jours; naviguer jusqu’aux Îles Vierges des États-Unis. Plus que 80 jours ; obtenir le Cruising permit en effectuant quelques petites démarches de douanes et déclarations. Plus que 75 jours; naviguer jusqu’à la côte de la Floride. Plus que 60 jours sur le territoire et nous mettrions à peine pied à terre. Il ne reste plus beaucoup de temps pour parcourir les nombreuses escalades du pays… Et pourquoi pas encore envisager une solution alternative et inédite? A priori encore plus simple: passer par les Bahamas, y déposer le bateau et prendre un ferry vers la Floride. Quelques broutilles administratives et hop on s’rait à destination. Postuler en ligne pour le visa sanitaire nécessaire pour entrer dans le territoire des Bahamas (à réaliser avant le départ et 72h avant l’arrivée;
impossible pour nous donc) – Test PCR – Paiement de 50USD – Attente d’acceptation du visa – Demande complexe de Cruising permit (impossible à obtenir avec nationalité européenne) – Demande officielle de permit d’importation d’un animal domestique et visite chez un vétérinaire – Naviguer vers les Bahamas – Trouver un port à sec et sortir le bateau – Ticket de ferry aller-retour (puis annuler le retour) – Entasser 857,2kg de matériel en tout genre dans 8 sacs à la limite légale de 20kg chacun. En vous passant les détails, j’imagine que tout est clair?! Tout comme vous chers lecteurs, lors notre départ de Guadeloupe, tout était très clair! De l’eau de roche. Nous savions d’abord que nous étions meilleurs en escalade et en navigation qu’en bureaucratie. Et bien sûr, nous avions notre stratégie qui était… inexistante! Alors que nous avions déjà levé l’ancre vers les Bahamas, nous mettons frein-à-main et voile arrière toute. Aux grands maux les grands moyens: on ne met plus cap vers les Bahamas, et, sauf solution viable, le départ de la Guadeloupe sera reporté. C’est alors parti pour un huis-clos au mouillage digne des «8 salopards» de Tarantino. On hisse le drapeau de quarantaine: «Personne ne sort de ce bateau tant qu’on ne trouve pas une solution qui convienne». Les ordis chauffent et les cerveaux (chauves pour certains) aussi: visa, ESTA, Cruising permit, test PCR, achats de véhicule, port à sec, clearance d’entrée et de sortie, overstay, 180j, C3PO, 16USD, Expedite interview, IW-140, R2D2, ferry et quantité de bagages, tour du poteau, certificat de bonne santé, duplicata de duplicata, Transport importation permit, … Tout y passe!
Au bout de deux journées intenses, la décision est prise: nous passerons par le Mexique! Là-bas c’est sûr, la situation bureaucratico-administrative est extrêmement simple… On dirait qu’il y a juste quelques petits papiers à remplir… Ou à peine plus.
SÉBASTIEN BERTHE & COMPAGNIE
Pour en lire davantage, rendez-vous sur: www.capsurelcap.rocks Julia Cassou et Cap sur El Cap © 2021
Julia Cassou et Cap sur El Cap © 2021
Julia Cassou et Cap sur El Cap © 2021
De haut en bas: Baptiste et sa guitare animent musicalement nos longues journées de navigation. Pizza de l'Atlantique bio, végé et pas si locale. 23e jour de navigation sans escale, on utilise les outils à notre disposition pour se maintenir en forme.